Aujourd’hui est un TRÈS grand jour pour moi
Presque 7 ans pile (c’était en février 2019) après avoir commencé à travailler sur Margot Cutner (1905-1987) philosophe et psychanalyste pionnière des recherches sur la psychothérapie assistée par LSD, je viens ENFIN de trouver une photo d’elle. Pendant des années, j’ai écumé tous les sites d’archives, envoyé des dizaines de mails, mis des annonces partout, et notamment sur les réseaux sociaux, pour retrouver sa trace. Sans succès. Le travail des historien·nes est parfois très frustrant.
Et puis hier soir, j’ouvre un mail d’un certain Peter Langan, 84 ans. Il a vu une de mes annonces sur internet. Il l’a connue. Il a retrouvé une photo. Elle a, me dit-il « ce regard triste assez typique des personnes juives ayant survécu à l’Allemagne nazie ».
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Je suis, comme vous pouvez l’imaginer, dans une très grande émotion. C’était une femme exceptionnelle, qui a écrit l’un des articles les plus importants sur le LSD, en 1959. Je vais un peu vous raconter son parcours, que je développerai dans un livre à paraître dans à peu près 2500 ans hahaha. Quasiment l’ensemble de ces détails biographiques étaient totalement inconnus jusqu’à ce que je mène ces recherches.
Margot est née en Allemagne. Dans les années 30, elle épouse Gerhard Kuttner, spécialiste de littérature. Elle se forme auprès de la danseuse Elsa Gindler, danseuse et professeure de gymnastique : le corps et la liberté de mouvement des patient·es seront très importants dans sa pratique. En 1936, elle soutient une thèse de philosophie sur l’écrivain romantique allemand E. T. A. Hoffmann. Ce qui est vraiment très comique dans la mesure où le chimiste qui a découvert le LSD s’appelle… Albert Hofmann. C’est un siiiigne !
Deux ans plus tard, elle émigre avec son mari en Angleterre, fuyant les persécutions. Dans ce périple, elle prend sous son aile une petite fille, Ursel Glasfeld, dont les parents sont envoyé·es l’un à Teresienstadt, l’autre à Auschwitz, et y seront assassiné·es. À Londres, elle s’installe en tant que psychanalyste jungienne, donne des conférences au Psychology Club, anglicise son nom en « Cutner ». En 1945, le couple accueille une première petite fille, Anne. Une autre suivra, dont je n’ai pas retrouvé le nom ni la date de naissance.
En 1954, elle rejoint l’équipe du psychiatre Ronald Sandison à Powick. Dans cet hôpital, un bâtiment a spécialement été construit pour y pratiquer des psychothérapies assistées par psychédéliques : Sandison est le premier au monde à décrire une méthode pour une telle prise en charge, justement cette année-là.
Cet hôpital est vraiment le cœur des recherches sur le LSD à l’époque. L’imaginaire collectif se concentre trop sur les USA : c’est bien en Angleterre, au Canada et en Allemagne que les principales méthodes se développent d’abord. Un de mes articles sur cette histoire ici. Sandison est donc l’un des premiers à vouloir changer la technique d’administration de la substance, qui se faisait dans le cadre des thérapies de choc (une vidéo pour détailler tout ça) et utiliser plutôt les propriétés du LSD pour approfondir la psychothérapie. Pour lui, les infirmières doivent avoir un rôle absolument central : ce sont à elles, en tant que femmes — et en tant que personnel subalterne, ça va avec — de prendre soin des patient·es pour les aider à traverser l’épreuve psychédélique en les rassurant, en leur prenant la main ou en caressant leurs cheveux.
Le contact physique entre les médecins et les malades est absolument interdit et tabou à cette époque. Les psy- pensent que ça peut nuire au processus de transfert. C’est donc, dans la compréhension très genrée de la société des années 50, aux infirmières (et « naturellement », en tant que femmes), d’assurer cette prise en charge spécifique dont Sandison reconnaît l’importance cruciale pour tirer tous les bénéfices thérapeutiques de l’expérience au LSD.
Margot Cutner va faire voler en éclat tout ça.
Elle clame, haut et fort, dans un article de 1959, qu’elle s’oppose à Sandison : non seulement il faut que les thérapeutes elleux-mêmes touchent les patient·es, dans la mesure où il s’agit d’un acte fondamentalement thérapeutique, mais EN PLUS, il faut que les patient·es puissent être autorisé·es à toucher leurs thérapeutes.
Imaginez !
Toute sa démarche vise à faire en sorte que ses patient·es se sentent le mieux possible, physiquement comme émotionnellement. Elle travaille par exemple sur son expression faciale pour qu’elle transmette le plus de douceur et d’encouragement. Les premières séances pendant lesquelles elle reçoit les patient·es — sans LSD — visent à observer leurs postures (rappelez-vous, elle travaillait avec Elsa Gindler avant la guerre) pour leur en faire trouver une qui soit libérée de toute tension.
Pour faire évoluer sa pratique, elle demande aux patient·es de rédiger un compte rendu à l’issue de chaque séance et elle se confronte à leur ressenti. Voici un extrait traduit en français. Le patient est très anxieux. Il est tout seul dans sa chambre : Cutner, bien qu’elle développe de nouvelles techniques plus bienveillantes, laisse ses patient·es seul·es pendant une bonne partie de la séance. C’est une autre femme, la psychologue américaine Betty Eisner, qui posera la règle selon laquelle deux personnes, un homme et une femme, doivent en permanence rester auprès des sujets sous influence de LSD.
« La Dr Cutner entre, elle a l’air un peu sévère — j’ai l’impression qu’il faut que je lui dise ce qui se passe, mais c’est un effort immense. [...] Quand j’arrive à me forcer à la regarder, au bout d’un moment elle me paraît très belle, d’une beauté sage et compréhensive. J’observe chaque ligne et chaque trait de son visage… J’ai envie de lui dire combien elle est belle, mais je me sens très ridicule. Elle sourit et semble le comprendre… J’aimerais qu’elle soit ma mère […] avec un peu d’effort, j’ai tendu la main et vous l’avez prise et vous vous êtes assise sur le lit. Immédiatement, tout a changé. Vous aviez l’air amicale et j’ai eu envie de rire. [...] Soudain, j’ai eu envie de rire et de dire n’importe quoi. Je me sentais plein d’énergie et j’avais envie de vous attraper et de courir vers le sable et la mer que je voyais dans mon esprit. Sauter partout et vivre un moment vraiment abandonné — le genre de chose que je n’ai jamais connue ni avec mon père ni avec ma mère… parce qu’il y avait toujours ce problème. Soudain, je n’avais plus envie d’avoir honte ou de me sentir coupable d’être moi… Je voulais simplement aimer être moi et me réjouir d’être moi, sans que personne ne m’empêche d’être moi… et ça faisait du bien… »
J’aime teeeeellement cet extrait. Tellement. Il résume pour moi toute la beauté des thérapies assistées par psychédéliques, et le travail magnifique de Cutner. Voilà ce qu’elle note de son côté :
« En ce qui concerne la première partie de son compte rendu : le patient m’avait, en effet, fixé du regard pendant plusieurs minutes, les yeux grands ouverts, avec l’expression d’un enfant qui observe et étudie une personne nouvelle pour la première fois, se demandant s’il est prudent de lui faire confiance. Il continuait à examiner chaque recoin et chaque ligne d’expression de mon visage, et je sentais que je devais me présenter, pour ainsi dire, sans aucune protection ni défense face à son jugement. Si je m’étais dérobée à la rencontre directe à ce moment-là et que je m’étais cachée derrière le masque de l’Analyste, cela aurait probablement compromis l’ensemble du processus. En l’occurrence, je devais permettre qu’une “photographie” mentale de mon visage personnel soit prise par le patient, et je ne pouvais qu’espérer que ce qu’il exprimait serait “suffisant” pour tenir lieu de la mère rassurante qu’il cherchait. »
Une telle attention pour les patients est tout à fait exceptionnelle à cette époque. Je présente une partie de sa méthode dans cette vidéo, avec d’autres femmes du champ de l’époque qui développent les mêmes techniques et concepts.
En 1960, elle quitte Powick : je fais l’hypothèse qu’elle était frustrée de ne pas recevoir le soutien de Sandison. Un indice en ce sens est le fait qu’il ne la cite absolument jamais, ni dans ses articles ni lorsqu’il intervient dans des conférences. C’est notamment ça, le processus d’invisibilisation des femmes dans l’histoire. Ne pas parler d’elles, ne pas faire référence à leurs travaux, les rendre invisibles.
Cutner n’a pas l’habitude de rester à un endroit où elle ne se sent pas bien. Je la retrouve quelques années plus tard : en 1965, elle termine ses études de médecine en Irlande ! La description de sa photo la présente comme une femme « d’une détermination et d’une persévérance incontestables ». Reprendre des études de médecine à 50 ans, tu m’étonnes ! Mais ça n’est pas rarissime à l’époque : la pionnière des soins palliatifs en Angleterre, par exemple, Cicely Saunders, infirmière à la base, suit le même processus. Pour ces deux femmes exceptionnelles, le cheminement est identique : elles ne sont pas assez considérées dans leurs innovations thérapeutiques par les médecins, et vont donc passer leurs diplômes pour les imposer. Ce niveau de badasserie.
Elle revient ensuite en Angleterre, poursuit son activité de psychanalyste (sans LSD, suppose-je, devenu illégal), divorce. En 1987, elle achève une existence décidément bien remplie.
En 1997, Ronald Sandison est sollicité pour participer à un ouvrage collectif visant à reconstituer l’écosystème des thérapies assistées par LSD des années 50-60 dans le pays. À la fin de sa vie, il est en train de mettre de l’ordre dans ses papiers pour écrire son livre sur le LSD. Il a sûrement relu l’article de sa collègue, puisque je l’ai retrouvé dans ses archives, avec un petit mot de Cutner, la seule trace de son écriture que j’ai pu découvrir :
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Il écrit : « Margot Cutner était une analyste jungienne qui a utilisé le LSD de manière extensive et a publié en 1959 un article solide et soigneusement élaboré sur son travail. » C’est déjà ça ! Mais dans ses archives, le psychiatre se montrait encore plus admiratif, écrivant dans la présentation du document : « L’un des meilleurs articles en ma possession ». Dommage de ne pas l’avoir reconnu en ... 1959 !
Ses méthodes, elles, ont bien été transmises et adoptées par les nouvelles générations de thérapeutes qui reprennent aujourd’hui ce modèle thérapeutique. Mais il est bien rare de voir son nom cité. C’est le deuxième concept féministe de cet article : en plus de l’invisibilisation, Cutner souffre de l’effet Mathilda, ce qui signifie qu’on attribue ses innovations à ses collègues masculins. La psychanalyste est en effet l’une des pionnière des concepts de « set and setting », qui visent à sécuriser l’expérience psychédélique. Or qui cite-t-on pour évoquer l’histoire de ces recherches ? Le psychologue américain Timothy Leary, parfois le psychiatre tchèque Stanislav Grof, les deux étant arrivés dans le champ bien après Margot...
En tout cas je suis très heureuse de mettre un visage sur cette personne qui m’a accompagnée dans l’ombre depuis si longtemps ! Les moments comme ça sont vraiment un des meilleurs aspects de mon travail