Sommes nous vraiment Charlie ... ce journal qui se dit lui-même irresponsable ?

Sommes nous vraiment Charlie ? Ce journal qui se dit lui-même « irresponsable » !

Le journal de Charlie Hebdo publié le 14 01 2015 est tombé entre mes mains, qui m’a été transmis par une petite grand mère de 92 ans, qui le tenait de son voisin ... Il était allé l’acheter par curiosité. Car après la grande manif des « Je suis Charlie » dans un vaste mouvement fusionnel déclenché par la tristesse et la peur, comme si le sang recollait magiquement le tissu social déchiré …  fallait y aller voir de prêt pour savoir si l’on était vraiment Charlie ! Pour ma part j’étais présente à la manif de la ville où j’habite, mais refusais de dire « je suis Charlie ». Bien trop sensible à ces milliers de morts invisibles que l’ultralibéralisme, cette idéologie de la liberté sans limites, fabrique tous les jours. A commencer par la détresse du peuple grecque qui fait les frais de la « stratégie du choc » d’une « économie » qui n’est qu’une dilapidation des ressources de la planète. Et dont les règles du jeu sont fondées sur le fait de « tirer profit » de la mise en abime de l’Autre.

Pour tous ces morts là, à nos portes, pas de grande manif ! Pour le projet du Grand Marché Transatlantique, qui, s’il est signé, scellera dans le marbre de la Loi, la toute puissance des multinationales, qui, au nom de la « Loi du profit » auront le droit de réduire le « coût du travail », de telle sorte que les travailleurs soient réduit à l’état d’esclaves … ainsi donc, pour cette autre forme de terrorisme, si peu de gens dans les manifestations ! Si peu de solidarité avec les peuples qui, dans les usines délocalisées fabriquent les objets que nous utilisons tous les jours, pour des salaires de trois fois rien. Avons nous manifesté lors de l’effondrement (24 avril 2013) des usines textiles vétustes du Rana Plaza au Bangladesh, pour les 1100 morts parmi les ouvrier-e-s qui, dans des conditions de travail sordides, produisent, pour des marques internationales les vêtements que nous portons.

Il faut dire que ces morts là, de cet autre terrorisme de la « Main invisible du Marché » qui tue à l’arme blanche … ça se passe ailleurs ! Le sang ne gicle pas sur nos rétines. Ca ne nous concerne pas de près. Le journal parlé nous en informe en temps et en heure … puis on passe à autre chose. Une image en chasse une autre. Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ca ne nous concerne pas directement. Pourtant il y a bien eu chez nous des vagues de suicides après des restructurations d’entreprises rachetées par le privé, pour toute issue désespérée aux pressions et humiliations faites aux employés. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! » me direz vous. Ce sont les dégâts collatéraux des transformations du monde moderne !

Telles étaient les pensées que je ruminais dans les jours qui suivirent cette première manifestation du Jeudi 8 Janvier 2015, après la tuerie au journal de Charlie Hebdo. Il n’y avait jamais eu autant de personnes qui s’étaient rassemblées sur la place d’Aubagne. Les flammes des bougies, posées au sol, ou que les gens tenaient dans leur main, tremblaient dans la nuit. Alors que tous affichaient des « Je suis Charlie » je ressentais le besoin de silence. Comme face à un mystère. Je ne suis pas sans savoir, pour des raisons professionnelles, les mécanismes qui font que les gens, dans des circonstances analogues, peuvent perdre leur identité pour se fondre dans la masse. Cela ressort de ce que l’on appelle « l’illusion groupale » au cours de laquelle on oublie, du moins pour un temps, ce qui nous différencie ou nous oppose radicalement.  Façon de faire « corps commun » face à un danger, tout en affirmant des valeurs communes.

En fait, comme je ne savais pas vraiment qui étaient ces Charlie, ce qu’ils fabriquaient dans leur foutu journal, pour que ça fasse ainsi flamber le torchon … je n’étais pas prête à signer un « blanc seing » à leur entreprise ! J’avais depuis longtemps des cris étouffés à l’intérieur de moi qui exprimaient des identifications à des causes justes, qui, celles là, ne parvenaient pas à rassembler autant de personnes. Sans hésitation, je pouvais dire : « je suis le peuple grec » sacrifié sur l’autel du Sacro Saint Marché. Marché du diable, qui tend « le crédit » d’une main, avec, dans l’enveloppe « la dette » et le profit tiré à mettre la corde au cou des populations qu’il étrangle … de l’autre. Sachant que la misère engendre la honte, et que cette honte sera une source de divisions internes. Et que c’est ainsi que le diable opère en divisant pour régner. Selon l’étymologie du mot « diabolos » qui, en grec, signifie « qui désunit ». La montée des extrêmes droites que ces humiliations engendrent donnera la vision du « diable visible » qui n’est que le masque du « diable invisible ».

Sans hésitation, je pouvais dire « je suis les enfants que les parents en toute inconscience abandonnent à l’Ogre de la société de consommation ». Ceux pour lesquels Russel Banks écrit dans l’un de ses derniers ouvrages  intitulé : « Lointain souvenir de la peau ». Mais encore « Je suis les baleines » qui viennent de bien avant nous, et qui, avec les éléphants sur terre, sont la beauté et la mémoire du monde et que les hommes exterminent sans que rien ni personne ne puisse les arrêter… Je pouvais dire : « Je suis Moatez » cet enfant Syrien qui, dans un documentaire sorti récemment, intitulé « Enfants en guerre » nous regarde droit dans les yeux, saisissant l’occasion pour parler au reste du monde avec tristesse et colère. « La Syrie, dit-il, est entièrement détruite et personne ne s’en soucie. Ils ne s’en soucient pas ! Ils regardent ce qui se passe chez nous. Ils sont heureux, insouciants. Mais qu’ils regardent un peu ! On est en train de nous tuer ! Qu’ils regardent les gens morts, le sang, les corps déchiquetés sur le sol. Ils n’ont pas honte en voyant ça. Ils devraient être un peu sensibles. Nous continuerons jusqu’à la mort … »

Car tel est le destin de tant d’enfants pris en otages dans les guerres des « grands » et condamnés à une lutte pour la Vie … perdue d’avance ! Qu’ils soient en Syrie ou dans les quartiers border line des villes, parmi tous ces êtres qui ne savent à quel Saint se vouer, la figure d’un Dieu ou de son représentant sur terre est une issue de secours. A travers cette figure on se relie aux autres dans la prière ou les rituels, ce qui crée un sentiment d’appartenance à une communauté. A plusieurs reprises, dans un film sur la Guerre d’Algérie, et un autre sur la Guerre d’Irak, j’ai été bouleversée de voir ces femmes qui levaient les bras au ciel, appelant un Dieu qui se manifesterait pour faire enfin la justice et mettre un terme à cet enfer où les hommes s’entretuent. Les enfants de Syrie qui prennent la relève des pères et des frères morts au combat, endossant les fusils dans le seul espoir d’en finir avec un tyran qui réduit leurs vies en cendres, cherchent le repos  … (même s’il doit être éternel !) dans cette présence qu’ils nourrissent d’un dieu qui ferait justice. Je me rappelle avoir vu des enfants mettre en bouche des paroles du Coran qu’ils mastiquaient pendant des heures … pour oublier leur faim, en l’absence de toute autre nourriture. Celle là seule qui convient à l’être humain et qui renvoie à son besoin vital de la présence charnelle et psychique de son « pareil », qui, parce qu’il est « autre », nous ouvre à nos potentiels ignorés.

Je me suis immergée dans cette marée de solidarité, que ce soit dans la rue où en visionnant les émissions à la télévision, comme le « 28 minutes » d’Arte. J’ai enregistré certains passages, afin de revoir et réentendre, à tête reposée, ces images et flots de discours. Enfin bref … j’ai joué le jeu, sachant que, dans cette immersion, se révèlerait, comme dans la chambre noire des (ex)labos photos, la raison pour laquelle, instinctivement, de façon presque animale, je refusais de dire « je suis Charlie ».

Le terrorisme, il y en a tous les jours et partout dans le monde. Il y a celui qui nous pète à la figure et nous crève les yeux et qui, ce faisant, nous aveugle. En détournant notre attention de celui qui ne se voit pas … il semble le servir. Car comme le dit une chanson de Felix Leclerc « … il y a mille façons de tuer ! ».
Suite à la tuerie (du 7 Janvier 15) au journal de Charlie Hebdo, puis (le 9 Janvier) à celle de l’Hypercasher … une vague de solidarité « casi mondiale » a eu lieu. La marche républicaine dans Paris devenu (selon le titre du Parisien) « la capitale mondiale de l’antiterrorisme » a mis bras dessus bras dessous une brochette de représentants de pays très hétéroclites. Dont la soudure autour de « l’antiterrorisme » laisse présager le pire, vu le malentendu qu’entretient ce terme là.

Petit rappel : A Paris la marche qui était au départ « un hommage aux victimes des trois jihadistes revendiqués, à commencer par les dessinateurs de Charlie Hebdo massacrés mercredi, puis une jeune policière tuée jeudi, et quatre Juifs assassinés dans une supérette casher vendredi … est devenu un sommet à haute résonance diplomatique. Le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, le président palestinien, Mahmoud Abbas, et le couple royal jordanien étaient présents, de même que le président ukrainien, Petro Porochenko, et le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Participent aussi les plus hauts dirigeants européens, d’Angela Merkel à David Cameron, de Mariano Rajoy à Jean-Claude Juncker en passant par Matteo Renzi, ainsi que huit présidents africains. Des dirigeants plus controversés, comme Viktor Orban (Hongrie) ou Ali Bongo (Gabon), ont aussi fait le voyage. La Turquie est représentée par son Premier ministre, Ahmet Davutoglu.

Le slogan lancé et porté par ces vagues humaines a été de défendre « la liberté d’expression ». Sont alors sortis des dessins de crayons inoffensifs, face à des fusils qui tuent. À première vue, comment ne pas être d’accord. Tous unis dans un même consensus. Soutenir les artistes du crayon et de la plume contre les tueurs à la kalachnikov, cela va de soi. Et pourtant, c’est encore une histoire en blanc et noir !

La « liberté sans limites » a pour conséquence « l’éradication de l’Autre »

Pourtant  quelque chose me chiffonnait, qui, à mes oreilles, sonnait faux. C’était l’idée d’une « liberté sans limite ». Mais aussi l’affirmation comme quoi, ni les mots, ni les crayons, ne pouvaient tuer. Cette déclaration d’innocence, d’inoffensivité, du côté de ceux qui utilisent ces armes là semblait ressortir d’une certaine amnésie.
Je pensais aux caricatures des Juifs dans l’Allemagne nazie, dans la France de Pétain et leur impact sur la rétine des populations qui entachait le regard porté sur l’Autre. J’ai pensé aux mots prononcés, de leur tribune, par les grands dictateurs comme Hitler ou Mussolini … et leur pouvoir toxique à faire consommer des jouissances perverses. Et comment ils agissaient en réveillant les braises de la haine, qui, en chacun, sommeillaient sous les cendres de la guerre de 14 et de l’humiliation du Traité de Versailles infligée aux perdants. Mais encore, au pouvoir des images de publicité à agir sur les niveaux les plus archaïques de l’Inconscient humain, pour le manipuler à leur guise. Réussissant à prendre les commandes de l’intérieur du cerveau des individus, pour les mener, tels des somnambules, à acheter telle marque de yaourt ou de bagnole. Vu le coût de cette débauche d’images qui imprègnent nos rétines, où que l’on aille, dans les rues et jusques dans nos maisons … il faut qu’elles aient du pouvoir. Un pouvoir agissant.

J’en venais à penser que la revendication d’une « liberté de l’expression sans limite » dans le contexte d’un ultralibéralisme qui a démantelé toutes les limites, n’était qu’un avatar de ce système mortifère. Il fut un temps où l’on disait « que la liberté de l’un s’arrêtait là où commençait celle de l’autre ». C’était une façon de s’arrimer à la réalité des limites (inhérentes à notre destin sexué de mortels) et au fait que nous tenons notre Vie de ceux qui nous ont précédé. Une façon de signifier que l’accès à l’Autre passait par l’intégration de nos limites (et donc de la réalité). Entendons « l’Autre » comme étant « l’autre » face de la réalité. La part « invisible » qui éclaire « la visible ». Celle du passé dont nous venons … qui éclaire le présent dans lequel nous nous trouvons. Mais encore « l’Autre » à l’extérieur de soi et cet inconnu qu’il représente, comme étant le révélateur de cette part « Autre » à l’intérieur de moi, imprévisible, car elle renvoie au noyau de l’Inconscient.

Cette notion de limite à la liberté de chacun comme étant ce qui garantit la place de l’Autre est signifiée en ces termes dans l’Article 4 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »
En échange de cette « intégration de la limite » (vécue comme une « castration du fantasme tout puissant » qui est la seule activité à être sans limite) … l’on accédait à ce que l’on appelle « l’inscription à l’ordre du symbolique ». Spécifique à notre espèce. Il s’agit de se reconnaître à cette place où nous nous trouvons, au carrefour du temps et de l’espace et à l’intérieur d’une histoire qui nous a précédée et dont nous sommes les héritiers. Que nous le voulions ou non. Avec pour destin de se figurer ces héritages pour les transformer. Ce qui fait le sens de la vie de chacun. Echappant ainsi au danger qu’ils se rejouent à travers nous dans des répétitions mortifères.

Or voilà que, précisément, c’était « l’éradication de l’Autre » énoncée en une petit phrase de rien du tout, par une misérable petite bonne femme, qui allait désormais faire force de Loi. Pour les siècles des siècles, Amen ! « There is no alternative » avait elle dit du haut de sa chair de premier ministre du royaume d’Angleterre. Elle s’appelait Margaret Thatcher. Cela voulait dire « il n’y a pas d’alternative au capitalisme ». Pas d’alternative à ce système de mise en pièces sonnantes et trébuchantes de tout ce qui vit sur terre. D’accumulation du capital, pour certains, au détriment de tous les autres (selon les calculs d’Oxfam les 1% des personnes les plus riches dans le monde posséderont en 2016 autant que les 99% restant). La roue des places, qui, selon les Lois de la vie, tourne comme les saisons, laissant aux jeunes générations la responsabilité de repenser le monde dont ils héritent … s’était comme subitement arrêtée ! Les vieux ne voulaient plus céder leur place. Ce monde qu’ils avaient fabriqué devait continuer à l’identique après eux. Même morts, ils resteraient aux commandes.

Dans ce refus du terme de toute chose, s’énonçait paradoxalement la fin de l’histoire. La destruction du champ même de l’altérité, qui est à la source de toutes les fécondités (qu’elles soient psychiques ou charnelles) était une forme de nouvelle guerre à la Vie. Une ultime … en solution finale ! L’on n’aurait plus rien à attendre de nouveau, venant des nouveaux nés, pourtant nouveaux ! Dans cette folie meurtrière ils étaient invalidés dès leur naissance. On tuait dans l’œuf leur inspiration à penser le monde autrement ! Les programmes éducatifs concoctés à l’échelle Européenne, se chargeraient du formatage des petits soldats de cette nouvelle guerre.

Cela peut sembler excessif de dire des choses pareilles! Pourtant le travail a été fait, les ouvrages ont été écrits, pour nous prévenir. Ne serait-ce pas plutôt notre surdité qui est inquiétante dès lors qu’elle nous empêche de voir venir les choses … avant qu’elles n’arrivent ! (cf. <La grande mutation> Néolibéralisme et éducation en Europe Ed Syllepse).
Il fallait faire ce détour pour que nous puissions resituer, dans ce contexte de l’ultralibéralisme (avec son corolaire qu’est la dérèglementation) la revendication d’une « liberté d’expression sans limites ». Lorsque l’on cherche à comprendre un événement ne faut-il pas commencer par le resituer dans son contexte. Il est alors comme un mot dans une phrase qui ne prend sens que dans son articulation avec les autres mots.

Disparition des limites, confusion, chaos, jouissances perverses

Le démantèlement des limites a pour conséquence « la confusion ». Et ce que cela fabrique de fusionnel et de confusionnel. Soudain tous les dessinateurs et caricaturistes étaient mis dans le même sac. Ils appartenaient à une même famille culturelle. Comme s’il n’y avait pas « caricature et caricature », « rire et rire » ! Dans les cours de récréation de toutes les écoles … se manifeste à un moment ou un autre ce génie maléfique d’un rire mauvais qui jouirait d’humilier l’autre. De le réduire à une faille apparente. De lui renvoyer une image caricaturée de lui. Tiens, justement ce soir à la télévision, il y a un documentaire (« Souffres douleurs, ils se manifestent » d’Andrea Rawlins Gaston) sur ces jouissances mortifères qui font de l’autre le bouc émissaire d’une haine que l’on porte en soi. Ce rire là au détriment de l’autre peut tuer. Les suicides de jeunes en témoignent.

Convenons qu’il y a « rire et rire » « caricature et caricature »! A sa façon, la réalisatrice syrienne Hala Alabdalla d’un documentaire fait en 2012 intitulé « Comme si nous attrapions un cobra » et qui interroge l’expérience de différents caricaturistes en Syrie et en Egypte, éclaire cette différence.
Je la cite : « Dans nos pays la caricature est un art développé de façon différente. Elle est basée sur les symboles, les non dits, les doubles sens (…) Comme tous les arts, ce n’est pas pareil en Europe. On a un rôle complètement différent. Comme le documentaire, par exemple, faire un film en Syrie, au Liban, en Palestine, partout dans nos pays, ça ne ressemble pas du tout à la façon et au besoin pour un documentaire en Europe. Là on fait des documentaires dans le confort et le luxe. Ce n’est pas vraiment vital. Chez nous c’est une nécessité vitale. C’est une vraie arme pour notre liberté … Ca n’a rien à voir ! »

Ainsi, toute la différence est dans cette nécessité vitale à éclairer les mécanismes de ce qui nous aliène. A démasquer ce tyran qui n’a pas de figure. A en dégonfler la puissance terrifiante par le rire. Ce rire là témoigne de la joie de recouvrer ses esprits que la peur nous avait fait perdre. La joie de se sentir vivant psychiquement. A nouveau en capacité de penser. Car c’est bien cela qui est attaqué dans toutes les dictatures. Dès lors que c’est précisément le lieu de notre altérité.

Entre la liberté que défendent ces peuples … et celle, qui, en identification à nos caricaturistes, est revendiquée comme un droit absolu au blasphème, il y a toute la différence entre les vessies et les lanternes. Tandis que les uns font consommer des jouissances perverses qui sont mortifères, les autres travaillent à faire les connections qui éclairent et permettent d’envisager comment sortir de la prison à ciel ouvert dans laquelle ils se trouvent.

Preuves à l’appui, je reprends donc ce fameux Charlie du 14 Janvier 2015 … qui m’a été transmis par la petite grand mère de 92 ans qui le tenait de son voisin etc… Dans mon désir de comprendre ce qu’il y avait dans ce journal qui ait pu déclencher, en retour, une telle barbarie, je me suis forcée à le lire de bout en bout. Impression de torchon sale. Laideur des caricatures. Pauvreté des articles. Et puis sadisme. Jouissances sadiques. Faire rire en salissant telle ou telle figure. Ici, celle charismatique de sœur Emmanuelle. Une caricature (de Tignous) la fait parler dans un (faux) livre testament : « Ici bas je me masturbais, au paradis je vais sucer des queues ». Le ton était donné. J’aurai pu m’arrêter là. Pour ne pas céder à un jugement hâtif je décide de poursuivre. Plus loin un dessin de Cabu croque un ecclésiastique donnant la communion « à des divorcées autorisées à communier » et auquel il attribue les ruminations suivantes : « Mon Dieu, pardonnez à ces mangeuses de bites. » Dessous, au centre de la page un dessin (de Wolinski) sur la « Loi de 1905 » incarnée par le cul d’une bonne femme dont on voit le string sur lequel est écrit « ni Dieu ni Maître ». Non loin de là une femme à la burka fait un streptease pour exhiber son sexe … etc …
En couvertures d’autres numéros, un dessin de Marie, en vieille femme édentée, accouche d’un bébé à tête de cochon. Un jésus sur la paille gueule « je vous dis merde ! ». Ou encore, caricaturant les enjeux du « mariage pour tous » : une « sainte trinité : père, fils et saint esprit » « s’enculent » en chaine. Lumières glauques ! Aveuglantes.
Tout est à l’avenant de ce journal qui, après la boucherie, continue à s’acharner sur « sa bête noire ». En page de couverture revient le « prophète moqué », caricaturé, avec une sale gueule et auquel il fait dire « Je suis Charlie. Tout est pardonné !»  Dans la page du milieu qui porte sur la manifestation du 11 Janvier 2015, un arc de triomphe affiche sur son fronton «  Paris est Charlie ». Sous l’arche, la fameuse flamme (au soldat inconnu) chuchote « je bande ! ». Jouissance perverse qui est dans l’air du temps, imprègne nos sociétés au point que l’on ne s’en rend même plus compte. Le sexe, vulgaire, moche, saupoudre tous les sujets comme un excitant. Une drogue. Une accroche sans doute. Un fond de commerce qui a ses aficionados. Pourtant, sous ce ciel là, Eros a disparu qui fuit ce mauvais œil salace. Car ce n’est que dans l’intimité des chambres où il déchaine les raz de marée du désir de ce corps de l’aimé(e) … qu’il offre la chaloupe où s’abandonner dans le déferlement des vagues qu’il soulève.

Misérable triomphe ! Misérable liberté ! Misérable France si elle est Charlie ! Misérables que nous sommes si c’est cette « liberté d’expression sans limites » que nous revendiquons. A la Charlie. Mais aussi à la Dieudonné. Cette liberté là est en haillons. Elle n’est plus que le fantôme de la liberté dont nous avons perdu l’essence. Et jusqu’au sens même. Celle là pour laquelle les résistants d’autrefois et d’aujourd’hui se battent au risque de leur vie. L’enjeu n’étant rien moins que de sortir de l’emprise d’un oppresseur qui étrangle les populations, les écrase sous sa botte. Rien moins que de sauver la Vie là où l’on tente de la tuer dans l’œuf. Rien moins que de sauver cette altérité interdite par l’omnipotence délirante de certains. Rien moins que de devenir des hommes et des femmes debout. Le prix que paient certains à défendre cette liberté là est pour l’humanité toute entière. Qu’ils soient Martin Luther King ou Nelson Mandela ou les Kurdes aujourd’hui qui résistent à Daech, avec juste leur courage et leur solidarité. Comme dans ce roman de Nikos Kasantzakis « La liberté ou la mort » qui reste d’actualité pour le peuple Grec, dans sa tentative de résister à cette nouvelle forme de saignée des peuples qu’est « la dette » sur laquelle se trouve construit le « Profit » de ce fameux Grand Marché du diable.

Une fois l’empathie fusionnelle passée, cette soudure dans le chagrin et la peur … comment ne pas se demander quelle cause défend ce journal qui justifierait que coule non seulement l’encre … mais le sang. Une guerre à l’encontre des religions, au nom de la sacro sainte laïcité ? Avec des louches d’insultes équitables pour les musulmans, les catholiques, les juifs, afin que soient respectés les principes « d’égalité, de fraternité et de liberté » de la devise républicaine ! Au pays des droits de l’homme.

Que sont les « Droits de l’homme » devenus … ?

Les droits de l’homme, parlons en. Que sont ils devenus dans un monde où l’homme s’est donné tous les droits. Pas une semaine où la télévision ne programme des documentaires qui nous informent sur le droit à empoisonner les populations, à détruire la vitalité de la terre par les pesticides, pour lui faire rendre gorge de sa fécondité à un niveau sans cesse optimisé. Le droit à ratisser les fonds sous marins jusqu’à faire disparaître la Vie dans les océans. Le droit de l’homme à épuiser toutes les ressources de la terre, à vandaliser son corps pour en piller tous les trésors. Le droit de l’homme à fabriquer des montages juridiques pervers qui permettent aux multinationales de détourner l’argent de l’impôt dû, dans des paradis fiscaux, et faire payer la facture de ces hold-up aux populations. Le droit de l’homme à fabriquer des produits financiers diaboliques (comme les subprimes) basés sur le profit à tirer des naufrages inévitables des populations qui se seront laissées séduire par des prêts immobiliers à bas coût. Le droit de l’homme à mentir, inévitablement, pour nier et dénier l’innommable commis, et ceci au plus haut niveau de responsabilité. Le droit de l’homme sous couvert de sa Sacro Sainte Science (à la Frankenstein) à fabriquer des bébés avec des miettes de corps prises à droite et à gauche, à délocaliser le portage des bébés dans des ventres de femmes qui ont faim. Le droit de l’homme à avancer dans des technologies qui permettent d’espionner tous les individus de la planète. … etc … etc … etc

« La liberté est dans le coma !» comme le titre le livre du Groupe Marcuse aux éditions « la lenteur ». Ce groupe de travail pluridisciplinaire avait publié en 2004 le très précieux livre intitulé « De la misère en milieu publicitaire » ou « comment le monde se meurt de notre mode de vie ».

Quand à la Loi de 1905 qui consacrait la séparation des Eglises et de l’Etat, elle reconnaissait (dans l’article 1) « la valeur de la liberté de conscience et de la liberté de culte ». La limite était mise entre ces deux territoires du privé et du public. L’état était chargé de gérer ce qui concerne le « bien commun » et de veiller à le protéger d’une appropriation par le privé. Cette limite a volé en éclats dans le cadre de la dite « mondialisation » qui n’est qu’une « crocodilisation » du monde. De riches étrangers profitent de l’effondrement économique de pays comme la Grèce ou le Portugal (entre autres) pour s’approprier, en en spoliant les habitants,  les lieux qui font la beauté et l’âme du pays. Le privé achète à la découpe tous les territoires de la vie. Les signes religieux interdits dans les lieus publics, parce que appartenant au privé, à l’intime … ont été remplacés par les logos sur les vêtements qui font la publicité des marques de cet autre « Privé » des entreprises du CAC 40 et autres bourses de New York ou de Tokyo, qui a pris les commandes des Etats même. Ces derniers n’étant plus dirigés par les responsables élus, mais par les banques.

Concernant la leçon que nous aurions à donner à ces peuples archaïques qui croient encore à des dieux, alors que nos sciences ont prouvé que le ciel était vide de ces figures auxquelles, dans leur ignorance, ils avaient recours … elle est de pure arrogance ! De cette arrogance qui nous a mené à justifier la colonisation des peuples et des territoires dont nous nous sommes emparés … au nom de « la civilisation de notre culture » que nous apportions à ces sauvages.

L’homme moderne n’a supprimé « dieu » que pour prendre sa place.

Pourtant du haut de notre science, nous avons inventé un autre Dieu. Un Dieu sanguinaire auquel notre Occident malade voue un culte sans faille, et qui a fait des émules sur toute la planète. Se développant comme un cancer généralisé. Ce dieu n’est autre que le «  Veau d’or ». On apprend beaucoup à considérer les religions comme des objets culturels, ce qu’elles sont en réalité, avant d’être des objets cultuels. Car elles témoignent de l’Inconscient collectif et, en cela, nous offre des figurations d’éléments archaïques qui appartiennent à l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel.
Rappelons, pour mémoire, l’histoire du «Veau d’or ». Elle raconte un épisode de l’exode du peuple hébreu, quittant l’Egypte où il avait été réduit en esclavage pour rejoindre « la terre promise ». Au cours de cette marche harassante, vint le moment de faire une longue pause : Moïse ayant rendez vous en haut du Mont Sinaï où Dieu devait lui remettre les tables de la Loi. Se trouvaient gravés dans la pierre les dix commandements que les hommes devaient respecter. Parmi eux le respect de Dieu. Ce Dieu là, précisément, qui signifiait à travers l’énoncé de ces Lois, les limites à ne pas transgresser. Formulés en termes d’Interdits, elles avaient pour fonction de protéger l’homme de la séduction qu’exercent ces autres dieux que sont les passions aveugles et destructrices qui le hantent. Passions dont l’œuvre de Sade témoigne, qui semblent avoir fait école dans ce monde de l’ultralibéralisme où toutes les limites ont été démantelées. Ce qu’un auteur, Patrick Vassort, analyse dans un article intitulé <Sade et l’esprit du Néolibéralisme> publié dans le Monde diplomatique d’Aout 2007.

Ces interdits qui tiennent lieu de « garde fou », en quelque sorte, sont ceux là même que l’on signifiait (jadis) comme étant « fondateurs  des sociétés humaines ». Interdit du meurtre, du vol, de l’attaque envieuse … et de l’inceste. Ce  mot signifie étymologiquement « qui n’a pas intégré la castration (du fantasme tout puissant) qu’impose la limite ».

Or voici que pendant ce temps où Moïse recevait de Dieu les Tables de la Loi, le peuple s’impatientait. Ne le  voyant pas revenir « il s’assembla auprès d’Aaron, et ils lui dirent : lève-toi, fais-nous un dieu qui aille devant nous ; car ce Moïse, cet homme qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons ce qui lui est arrivé." Aaron commande alors au peuple hébreu de « briser les pendants d’or qui sont aux oreilles de leurs femmes, de leurs fils et de leurs filles afin de les fondre en un veau que le peuple pourra adorer comme un dieu ».

Dans le film <Vincere> de Marco Bellocchio qui met en scène le virage du jeune Mussolini, à l’origine membre du parti socialiste italien (PSI) et directeur du quotidien socialiste <Avanti !> avant qu’il ne devienne le Duce d’un Parti Fasciste … il y a un moment où, dans la pénombre de la nuit qui tombe, le jeune homme a comme une illumination qu’il se chuchote à voix basse. « Si je n’ai plus d’état d’âme, se dit-il … je suis libre ! » Tout est dit de cette « liberté sans limites » dont le prix à payer n’est rien moins que de perdre son âme.

Voilà ce qu’il en est de notre fameux « progrès » … qui n’est qu’une progression aveugle vers le gouffre que creusent l’avidité, la cupidité, et la haine que la perte de soi et la désacralisation de tout engendre. A moins qu’in extrémis nous ouvrions les yeux, et décidions d’arrêter de jouer à ce jeu là. Dans l’espoir que la machine s’enraye. Et que nous parvenions à retrouver l’essentiel que nous avons perdu, qui fait le sens même de notre destin d’humain. Et qu’entre nos mains tremblantes nous nous consacrions à protéger des mauvais vents, ce feu sacré de la Vie, transmis dans l’exultation des corps animés, respirés, soulevés, transcendés par la puissance du désir de l’Autre.

Pourquoi ne tire-t-on jamais les leçons de l’histoire ? Pourtant, n’est-ce pas de cette source de lumière qu’est la mémoire, grâce au travail de prise de conscience qu’elle permet, que s’éclaire le présent ? Le sacré se trouve là, dans l’entre deux qui sépare le passé du présent et permet de nous relier au delà du temps et de l’espace à ce qui nous transcende. Il est dans le corps charnel de la Vie, que ce soit le corps des individus ou le corps social ou encore le corps des lieux où nous vivons, car c’est dans la chair des paysages que l’histoire laisse ses marques indélébiles, visibles ou invisibles. Témoins muets d’une mémoire qui attendent d’être déchiffrée.

Bouche d’or : cette connaissance inconsciente que les enfants ont du « sacré »

C’était un soir de fin de week end. Les enfants étaient fourbus d’émotions, des plus inquiétantes aux plus joyeuses. Leurs parents avaient pris un week end pour se retrouver dans une période houleuse. Pour ce moment de retour au calme, leur grand-mère avait préparé une table chaleureuse éclairée de petits lampions colorés. Il y avait une tranquillité dans l’air où tous les moments intenses vécus ces derniers jours semblaient se déposer. Le silence était léger. Soudain l’on entendit une petite voix qui disait avec gravité : « moi je suis inquiet que dieu il est mort ! ».
C’était  celle du petit auguste, qui, du haut de ses 4 ans, exprimait une véritable inquiétude.
- Qu’est ce que tu veux dire mon auguste, lui dit sa « mami-iou » comme il l’appelle.
Son frère plus âgé (7 ans) se précipite pour expliquer d’où vient cette inquiétude. Un film qui passait à la télévision où Jésus était mis à mort et qu’il a vu avec son père. Augustin étant dans les parages. Puis il rajoute à l’enseigne de son petit frère : « de toutes façons Dieu n’existe pas ! »
- Attendez mes chéris, reprend la mami-iou on va remettre les pendules à l’heure ! J’imagine que tu as entendu cela à l’école, ou ailleurs, cette affirmation comme quoi dieu n’existait pas. C’est dans l’air du temps ! La Science que les hommes ont développée, ne l’ayant trouvé ni dans le ciel, ni ailleurs, a déclaré, comme si c’était une "vérité scientifique" que « dieu n’existait pas ! ». Il faut écouter ce qu’on nous dit à l’école ou à la télévision, mais écouter aussi ce que l’on a dans le cœur. Et se garder le droit d’exercer son esprit critique. Ne jamais avaler tout rond ce que l’on nous dit.
Alors voilà je vais vous raconter d’où vient cette histoire de Dieu. Vous savez que le monde est très très grand, et que l’arrivée de l’homme sur la terre date d’il y a très très longtemps. Si bien qu’il y a eu plein de peuples, dans des pays lointains et en des temps lointains, et cela continue aujourd’hui, qui ont vécu et qui vivent de façons très différentes de nous.

Mais au delà de cette différence, ce que la plupart des peuples ont en commun, c’est de reconnaître qu’il y a quelque chose qui est plus grand que l’homme. Cette source de Vie qui l’anime, et qui anime toutes choses sur terre, et dans le ciel. Cet espace et ce temps où l’on trouve tout ce dont on a besoin, mais aussi la beauté époustouflante des animaux, des étoiles, de la nature, des humains … eh bien ce n’est pas l’homme qui la fabriqué … n’est-ce pas ? On est d’accord là dessus ! La science a cherché à comprendre. Elle explique beaucoup de choses, la science, mais elle pourra encore chercher pendant des siècles et des siècles … il restera toujours un noyau irréductible de mystère. Quelque chose qu’elle ne pourra pas capter.
Les hommes anciens qui n’avaient pas tout ce savoir de la science, étaient plus près de la connaissance que nous … parce qu’ils avaient fait une place à ce qui est plus grand qu’eux. À ce qui nous transcende. Alors, comme il fallait mettre un mot sur cette réalité là, certains l’ont appelé Dieu. Selon les langues, il fut nommé différemment. D’autres s’en tiennent au mot Mystère. Ce qui est une façon de donner un lieu à ce « mystère » qui nous habite.
- Ainsi, mon petit auguste, tu peux être tranquille, conclut la mami-iou. Saches que ce dieu là dont je te parles il ne mourra jamais. Même si, parfois, dans leur prétention à se prendre pour dieu, les hommes s’acharnent  à le détruire.

Un doux silence s’installe entre eux. Un ange passe. Les petites flammes des bougies dansent dans les lampions. Et voilà qu’une autre voix se lève. C’est son frère qui parle.
- Dis mamilou, est-ce que tu crois que Nina elle pense encore à nous ? Nina était une chérie de son jeune oncle. Ils s’étaient séparés, chacun ayant repris son propre chemin.
- Tu penses aux moments que vous avez vécus ensemble, à vos jeux, à vos rires partagés … et qui sont encore bien vivants à l’intérieur de toi. Et tu te demandes s’ils le sont tout autant à l’intérieur de Nina ? - Oui, c’est ça
- Qu’est ce que tu en penses ?
- Je pense qu’elle n’a pas oublié. Comme nous on n’a pas oublié ! Alors elle y pense parfois … comme nous on y pense parfois.
Le sacré et la mémoire … "Il peut avancer parce-qu'il est dans le mystère" disait Mallarmé.

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