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Docteure en histoire de la médecine. Psychotropes, psychédéliques, médicaments, XIXe - XXIe siècles.

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Billet de blog 29 novembre 2025

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Ma première soirée en club parisien

Réduction des risques, création d'un espace safe pour les femmes et les minorités, apprentissages des comportements à adopter pour que la fête se passe dans le respect de toutes et tous, j'ai passé un super moment !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Hier soir, pour la première fois de ma vie, j’ai passé la soirée dans un club parisien. Déjà, je suis de province donc les occasions d’être à la capitale sont limitées, et puis pendant toute ma vie adulte jusqu’à décrocher un post-doctorat (contrat de recherche financé une fois l’obtention d’un doctorat) j’ai été très pauvre. Quand tu gagnes en moyenne moins de 500€ par mois en cumulant 4 à 6 contrats de travail par an + une thèse... tia kapté. 

La nuit parisienne a quelque chose d’à la fois attirant et à la fois pas du tout : je m’attendais à être dans une ambiance blanche, bourgeoise et méprisante, voire d’être emmerdée par des « gormiti », et c’est tout le contraire qui s’est passé. Nous sommes allés dans un endroit près de gare de l’Est. Tôt, pour pas faire la queue dans le froid, bon mouv. On arrive dans une ruelle avec plein de gens de la sécurité, qui nous mettent dans la file d’attente. Devant nous il y a un homme noir d’une trentaine d’années, seul. Il rentre sans problème. Comment vous dire que mon expérience des clubs du Sud de la France est... sensiblement différente ? Parmi le staff il y a deux meufs. Elles attendent qu’un peu de monde arrive, puis l’une d’elles commence à nous expliquer les règles de l’établissement. C’est la physio, donc celle qui va décider qui entre ou pas.

« Ici, c’est un espace pour faire la fête. Pour que tout se passe bien, il faut que vous vous respectiez et que vous respectiez les autres. Ça implique par exemple de pas consommer des stupéfiants devant tout le monde : ça pourrait trigger des personnes qui voudraient arrêter. Nous ici, on juge pas les consos. Mais vous devez faire attention à vous et aux autres. Buvez beaucoup d’eau, faites des pauses, et ne partez pas dans des tunnels sans fin pour raconter toute votre vie à votre pote en plein milieu du dancefloor. Apprenez à vous comporter correctement. Vous venez pas pour être dans une bulle mais pour faire une expérience collective, donc soyez attentifs aux gens autour de vous, vérifiez toujours que vos comportements sont ok pour vos potes et les autres. Si vous avez pris un verre ou une montée de trop, il y a une zone plus tranquille pour vous permettre de vous remettre. Le DJ booth n’est pas un repose verre. Les DJs sont au même niveau que le dancefloor mais c’est pas une raison pour leur casser les couilles et pas de photos avec flash. Enfin, c’est moi qui décide si vous allez rentrer ou pas. Il y a des dizaines d’autres clubs ouverts dans Paris, si je vous dis que vous n’entrez pas ça n’est pas contre vous, pas parce que vous êtes mal habillé, mais parce que j’estime que vous ne pourrez pas profiter de ce lieu. Donc pas besoin de m’insulter ni de tenir des propos racistes, j’en subis assez dans mon quotidien pour que ça ne soit pas le cas dans mon travail. »

Alors là, j’étais totalement surexcitée, je devais me contrôler pour pas paraître cheloue hahaha mais qu’est-ce que ça fait du bien d’entendre ce genre de choses ! Pas de stigmatisation des consos, l’importance d’avoir des savoirs communs sur la manière de se comporter sous prods, la mise en place, avant même d’entrer, de règles de respect communes, ça paraît tellement évident mais c’est nouveau et ça fait du bien.

On entre dans la boîte, il y a une genre de buée (c’est quoi ? Je sais que je pourrais chercher de moi-même mais je suis sûre que quelqu’un·e d’entre vous saura m’expliquer avec passion !) pour qu’on ne distingue que des ombres, pour pouvoir danser tranquillement sans se sentir observé. Ça crée aussi une super jolie ambiance. La sonorisation est géniale, c’est fort mais ça fait pas mal aux oreilles, le son est diffusé parfaitement. Moi la minimale c’est pas de base trop mon délire (en électro j’aime plus la psytrance progressive), mais les deux femmes DJ qui vont performer toute la nuit sont super stylées, et elles jouent avec des vinyles, c’était très cool. Le public est très divers, y a des gens super sapés, d’autres qui n’ont fait absolument aucun effort vestimentaire, pas mal de personnes racisées, des jeunes et des moins jeunes (50-60 ans), des personnes LGBTQIA+, des gens qui viennent clairement de cité et d’autres clairement bourgeois. Je vous prépare un prochain billet qui parlera en partie des origines noires et homosexuelles de l’électro =)

Illustration 1

À un moment je dansais tranquille, et un type (la cinquantaine, une bière dans la main) dansait proche de moi de manière désordonnée. De temps en temps, il me rentre dedans. C’est le début de soirée, la salle est à moitié vide, il a toute la place qu’il veut. Mais bon, il a décidé de se mettre là. Alors je me décale d’un mètre pour lui laisser de l’espace et reprendre le mien. Et voilatipa que 5 minutes plus tard, kicéki me fout son coude dans le bras ? Lui-même. Mes potes étaient partis fumer, dans une situation comme ça habituellement juste je me barre à l’autre bout de la pièce. Mais là, j’étais légitimée par le discours de la physio, je l’ai poussé dans le dos un peu fermement pour qu’il se décale. Et il l’a fait sans rien dire, parce qu’il sait que si je vais me plaindre, on va le sortir direct. Et c’est TELLEMENT agréable, sécurisant !

Illustration 2
Une affiche de "Fêtez Clair" était accrochée au mur dans l'entrée

Niveau consos, comme d’hab une partie de ceux qui ne tournent qu’à l’alcool sont un peu chiants, mais ça reste vraiment ok : parler trop fort, faire des gestes inconsidérés, te pousser pour passer. La plupart des autres personnes sont souriantes, bienveillantes, attentives à créer une ambiance de communauté joyeuse et respectueuse. Comme toujours quand il y a de la MD, beaucoup de câlins, même entre personnes qui ne se connaissaient pas 2 minutes avant d’interagir. J’ai vu juste à côté de moi un mec vendre un taz (comprimé d’ecstasy) à un autre mec. Ils se sont serré la main puis fait un câlin le plus naturellement du monde, c’était trop chou « merci, passe une super soirée ! »

C’était donc une très bonne expérience, je fais beaucoup plus de festivals psychédéliques que de clubs techno, et j'étais bien contente d’y retrouver cette vibe. Pour moi qui ai commencé à aller en soirée bien avant la vague #MeToo, voir se généraliser ces contenus pour lutter contre les Violences Sexistes et Sexuelles (VSS) dans tous les espaces de fêtes est très appréciable, et ce discours responsabilisant et non prohibitionniste sur les stups (et les psychotropes en général puisque ça valait pour l’alcool), montre qu’on fait de grands pas vers une approche plus apaisée et donc de fait moins dangereuse de ces pratiques. J’ai beaucoup pensé pendant la soirée au livre de Kane Race « Pleasure Consuming Medicine: The Queer Politics of Drugs », un banger, pas traduit, je vous en ferai un compte rendu un de ces quatre, mais aussi à un article passionnant (en anglais) paru cette année, qui fait le point sur 50 ans de Réduction des Risques en Europe. Les auteur·ices concluent notamment qu’il faut modifier le vocabulaire du champ pour en finir avec la stigmatisation et la pathologisation systématique des usager·es de psychotropes. Elle et ils recommandent de « déplacer l’attention d’une perspective négative, centrée sur les dommages, au profit d’une perspective axée sur les bénéfices et la maximisation du bien-être. » Pour ce faire, il faut arrêter de parler de « Réduction des Risques » mais « adopter des termes tels que ‘consommation consciente’ et ‘maximisation des bénéfices’, qui favorisent l’autonomisation et des pratiques d’usage plus sûres, sans se focaliser uniquement sur les dommages comme aspect central de l’usage des psychotropes. » Pendant la soirée, je me disais qu’une meilleure expression pourrait être « Optimisation des Consos », pour qu’on comprenne quand même de quoi ça parle intuitivement. En tout cas un grand bravo à ce club, et j’ai hâte d’y retourner !

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