Mise en garde sur le télétravail: de nouveaux télécrans sont installés

« There is no more science-fiction ». Il n’y a plus à prouver le génie de l’œuvre de George Orwell, tant ses projections se sont avérées exactes dans nos sociétés néolibérales. Le confinement, « traitement de choc » administré contre le Covid-19 pour répondre à cette crise sanitaire nous révèle une nouvelle illustration de son imaginaire dystopique devenu bel et bien réel.

« There is no more science-fiction ». Il n’y a plus à prouver le génie de l’œuvre de George Orwell, tant ses projections se sont avérées exactes dans nos sociétés néolibérales. Le confinement, « traitement de choc »[1] administré contre le Covid-19 pour répondre à cette crise sanitaire nous révèle une nouvelle illustration de son imaginaire dystopique devenu bel et bien réel.

Le télécran, dans 1984, c’est un simple écran installé dans chaque appartement, qui diffuse des messages de propagande de Big Brother, mais c’est aussi un outil de contrôle qui permet à la police de la Pensée d’entendre et d’observer les moindres gestes de ses occupants. Le télécran a aujourd’hui de nouveaux noms. Il s’appelle Zoom, Skype for business, etc. Et la forte injonction sociale, économique et technique, qui nous contraint à les utiliser, en font des outils incontournables. Les barrières entre la vie privée et la vie publique n’auront jamais été aussi fines qu’en cette période de confinement. Nous sommes sur ces outils de télétravail du matin au soir, du petit déjeuner collectif qui sert de briefing professionnel quotidien, à l’E-apéro en famille ou entre amis. Le même processus que pour nos smartphones est aujourd’hui enclenché, il faut que celui qui ne l’utilise pas soit ringardisé. Il ne tardera pas à être exclu pour insubordination professionnelle ou bizarrerie sociale.

Domestication du travail et évolution des comportements

Ces outils de télétravail sont des simulacres de liberté et de flexibilité. Ils encouragent le travailleur à être connecté sans interruption puisque travailler à distance c’est accepter d’être surveillé par son employeur. Bien que la clause du contrat de travail ne le stipule pas, tout a été pensé pour que nous ne puissions pas nous y soustraire. C’est par le « statut », lié à l’état de notre connexion et inextricablement de notre corps à la machine, que ce contrôle s’opère, il faut être « en ligne », ou alors « en call », et l’absence est tolérable à condition qu’elle soit justifiée : « parti déjeuner », « parti faire un jogging ». Bien entendu, si elle relève de raisons intimes que nous aimerions garder privées, cela nous oblige à mentir, puis certainement à culpabiliser. La modification des comportements est ainsi inévitable. Être connecté, devient une preuve de loyauté envers son entreprise. Répondre immédiatement, un gage de performance. Entretenir l’incertitude, une faute intolérable. Bien que ces pratiques soient souvent contre-productives, elles permettent aux managers de conserver leurs emprises et leur privilèges (quelques heures de répits sans connexions leurs seront sûrement plus facilement excusées), aux grands patrons d’assouvir leurs soifs de pouvoirs, aux dominants de nous habituer à la servitude numérique. Si la décision de jouer le jeu de l’hyper-transparence face à ces outils de contrôle nous appartient encore aujourd’hui, il est naïf de croître qu’il en sera toujours ainsi.

Avènement des pratiques « néo-managériales »

Ce qui différencie ces outils de télétravail aux télécrans de George Orwell, c’est la compréhension que nous en faisons. L’anti-héros de 1984, Winston Smith, conscientisait qu’il s’agissait d’un outil de contrôle, mais à n’en pas douter la génération avant lui n’avait certainement pas réalisé la dangerosité de ce nouveau jouet. L’aveuglement qu’ils avaient dû avoir, semble être le nôtre aujourd’hui. Laisser ces outils entrer dans nos salons avec légèreté et amusement est déraisonnable. Pour nous y soumettre d’une telle manière, c’est un récit collectif fort qui nous a été raconté. L’histoire a dû commencer dans les années 2000 avec les « start-up », puis dans la dernière décennie par la nomadisation de notre « life style ». Des sommes d’argent astronomiques ont été investies chaque année pour promouvoir « la digitalisation » dans tous les secteurs. A grand coût de campagne de communication, la magie a opéré, et nos esprits ont idéalisé ces modes de vie et de travail. Mais la magie ne peut durer que si elle est exclusive, ou au moins donne l’impression de l’être. Pour ça, les entreprises ont placé l’accent sur la méritocratie au sein de leur département appelé « Comp &Ben »[2]. De nouveaux modèles d’évaluation de la (sur)performance ont vu le jour, et les ressources humaines ont instrumentalisé le télétravail pour récompenser leurs salariés. Il est accordé aux plus méritants pour leurs témoigner de la confiance que l’entreprise leurs porte. Par conséquent, le télétravail est une fierté pour ceux qui peuvent l’exercer : ils se sentent privilégiés.

Machine de tri social et d’obéissance de masse

Avec le confinement, le privilège est désormais accordé à une très large partie des salariés scindant notre société durement et durablement et laissant entrevoir un nouveau monde. Dans celui-ci, les télétravailleurs jouiront d’une surveillance acceptable et discrète. Le harcèlement idéologique qu’ils subiront à travers la publicité ciblée sera presque indolore, et les heures de dévotion passées devant leurs télécrans modernes ne manqueront pas de réduire leurs discernements et leurs esprits critiques face à cette nouvelle société. Les autorités tiendront pour acquis, comme dans le monde de Orwell que « lorsqu’ils ne travailleront, ne mangeront ou ne dormiront pas, ils prendront part à quelques distractions collectives », mais elles considéreront aussi « que le goût pour la solitude, sera légèrement dangereux. ». Le temps passé hors radars sera alors scrupuleusement surveillé par nos téléphones, et les équipements de nos villes intelligentes pour anticiper toutes révoltes impromptues. Avec l’accélération de la dématérialisation, se retrouveront pourtant seul coincés « dehors », les exclus de ce dispositif de télétravail. Les ouvriers, employés de services, les agriculteurs, (d’ailleurs sûrement ceux qui entretiendront les automates qu’ils les auront remplacés), les illectronés[3], les sans-papiers, les sdf, et tant d’autres en situation précaire ressembleront alors aux prolétaires désœuvrés de 1984, errant soit dans un espace semi-rural tombant en ruines, et déserté de ses habitants par manque de facilités soit dans une jungle urbaine, où l’État policier alimentera la peur. Les plus riches, quant à eux, seront affranchis de ce devoir de connexion, mais devront eux-aussi abandonner une part de leur liberté en se barricadant dans des bunkers dorés pour échapper à la violence qu’entrainera ce nouvel ordre social.

Résistance et nouveau départ

A n’en pas douter, cette confusion entre la vie privée et la vie professionnelle viendra nourrir plus facilement celle qui s’organise, en miroir déjà, entre le secteur privé et le secteur public. L’état faisant cessation de plus en plus de ces services pour renforcer les institutions judiciaires et policières qui le protègent. Et les annonces de sauvetage de nos services publics n’y changeront rien, nos dirigeants sont pieds et mains liés par conflit d’intérêt, avec les grands investisseurs. Ces derniers ont déjà choisi leur modèle, et il doit être rentable. La presse, la recherche, l’éducation, la santé, les télécommunications, l’énergie, le nucléaire, le transport, dans tous ces domaines, l’état à céder sa souveraineté nationale aux grands actionnaires des entreprises privées. Il semblerait que ce dernier ne veuille plus avoir aucun devoir envers ses citoyens, mais seulement le droit de les gouverner à sa guise, en se rendant complice de l’explosion des inégalités sociales que le capitaliste crée sans état d’âme. Dans cette situation où nous pensons beaucoup à l’après, nous pourrions aussi nous intéresser au présent. Nous, les télétravailleurs qui applaudissons les soignants tous les soirs, il y a d’autres gestes qui pourraient être utiles dès maintenant. Il faut s’entrainer à refuser les injonctions de la sur-connexion. Comprendre comment ces mécanismes agissent sur nous, faire confiance à notre intelligence individuelle et collective pour réinventer des espaces de travail et de partage. L’intrusion de ces géants économiques dans notre sphère privé ne doit pas avoir lieu. Le consentement existe toujours et le contrôle a des limites. Nous ne devons plus sacrifier nos libertés individuelles sans craindre de devenir des esclaves des temps modernes.

 

[1] Naomi Klein, « La stratégie du choc- La montée d’un capitalisme du Désastre », Acte Sud, 2008

[2] Pour « Compensation & Benefit », département en charge des systèmes de rémunérations

[3] Voir l’ «Enquête sur « l’illétronisme » en France, CSA Research, Mars 2018, https://www.csa.eu/media/1775/csa-pour-sps_illectronisme_26062018.pdf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.