Les enseignants déserteurs des valeurs républicaines

La corporation enseignante serait-elle massivement composée de déserteurs et de pleutres ? A l'heure où les fractures sociales, environnementales, "ethniques", religieuses, menacent de ruine notre modèle social, là où le projet européen a failli, c'est le nécessaire réamorçage de nos liens de citoyenneté qui se jouent. Et l’individualisme triomphe !

En 2017, au premier tour de l'élection présidentielle, les enseignants ont placé Emmanuel Macron en tête de leurs votes, à hauteur de 44 %. De cette froide et douloureuse réalité statistique, nous pouvions espérer que la profession allait enfin réaliser son coming out de droite et assumer ce qu'elle est. Mais le déni est puissant, et le décalage avec les lignes syndicales officielles, très amer. Aujourd'hui, dans un contexte de protocole sanitaire délirant par les écarts qu'il oppose à la réalité vécue hors des murs d'enceinte des écoles, le corps enseignant est déliquescent. Les directions syndicales rivalisent de considérations hygiénistes pendant que Blanquer porte les dernières estocades qui terminent d'assassiner le mammouth exsangue et avec lui, l'Ecole républicaine. La corporation serait-elle massivement composée de déserteurs et de pleutres ? Les directions syndicales sont-elles à ce point coupées des terrains éducatifs, qu'elles se laissent si grossièrement manipuler et mobiliser autour de délires sécurito-sanitaires inapplicables autrement que sous des formes inévitablement violentes ? Pendant ce temps, l'école est devenue facultative, et sur les boites mails professionnelles, au milieu d'innombrables élans de professionnalisme et de dévouement éthique, la mauvaise foi, l'hypocrisie, l'absolu cynisme de certains enseignants - conforme à celui du héraut qu'ils ont largement contribué à placer sur son trône élyséen - dégueulent de toutes parts. 

Les professeurs qui font montre d'éthique, craquent, pendant que d'autres font tourner une machine devenue maltraitante. S'ils ne désertent pas hypocritement, les professeurs obéissent docilement. Alors, quand la grande tante du cousin du beau-frère de la voisine, sujet à risque, ne les empêche pas de revenir sur leur lieu de travail, ils participent pendant des heures à des conseils de classes portant sur un trimestre qui n'a jamais vraiment eu lieu... A ces occasions, l'institution scolaire, incapable de lutter contre les inégalités, produit en général ce qu'elle sait faire de mieux : du verdict scolaire, de la sentence ! "Trimestre insuffisant". "Manque d'implication". "Une seule connexion pendant tout le confinement" ! "Aucun travail rendu" ! "Manque de sérieux et de travail". Après des décennies de promotion institutionnelle de l'obéissance, de la conformité et du loyalisme, les professeurs sont devenus les VIP du système sentenciel dont ils sont le produit. Le drame du moment est que les verdicts qu'ils assènent tels des teneurs de marteaux, ne sont plus des verdicts scolaires, mais des verdicts sociaux. Les enfants des CSP + (et des profs (sic)) profitent à fond de l'aubaine à coup de "félicitations". Les pauvres, les fragiles, les décrocheurs, les isolés ou les noyés, ceux qui ne tiennent habituellement que grâce aux chaises, aux bureaux, aux murs, aux horaires, aux pairs, et aux divers adultes de l'école républicaine qui s'offre comme lieu de socialisation secondaire puissant et obligatoire, subissent une belle vague de disqualifications. Des "analphabètes politiques" (Bertolt Brecht) ont applaudi à 20h... Désormais, d'autres... ou les mêmes... tirent sur des ambulances. Des profs, parfois pourtant honnêtes, accablent les pauvres. 

Dans le même temps, Blanquer porte son ultime estocade : le choix laissé à toutes les familles - pauvres, riches, inscrites sur des cours payants en ligne, clientes de cours privés à domicile, monoparentale, avec ou sans baby-sitter, etc. -, le volontariat, donc, termine de sacraliser l'individualisme et de normaliser le rapport consumériste à l'école. Et pourtant... Nous avons tous, sans exception, notre mot à dire concernant la prise en charge de la jeunesse de notre pays, y compris lorsqu'elle concerne les enfants des autres. Nul besoin d'ailleurs d'être parent soi-même. Cette problématique concerne absolument tout le monde : comment souhaitons nous socialiser nos jeunes, développer le vivre ensemble, socialiser par la mixité ? A l'heure où les fractures sociales, environnementales, "ethniques", religieuses, menacent de ruine notre modèle social, voire la paix, là où le projet européen a failli, c'est le nécessaire réamorçage d'un sentiment d'appartenance à un destin commun, c'est le re-tissage de nos liens de citoyenneté qui se jouent. Et l’individualisme triomphe...  

Mais comment peut-on sérieusement avoir de l'espoir avec une profession enseignante qui, sur la base de ce jeu de dupe gouvernemental, discrimine sa jeunesse entre ceux qui auraient davantage besoin d'école (les décrocheurs qu'elle accable malgré tout lorsqu'ils rechignent à accrocher) et les autres ? Depuis quand tolère-t-on l'idée que certains enfants, certains jeunes, auraient davantage besoin d'école que les autres ? Quel aveu d'échec ! Quelle éclipse du projet républicain... Quelle capitulation éthique portée par cette corporation élavée ! Tous les enfants ont besoin de l'Ecole comme creuset républicain ! Sous prétexte que certains élèves sont mieux dotés que d'autres sur le plan intellectuel, ou en capitaux sociaux, culturels, financiers ou symboliques, ils auraient moins besoin de mixité, de collectif, de confrontation à l'altérité ? Depuis quand l'école a-t-elle renoncé à "élever" tous les enfants de la République ? A force de conformation aux programmes, à force d'injonctions aux résultats, l'Ecole Républicaine semble avoir perdu son essence. Elle est atone. Le chacun pour soi et tous contre les autres semblent avoir remporter la partie. Les enseignants, majoritairement autoritaires et inégalitaires délivrent chichement des programmes disciplinaires dans des délais intenables. Les enseignants éthiques sont plus que jamais isolés, les syndicats, trop occupés à négocier les virgules et les tirets du protocole sanitaire, d'un bien piètre secours. Majoritairement décevants par leur absence de réaction, par leurs hypocrisies, par leur posture agentique (Stanley Milgram), les enseignants ne sauraient plus être - s'ils l'étaient encore - idéalisés. Et pourtant, depuis quelques années, "l'opinion publique" semblait devoir concéder que les conditions d'exercice s'étaient dégradées, justifiant peut-être enfin une revalorisation salariale. La profession est en passe de se discréditer sévèrement. Sans le savoir, elle est en train de se faire hara-kiri. Mais l'évolution est peut-être logique, inexorable, et l'effondrement, nécessaire. En effet, comment porter un projet républicain, laïc et gratuit d'Education Nationale alors que la corporation est largement devenue autoritaire, inégalitaire et... de droite ? 

L'Ecole Républicaine agonise... Hussards et francs-tireurs de tout le pays, unissez-vous ! 

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