Hommage à Maurras ? lettre ouverte aux responsables catholiques marseillais

L’organisation le 21 avril prochain, dans des locaux de l’ordre des Dominicains de Marseille, d’un « week-end d’hommage à Charles Maurras » par la Fédération Royaliste Provençale et l'Action Française Provence réveille de vieux démons que l'on avait pu croire exorcisés

 « Prends garde à perdre ton âme »

lettre ouverte aux responsables catholiques marseillais

 

La nouvelle de l’organisation le 21 avril prochain, dans des locaux de l’ordre des Dominicains de Marseille, d’un « week-end d’hommage à Charles Maurras » par la Fédération Royaliste Provençale et l'Action Française Provence[1] me choque peut-être encore plus que d’autres citoyens, pour des raisons personnelles et familiales : elle constitue une atteinte à la mémoire d’êtres qui me sont particulièrement chers, et une menace pour d’autres, bien vivants.

 

Depuis quelques semaines les membres de ma famille se réjouissaient de la bonne nouvelle, celle d’avoir retrouvé enfin un petit garçon dont on parlait à mes frères et sœurs depuis notre enfance, avant même que nous comprenions de qui il s’agissait. Nous avions retrouvé Nanou, c’était le surnom qu’on lui donnait alors : un enfant de trois ans qui fut confié à ma grand-mère, catholique pratiquante qui fut plus tard reçut la Médaille de la Résistance pour d’autres faits (elle ne quitta les geôles de la Gestapo à Nice que grâce au débarquement en Provence). Le petit a vécu sous ce toit avec de faux papiers d’un « cousin de Bretagne » jusqu’à ce qu’en 1947 on le confiât à nouveau à sa famille, revenue miraculeusement vivante des camps où l’on exterminait les Juifs. Cette extermination facilitée par la complicité active d’un grand nombre de disciples de Maurras, dont les zélateurs actuels ne pourront jamais nier qu’il considérait Drumont, le pire théoricien de l’antisémitisme français, comme son « maître génial », et qu’il a écrit « Nous en avons à leur gouvernement et à leur tyrannie [il parle ici des protestants], non à leur existence (contrairement aux Juifs) ». Ma grand-mère, ma grand-tante perdirent la trace de « Nanou » en 1947 mais en parlèrent toujours avec nostalgie. Une recherche obstinée et l’aide de diverses organisations nous a permis de le retrouver très récemment, ma sœur va le rencontrer dans quelques jours, on parle d’inscrire le nom de ma grand-mère au Mémorial des Justes des Nations. Lors du premier contact, le dialogue suivant a eu lieu "Mais pourquoi vous m'avez tant cherché ? — Parce qu'on a toujours entendu parler de toi et que Maman aurait voulu savoir où tu étais et si tu avais eu une bonne vie. — Oui, j'ai eu une bonne vie, j'ai eu quatre enfants et neuf petits-enfants, c'est une bonne vie". Cet homme, sa femme, ses quatre enfants et neuf petits-enfants ne seraient pas sur terre si les disciples les plus actifs de Maurras avaient gagné : pour eux c’était un enfant à éliminer pour être né de parents qui avaient la double tare d’être juifs et d’Europe Centrale.

 

Cette rencontre sera un moment de grande joie pour nous, et cette joie aurait été encore plus grande pour ma mère si elle avait encore été là. Mais quelle aurait été sa tristesse et sa colère en apprenant que va se tenir ce colloque d’idolâtres de Maurras, et dans un local catholique ! Elle avait cru révolu le moment où nombre de dignitaires de l’Église Catholique de France appuyaient la criminelle persécution antisémite de l’État Français, où certains allaient jusqu’à bénir la Milice ou les Français engagés dans les Waffen SS. Elle se souvenait très bien que si l’on a dit après la Libération que Monseigneur Saliège avait sauvé l’honneur du clergé catholique, il était alors dramatiquement isolé. Elle espérait que les complicités ecclésiastiques qui avaient permis de soustraire à la justice républicaine l’assassin Paul Touvier et d’autres n’étaient qu’une douloureuse séquelle du passé. Dois-me réjouir qu’elle ne soit plus parmi nous pour voir ce qui va se passer au couvent des Dominicains de Marseille ? Qu’on va y rendre hommage à celui qui en voulait explicitement à l’existence des Juifs ? 

 

Et qu’allons-nous dire à Nanou, à sa femme, à ses enfants, ses petits-enfants ? Que le visage le plus odieux de notre pays se dessine à nouveau et que les représentants de sa religion majoritaire n’y voient rien de répréhensible ? Je me souviens d’avoir lu avec une grande émotion dans ma jeunesse un manifeste écrit par des chrétiens, contre l’avis de leur clergé à l’époque, « France, prends garde de perdre ton âme ». Ce texte, ma grand-mère n’avait même pas eu besoin de le lire. Elle avait fait son devoir comme une évidence. Juste parce qu’elle donnait un sens aux mots elle entendait le dimanche à l’office, vous vous en souvenez peut-être ? « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait[2]

 

Jean-José Mesguen,

en hommage à celle qui l’a fait baptiser

 

[1] https://www.actionfrancaise.net/evenement/marseille-week-end-hommage-a-maurras/

[2] Évangile de Mathieu, 25, 40

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