Mémoires d'inceste ≠01

Ce jour-là, il y a eu un dérèglement du monde. Un bouleversement de tout ce qui le composait. Ma mère avait dix-sept ans, son père quarante-deux. Elle a vu le visage de son père bien trop proche du sien. Elle a senti ses mains la dominer de sa puissance masculine et l'enfoncer dans ce lit de neige. C’est peut-être depuis ce jour-là que la volonté de la mort s’est ancrée dans ses tripes.

1998

Je me souviens de quatre notes

et d'un mouvement circulaire.

*

Que m'avait réellement raconté ma mère ? À vrai dire je ne me souviens qu'avec certitude de quelques phrases : le corps de son père au-dessus du sien dans un lit de neige et qu'elle était allée chercher du bois derrière une bicoque. Elle a dû être confuse et n'a pas dû parler très longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'a pas donné beaucoup de détails, qu’elle était en sanglots et que j’ai pleuré avec elle.

Pourquoi n'ai-je pas demandé plus de détails ? Pourquoi n'ai-je pas saisi sa parole ? Pourquoi ne l'ai-je pas aidée à en dire plus ?

Parce que je ne voulais pas l’entendre parler de son sexe ? Parce que moi-même je ne lui parlais pas de mon sexe ? Enfant, j'avais déjà préféré lui cacher une blessure après être tombée à vélo. J'avais pourtant du sang dans ma culotte, mais ma mère avait une attitude trouble vis-à-vis du corps, et encore plus lorsqu'il s'agissait de notre intimité sexuelle, alors j'ai préféré ne rien lui dire.

N'ai-je pas entendu ma mère ce jour-là, parce qu'elle n'avait pas entendu ma plainte vingt-ans avant ? Parce qu'elle n'avait pas fait le scandale que j'espérais le jour de ma communion, quand j'ai dénoncé les abus de mon parrain sur mon corps ? Parce qu'elle avait continué à le recevoir à la maison ? Parce que quelques années plus tard, elle avait osé me dire :

  • "Tiens tu as vu au générique du film, il y a le même nom que ton parrain. Cela fait longtemps qu'on n'a pas eu de ses nouvelles. "

Je la haïssais quand elle faisait ça. Quand elle osait prononcer son nom devant moi. Alors oui, quand elle m'a raconté son père sur elle dans la forêt, mon inconscient se vengeait peut-être, en déniant entendre ce que j'aurais dû comprendre. Mon inconscient devait avoir envie de lui dire :

  • " Et toi ? Tu ne m'as pas défendue. Tu ne m’as pas entendue. Toi aussi tu as fait des choses, je le sais et puis mes sœurs m’ont raconté ..."

Je repense aux nombreuses fois où je reprochais à mes compagnons de ne pas comprendre l'ampleur de ma douleur d'avoir été abusée enfant. Et moi pendant vingt-ans, je n'ai pas su comprendre que ma mère avait été violée par son père. Jamais je n'ai osé revenir sur notre conversation. Quel âge avait-elle ? Y avait-il eu pénétration ? Avait-elle dénoncé son père ? Avait-elle reçu des soins ?

Ce jour où ma mère m'a dit, j'avais avec moi un enregistreur audio que j'ai posé sur la table. Je n'ai jamais réécouté cet enregistrement. Aujourd'hui je suis enfin prête. Je dois cependant récupérer le mini-disc dans un de mes cartons entreposés dans l'atelier d'un ami à Montreuil, et le lecteur, chez une amie dans le sud de la France.

En 2014, je décide d'écrire sa vie. Je voulais découvrir ma mère dans sa jeunesse, à l’image des photos où son sourire illumine et ses yeux pétillent. Je voulais comprendre comment elle était devenue cette femme qui a soixante-seize ans, malgré un mariage d'amour et une famille soudée, était dans une continuelle volonté suicidaire et destructrice.

Malgré les actes de violences physiques et psychologiques qu'elle a eus envers elle, mais aussi envers son mari et ses enfants, j'ai toujours aperçu chez ma mère, l'éclat de ce qui s'appelle l'amour. Je lui en ai même réclamé et elle me l'a donné.

Je me suis aussi séparée d'elle pendant quelques années car elle était gravement toxique à mon bonheur. J'ai échangé ma mère contre un long voyage qui a commencé par une traversée de l'océan. Et puis je suis revenue, et puis je suis repartie et revenue tout juste avant qu'elle ne meure.

Au moment où je terminais l'écriture de sa vie et réalisais qu'elle m'avait donné - il y a vingt ans - des indices qui auraient dû me faire comprendre qu’elle avait été violée, sa santé s'est fortement dégradée. À ce même moment, elle décide - ou bien devient incapable, difficile de savoir - de ne plus ouvrir la bouche, ni même de parler, ni même de marcher, ni même de se nourrir.

  • « Ma tendre et douce mère, tu sembles désirer la mort. Et c’est à l'heure où tu ne parles plus, que je pense avoir compris ce que tu m’as dit, il y a vingt ans. Te souviens-tu ? »

Alors devant ses yeux hagards sans savoir si elle me comprenait ou pas, j’ai prononcé : père, corps, neige, forêt, viol, naissance, silence, douleur. Amour. Pour toujours. Et puis défense, protection. Et encore amour. Dans les semaines qui ont suivi, elle a remarché, remangé et ré-articulé quelques sons. Quelques semaines plus tard, Mariette ma sœur ainée, née de ce viol, lui a parlé et a eu la confirmation des circonstances de sa naissance.

L'histoire de ma mère, l'histoire de sa violence et de sa destruction. C'est l'histoire de son viol.

Mon plus grand bonheur, disait-elle souvent, serait de partir en même-temps que votre père. Moi mon plus grand bonheur, c'est qu'elle soit partie sans son lourd secret.

*

Un jour de l'hiver

1955   

Je sais que son père Roger, avait déjà quitté la maison familiale et qu’il revenait quelquefois réclamer de l'argent auprès de sa femme Louise, la mère de ma mère. J’imagine que ce jour-là, avant qu’il ne reparte les poches aussi vides qu’à son arrivée, Louise a dû lui demander d'aller ramasser du bois de chauffe derrière leur bicoque. Je ne sais pas lequel des deux a demandé à ma mère d’accompagner son père, mais ma mère a mis son manteau et l'a suivi. J'imagine qu'ils se sont enfoncés dans un chemin de terre bordé de grands arbres. J'imagine le souffle de ma mère dessiner des halos de nuages vaporeux. J'imagine son père silencieux.

Ce jour-là, à cet instant T, il y a eu un dérèglement du monde. Un bouleversement de tout ce qui le composait.

Ma mère avait dix-sept ans, son père quarante-deux.

Elle a vu le visage de son père bien trop proche du sien. Elle a senti ses mains la dominer de sa puissance masculine et l'enfoncer dans ce lit de neige. C’est peut-être depuis ce jour-là que la volonté de la mort s’est ancrée dans ses tripes. Face à ce corps, seule la mort était un remède. Elle a dû crier mais personne n’a été en mesure de l’entendre. Sa lutte n’a eu aucune incidence. J'imagine ma mère fixer les cimes des grands arbres. Elle devait espérer qu'ils se déchirent au son de sa douleur et emportent le corps de son père dans les méandres de l'enfer, mais la seule profondeur atteinte fut la sienne. Douleur au fer rouge inscrite dans sa chair. Pour toujours.

De retour à la maison, les habits humides et fripés de ma mère devaient être bien visibles, son visage, ses cheveux, son corps, ses yeux, n'étaient plus les mêmes.

*

2000

26 août

Carlo, ce soir, j’écrirais, toute la nuit à ton sujet.

Tout me revient.

Obsession

Indécision

Paranoïa

Immergée

Submergée

Les émotions que ton comportement engendrait n’avaient pas grand-chose à voir avec les émotions qui auraient dû être.

Ma conscience se laissait envahir.

Toute logique était renversée.

Ma santé physique périssait de jour en jour.

Le mal atteignait mes entrailles.

Je ne mangeais plus.

J’avais envie de rejeter tout ce qui entrait dans mes intestins.

Le sommeil me faisait peur, il était banni.

Seul l’alcool me menait au sommeil.

*

2000

L'éclipse

Carlo ne savait pas qu’il aurait à se battre.

Il ne savait pas que malgré tout l’amour que je lui portais,

il était aussi mon ennemi.

Mon pire ennemi.

J’aurai aimé qu’il le sache, avant qu’il ne prenne part

au tourbillon de notre histoire.

Il aurait pu organiser sa lutte, réunir des armes.

Il aurait pu sortir victorieux de cette histoire.

Il aurait pu se battre.

Moi aussi. 

J’ai préféré laisser Carlo s’immiscer dans ma vie avec désinvolture. Je ne lui ai rien dit. Et je n’ai rien dit parce que je n’étais moi-même pas au courant qu'une lutte s’organisait.

C’est vrai, je ne savais rien.

Ou seulement que le terrain était propice.

 *

2000

Cette lueur du soleil qui m’avait souvent réveillée alors que j’étais dans les bras de Carlo, me réveillait à nouveau,

mais cette fois-ci j’étais seule dans mon lit.

Je vis mon corps de femme comme un désert de sable.

Aride et sec, laissé à sa mort lente, parce que le soleil l’assèche.

Mon corps avait besoin d’être fécondé, d’être pénétré comme l’eau pénètre la terre, mais autour de moi,

ni eau, ni terre, que sable et sécheresse.

Je délirais.

Je mis de l’huile sur mon corps qui devenait un terrain glissant.

La bouteille avait une forme oblongue. Je la pris comme une provocation sexuelle et l’amena près de mon cul.

Après un court sommeil, je me réveille.

J’ai mal au sexe et au cul.

Je me sens seule, sale et pauvre.

*

Ce jour où ma mère m'a raconté ce que j'ai mis vingt ans à comprendre, j’entamais ma trentième année. Je souffrais terriblement de ma rupture avec Carlo. Ma vie amoureuse était un désastre. Aimer devenait plus ou moins rapidement une souffrance immense. Il y avait au début un bonheur absolu, une fulgurance, un transport vers un émerveillement à deux. J'étais heureuse, absolument heureuse, royalement heureuse. J'aimais et me sentais aimée. C'était véritablement magique. Mais, à chaque fois, à un moment que je ne saurais identifier, une bascule s'opérait et révélait une plaie qui me déchirait de long en large. À partir de cet instant, l'amour devenait hors de contrôle. Je perdais confiance en celui que j'aimais et détruisais la relation que nous étions en train de construire.

Ce nouvel échec avec Carlo a été celui qui m'a permis de comprendre qu'il y avait dans la danse amoureuse que je menais une blessure. Une plaie vivante et suintante. Je devais commencer par le début. Comprendre pourquoi, lorsque j'avais onze ans, mes parents n'avaient pas réagi à la dénonciation que j'avais faite de mon parrain et cousin. Cela me semblait essentiel alors j'ai organisé un déjeuner avec eux pour revisiter ce passé.

À l'époque des faits, j'avais entre sept et neuf ans, mon parrain et cousin en avait entre vingt-six et vingt-huit ans.

Il venait me chercher le vendredi soir chez mes parents pour que je passe le week-end chez lui avec sa femme Hélène et leur petite fille. Tout d'abord, c'était le bonheur. J'aimais les surprises qu’ils m’achetaient lorsqu'on allait à la boulangerie, j'aimais la visite du zoo de Thoiry et ses animaux en liberté, les séances de cinéma, leur joli appartement et les desserts que l'on mangeait après le repas. J’aimais la grande chambre de Laure, leur fille un peu plus jeune que moi, remplie de jouets et de livres, dans laquelle ils installaient un matelas au sol lorsque je venais dormir. J'aimais aller chez mon parrain – comme ma mère aimait dire - mais c'est devenu un enfer. Une horreur. Sous prétexte qu'il était mon parrain, il s'occupait de moi avec une attention particulière, il en était fier. Mais sa seule intention était de posséder mon corps d'enfant. Dans le bain, qu’il me donnait avec sa fille, quand il me lavait, il s'arrêtait longuement sur mon sexe, j'avais mal. Le savon me piquait. Il m'amenait dans la cave, il m'asseyait sur sa moto, puis s'asseyait derrière moi. Il se mettait alors à tester ses amortisseurs avant, ses doigts étaient à mon sexe. La nuit, il se levait, entrait dans la chambre où je dormais, soulevait les couvertures et là encore, il mettait ses doigts à mon sexe. J'écris "à" mais c'est véritablement "dans". Cela s'appelle un viol d'enfant.

Quand j'ai compris dans ma tête de petite fille, que cela se reproduirait aussi longtemps que j'irai chez lui, j'ai dit à mes parents que je ne voulais plus y passer de week-end. Ils m'ont entendu sans me poser plus de questions, et j'ai cessé d'y aller.  Une ou deux années plus tard, le jour de ma communion, alors qu'il était là, trônant au milieu des invités, j'ai trouvé que c'était le bon moment pour le dénoncer. J'ai d'abord pleuré outrageusement après que ma mère m'ait disputée car j'avais perdu la monnaie d'une petite course que je venais de faire chez l'épicier du coin. Mes pleurs ne s'arrêtaient pas. Le voir là, admiré par tous, me révoltait. Je voulais que tout le monde connaisse la vérité à son sujet. Je voulais que justice soit faite. Je me souviens être allée dans une des chambres de l'appartement avec ma mère et mes sœurs. Je pleurais ma peine dans leurs bras consolateurs en racontant ce qu'il me faisait. Puis ma mère a dû dire quelque chose comme :

  • "Ben tu n'iras plus chez lui."
  • "Je n'y vais déjà plus."
  • "Bon ben alors ? On a dépensé de l'argent, on fait ta communion, tout le monde va dans la salle à manger, et puis voilà."

Et cela s'est arrêté là.

À trente ans, lors de ce déjeuner organisé avec mes parents, je raconte que je veux en finir avec cette souffrance car le fantôme de mon parrain et cousin hante encore mes nuits. Il faut que cela s'arrête. À peine ai-je commencé à leur parler que le corps de ma mère prend corps dans le mien. Elle devient cette jeune femme que j'étais et qui voulait en finir avec sa douleur. Elle raconte, j'entends "le corps de mon père sur le mien" "il neigeait" "dans la forêt" "aller chercher du bois". Elle pleure, sanglote. S'effondre dans mes bras. Je pleure avec elle. Je la serre, la caresse. Je porte son visage sur mon sein. Je suis dans l’étrange rôle de l’enfant qui souffre, mais qui découvre chez sa mère une souffrance encore plus grande. Alors je console ma mère et enterre une seconde fois ma douleur.

Et puis, mon père a pris la parole.

Il s'est mis à raconter ce qu’on disait de son grand frère Eugène. C’est lui - dit-il - qui est sorti le dernier de la maison tandis que leur mère faisait la sieste. Quelques heures après, elle a été retrouvée morte. C’était en 1943. Suicide ou pas ? Est-ce elle ou est-ce Eugène, mon oncle, qui aurait ouvert le gaz ? Il pose lui-même la question et répond, on ne sait pas. Il dit, on dit seulement que c’est possible que ce soit lui. Après toutes ces années, le doute est resté. Il raconte aussi, qu'après la mort de leur mère et le remariage de leur père, on a retrouvé Eugène dans le lit de leur belle-mère. Il dit aussi qu'on dit qu’Eugène couchait avec les petites amies de son propre fils. Encore une fois le nom de mon cousin me déchire les tripes. Le fils d’Eugène, c'est lui mon parrain et cousin.

Je demande à mon père s’il se rend compte de la gravité de ce qu’il raconte. Je lui dis qu’il en parle comme s’il s'agissait d'histoires de pluie et de beau temps. Aucun de ses mots ne condamne, aucune de ses phrases ne comporte les mots inceste et crime. Et c’est bien de cela qu’il s’agit. À croire que ces mots sont interdits ou que ces actes sont une normalité. Dans un maigre sourire il me dit, tu sais ma fille, c’est comme ça, on ne choisit pas, on vit avec.

Ce jour-là, j'ai compris que les mots inceste et douleur étaient un héritage, que ma mère ne m'avait pas défendue parce qu'elle était elle-même victime. À mon tour, il m'aura fallu vingt ans pour comprendre le viol de ma mère par son père, je n'ai pas su interpréter "son corps dans la forêt sur le mien", c'est effroyable.

Ce jour-là, je découvrais aussi que mon père était entouré d'une violence d'un tout autre registre, que mon cousin et parrain avait un père pervers et peut-être même criminel.

Les semaines suivantes, j'apprenais par Mariette de treize ans mon ainé, que ce cousin l’avait forcée à avoir des rapports sexuels, elle était non consentante. Cela s’appelle un viol.

Ce déjeuner de l'hiver 2000 a été à la fois une noyade et le début d'une délivrance.

*

2019

Juin

Je ne peux acter sans penser et penser sans acter.

Je suis un devenir sans autre prétention que cet être qui pense. Mes actes sont la preuve de mes pensées.

Mes pensées sont la preuve de mon existence. 

*

4 décembre 2011

Anvers

Une taverne. Une pluie fine. Je bois un verre, je fume.

Un éloignement à venir.

Demain la mer.

Pour 36 jours.

Une boucle.

Un jeune homme qui vit dehors me demande de l'aider.

Je lui donne quelques pièces. Un client de la taverne me dit qu'il ne faut pas.

Ici à Anvers, me dit-il, on met des amendes à ceux qui donnent.  Je me rappelle que dans certaines villes de France, un récent décret permet d'amender ceux qui fouillent les poubelles.

Je ne comprends plus.

Dehors, je reste.

Je vois des lumières, j’entends des cris.

Une aire de fête foraine. La gare.

Demain, je poserai mes affaires dans la cabine du cargo.

Demain.

(...)

Pour des raisons de référencement cet article est une re-parution.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.