Mémoires d'inceste ≠02

Ma mère, si seulement elle avait crié. Si seulement elle avait dit. Sa rage n'aurait pas été destructrice mais offensive. Parler empêche la gangrène de se propager à l’intérieur de votre être. Dénoncer est une action primordiale à la reconstruction, qui se joue en plusieurs actes.

Ma mère ne parlait jamais de son père, elle a toujours dit ne rien connaître ni de sa vie, ni même de sa mort, elle savait seulement qu'il avait fait de la prison.

Il y a à peu près cinq ans, une recherche généalogique sur le web m'avait menée à une photo de famille, où vraisemblablement devait être le père de ma mère. Fièrement certainement - car nous n'avions aucune photo de lui - je demande à ma mère qui de ces hommes, pourrait être son père.

  • " Je ne sais pas qu'elle tête il a, je ne me souviens pas."

J'insiste.

  • "Il doit être là ton papa, ta mère est tout juste mariée sur cette photo."
  • "Je ne sais pas."

Elle prend cet air pincé qui nous donnait toujours l'impression de la déranger quand on lui parlait de son existence.  Je la revois détourner fortement son regard, comme s’il y avait une atrocité sur la photo. Ses yeux ne pouvaient pas la regarder. L'hypothèse qu'il puisse y être, la terrifiait. À ce moment-là, je ne savais pas.

Elle a toujours raconté qu’un chauffeur de bus l'avait séduite le temps d'un trajet et qu'elle était tombée enceinte de lui. Ils se seraient vus une fois, et puis, plus jamais. C'était comme cela, disait-elle, que Mariette était née.

Je n'ai jamais cru à cette histoire. Je sentais que ma mère mentait. Elle était toujours fuyante quand elle évoquait cette rencontre. D'ailleurs, elle ne l'évoquait jamais. Et quand il m’arrivait de lui poser des questions, les larmes de mon père étaient bien trop vraies et le désarroi de ma mère bien trop fort, pour que je crois à cette histoire.

D’ailleurs, nous n’étions pas censés savoir. Ma grande sœur, Mariette a appris à quinze ans - dans des conditions tragiques sur lesquelles je reviendrai - que « son père » n’était pas « son père ». Moi, je l’ai appris, à l’écoute d’une conversation que je n’aurai pas dû entendre. Je devais avoir onze ans et me souviens de la douleur de cette révélation et de mes pleurs, cachée derrière la porte de la salle à manger.

Pourquoi avoir voulu faire des circonstances de la naissance de Mariette un secret ? Puis un sujet tabou ? Pourquoi tant de douleur à parler ? Je voulais et devais en savoir plus. Mariette, c’est ma sœur, c’est mon sang, connaître le nom de son père biologique, s'il était beau, si c'était une histoire d'amour entre lui et ma mère ou pas, connaitre les conditions de sa grossesse, son accouchement, tout cela faisait et fait partie de mon histoire. Sans cela, la construction de mon imaginaire avait un manque.

Il y a environ quinze ans. Dans la petite maison de campagne où vivaient mes parents, je leur demande :

  • "Racontez-moi votre rencontre. Racontez-moi votre jeunesse, racontez-moi encore !"

Mon père raconte que lorsqu'il était encore célibataire, faute d'avoir raté le dernier bus, il avait passé, avec un de ses copains, une nuit aux Halles, lorsque c’était encore un marché de grossistes. Ils y étaient restés enfermés jusque l'aube. Ils avaient bu et mangé, vu les étals se remplir et se vider de leurs marchandises. Il rit. Ses yeux brillent. Puis mon père raconte les guinguettes des bords de Marne avec ma mère, les séances de cinéma où ils allaient voir Gabin et Fernandel sur grand écran. Ma mère ne dit rien et quand je lui demande à elle, des détails, elle dit qu’elle a tout oublié et s’en remet aux seuls souvenirs de mon père. Elle se souvient seulement de leurs week-ends à Étretat.

  • "Mariette était avec vous ?"
  • "Non, c’est Madame Mariot qui la gardait."

Je leur dis bravo. Bravo d’avoir construit notre famille, de l’avoir fait à une époque où être fille mère faisait que l'on était montré du doigt. Et puis j’en reviens à la fragile question.

  • "Et le père de Mariette, papa tu le connaissais ?"

L'explosion est classique et radicale.

Mon père déverse toutes les larmes de son corps.

Le visage de ma mère se ferment, ses traits tremblent. Ses yeux, ses lèvres, son front, son menton, ses mains, tout se serre en elle.

Et moi, j’entends sa voix intérieure.

*

Oh Mariette, ma fille ! Ma fille de sang ! Considérée jusqu'à notre mariage, comme illégitime, mais aussi légitime et naturelle que tous mes autres enfants. Sais-tu que je me suis battue pour te garder, sais-tu que ma mère voulait t'avoir à sa garde et que notre mariage t'a sauvée ?

Oh ma fille, tu as été la matrice, la matière première de mon existence, mon premier enfantement, ma première descendance.

Cette grossesse dans mon ventre, si j'avais pu, je l'aurais fait disparaître pour qu’à peine une année plus tard tu naisses de Pierre, ton véritable père, mon mari chéri. Il n’y aurait eu que toi ma fille chérie, que lui mon mari adoré et moi, ta mère.

Notre bonheur aurait été éternel.

Ma chère fille, tes souvenirs sont remplis d’une violence. Une violence vécue de plein fouet, une violence dont j'ai été l'actrice et l’initiatrice.

As-tu compris que j'étais impuissante ?

 Je me vengeais. Tu m'en veux, tu le peux…

Sais-tu, moi, quel souvenir je garde de Louise ma propre mère ? De la douleur, rien que de la douleur.

"Punies !" qu’elle me disait avant de m'envoyer dans la rue. J'avais à peine six ans, ma petite sœur Jeanine était avec moi. On était de vraies cul-nus dans la neige, je crois que l’on n’avait même pas de souliers.  Je n'avais pas peur. Je frappais aux portes. S'il y avait des rondins de bois, je les faisais rouler et montais dessus pour attraper les sonnettes. C'était devenu un jeu ! Certains voisins nous nous faisaient entrer chez eux. Ils connaissaient ma mère. J'espérais qu’ils la maudissent. Quand j'arrivais à ramener du pain à la maison, je le faisais passer sous son nez. Je lui montrais qu’on s’en sortirait et que, quoiqu'il arrive et tant que je serai vivante, je serais plus forte qu’elle.

Il y avait aussi l'eau bien trop froide ou bien trop chaude qu’elle versait sur mon corps à l'heure du bain. D’une main, elle me frottait si fort que j’en perdais l'équilibre et de l’autre, elle m’empoignait le bras pour ne pas que je tombe. Elle incrustait ses ongles dans ma chair. Elle y laissait des traces aussi rouges que le feu. Mais à présent dans mon souvenir, c'est ton bras que je tiens Mariette !  

Tu as neuf ans, dix ans. Tu es belle, une véritable jeune fille en devenir. Dans notre maison de la cour de l’usine où travaille ton père, chaque matin à l’heure où les premiers ouvriers arrivent, j'ouvre la porte d’entrée et celle de la salle de bain et je t'appelle. Je sais qu’ils verront ton corps qui réclame d'ores et déjà de la pudeur mais c'est encore moi qui te lave. J'expose ta nudité. Je les mets au défi de te toucher. C'est moi qui domine. Leur désir, qu'ils aillent se le mettre ailleurs ! Jamais ils ne franchiront la porte. Jamais ! Personne ne t'approchera !

Aujourd'hui j’hante encore tes nuits. Tu me maudis mais tu es là, toujours près de moi. Le bonheur, il faut le chercher dans ta propre existence, jamais il ne viendra jamais de moi. Jamais. Non pas, que je ne veux pas, mais parce que j’en suis incapable. Le bonheur, on me l’a enlevé.

Comprendras-tu un jour que toutes les violences que je t'ai infligées étaient contre moi ? Moi la femme et la mère maudite. Ce jour-là tu me pardonneras peut-être. Comprendras-tu que bien avant ta naissance j'étais condamnée ? C'est moi qui t'ai donné naissance, c'est moi qui t'ai livré au monde, ce n'est aucunement toi qui es venue me chercher. Ton amour est souffrant, ton corps est souffrant. Ton âme est souffrante.

La mienne aussi.

*

Ma mère, si seulement elle avait crié.

Si seulement elle avait dit.

Si seulement des sons étaient sortis de sa bouche.

Sa rage n'aurait pas été destructrice mais offensive.

Son silence, c’est lui qui l’a emportée vers une tragique descente.

Elle devait croire qu’il effacerait ce qui s’était passé. Elle devait croire qu’elle pourrait vivre normalement, que ses cris avortés et sa rage contenue resteraient à l’intérieur de ses tripes.

Non, cela n’a pas été. Taire la violence dont nous sommes victime ne résout rien. Il faut la dire. La nommer, l’expulser. Quitte à pleurer à la face du monde. Quitte à hurler aux oreilles du monde.

J’ai parlé dès mon enfance. Cela n’efface rien, mais cela aide. Ma famille paralysée n’a pas dénoncé ou crié au crime, car aucun d'eux n’avait encore crié. Ma mère a tu son viol. Mon père taisait le viol de ma mère. Mariette a tu, à son tour, son viol à répétition par mon cousin et parrain ainsi que les violences sexuelles qu’il avait eues sur elle quand elle était enfant. Mes deux autres sœurs, à leur tour, ont tu les violences sexuelles que ce même, cousin et parrain, avaient commis sur elles.

Si elles n'avaient pas été victimes, je suis certaine que j’aurai été entendue et défendue, par ma mère, par mon père, par mes sœurs et mes frères.

Parler n’est pas suffisant mais c’est vital.

Parler empêche la gangrène de se propager à l’intérieur de votre être, de s’immiscer dans votre vie de tous les jours et de détruire tout ce que vous touchez.

Dénoncer est une action primordiale à la reconstruction, qui se joue en plusieurs actes.

C’est un très long chemin. Les viols, les violences sexuelles sur enfants, mineurs ou adultes sont des crimes qui portent atteintes bien au-delà du corps même de la victime. C’est tout l’être qui est atteint, le rapport au monde ne sera plus le même, la vie personnelle, la vie professionnelle, la vie sociale, la vie amoureuse, toutes ces vies seront bouleversées consciemment ou inconsciemment.

Aujourd’hui par ce récit-témoignage, j’agis à nouveau. C’est mon troisième acte.

Je relance le cri en relançant une procédure de plainte contre mon cousin et parrain.

Cette fois nous sommes quatre à témoigner. Mes trois sœurs ne sont plus des victimes paralysées, non, elles sont devenues vivantes et criantes.

La géographie de notre histoire se re-dessine.

Nous voyons le bleu du ciel.

* 

2011

Hors temps

Ici - Le temps n’est plus celui de la montre

Mais celui du mouvement 

Ici - Les hommes s’éloignent de la pensée

et les sons de la terre 

Tous les deux jours me dit le capitaine

un cyclone part de l’Alaska, se dirige vers l’Europe,

 traverse la Pologne, descend vers la Méditerranée,

 et se sépare en deux

(….)

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.