17 Blocks, un film de Davy Rothbart, en salle le 9 juin

Mercredi 9 juin sort le film documentaire de Davy Rothbart, 17 Blocks. Pendant plus d'une heure et demi, plongez au coeur d'une famille vivant dans l'un des quartiers les plus dangereux de Washington DC, proche du Capitole. Un film soutenu par le label Oh My Doc!
  • Date Le 9 juin 2021
  • Lieu Sortie en salle

En 1999, Emmanuel Sanford a 9 ans et rencontre le journaliste et réalisateur Davy Rothbart avec qui il commence à filmer la vie de sa famille, installée dans l’un des quartiers les plus dangereux  de Washington DC, situé à seulement 17 « blocks » du Capitole.
Le film suit pendant deux décennies la famille Sanford : Emmanuel, étudiant prometteur, son frère dealer Smurf, sa sœur Denice, aspirante policière et leur mère Cheryl, qui lutte contre ses propres démons pour élever seule sa famille. 
Cette saga familiale profondément personnelle est un témoignage vibrant sur la violence qui gangrène la société américaine.

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Entretien avec Davy Rothbart, le réalisateur

Comment avez-vous rencontré la famille Sanford ?

En 1999, en jouant au basket à côté de mon appartement au Sud-Est de Washington DC, je suis devenu ami avec un jeune du quartier, Smurf, 15 ans à l’époque, et son petit frère Emmanuel qui en avait 9. Notre amitié me fit rencontrer plus tard leur mère, Cheryl Sanford, et leur soeur de 12 ans, Denice. Emmanuel exprima très tôt un intérêt pour la caméra. Je lui appris comment utiliser mon petit caméscope portable et commençais à lui laisser le soir et les week-ends. Emmanuel partagea avec moi les images de ce que lui et ses proches étaient en train de collecter – des moments familiaux à la fois bruts et intimes, ainsi que des tranches de vie du quartier. Parfois, je tournais la caméra pour interviewer Emmanuel, parfois il la retournait pour m’interroger.

Ma famille vivait à des centaines de kilomètres et Cheryl aimait dire que sa famille m’avait adopté. Intelligent, drôle et d’une curiosité insatiable, Emmanuel devint mon petit frère. En devenant de plus en plus proche de Cheryl, Smurf et Denice, ils commencèrent à partager avec moi, souvent devant la caméra, leurs difficultés, espoirs et rêves.

Quand avez-vous décidé de faire un film sur eux ?

Pendant plusieurs années, nous faisions davantage des films de famille plutôt que d’essayer réellement de faire un film. Mais tout ça a changé en une nuit, celle de la mort d’Emmanuel.

Comment la relation entre vous et la famille Sanford a-t-elle évolué au fur et à mesure des années ?

Même après avoir déménagé de Washington, je suis resté proche de la famille Sanford. J’allais souvent leur rendre visite pour Thanksgiving ou les vacances scolaires, et au fil des années, nous continuions à filmer de temps à autre. C’était toujours une joie pour nous d’être réunis.

Puis, le soir du réveillon, la tragédie frappa la famille Sanford, avec la mort d’Emmanuel. La violence des armes à feu, toujours constante dans le quartier, débarqua dans leurs vies avec des conséquences horribles et déchirantes. Je suis parti à Washington le jour suivant pour aider comme je le pouvais et Cheryl m’accueillit avec une question : “Où est ta caméra ? Tant de personnes meurent par armes à feu dans le quartier » me dit-elle, « mais aucune d’entre elles n’a sa vie entière documentée aussi minutieusement que celle de ma famille ». D’une manière ou d’une autre, au milieu de sa douleur, Cheryl avait la distance et la sagesse de comprendre la valeur et l’importance que l’histoire de leur famille pouvait revêtir.

Vous partagez la caméra avec les membres de la famille. Quelle partie du film avez-vous filmé ?

De nombreuses parties du film ont été tournées par Emmanuel lui-même, quelques séquences par Smurf et Denice alors que les plus récentes ont été tournées par mon ami Zach Shields et certaines par moi-même. Il est presque difficile de savoir qui a tourné quoi mais il y a une séquence que je me rappelle clairement avoir filmé : Denice nettoyant le sang de son frère dans le hall de son appartement. L’accord entre la famille et moi était que tout devait être filmé, même les moments les plus douloureux. Nous savions donc que ce moment horrible devait être enregistré. Néanmoins, aussi courageuse et résiliente que Denice l’était à ce moment-là, j’avais les yeux embués et la boule au ventre. Finalement, j’ai juste posé la caméra et l’ai aidé à finir cette tâche insupportable.

17 BLOCKS de Davy Rothbart - Film Annonce 09 06 2021 © DULAC DISTRIBUTION

Pouvez-vous nous en dire plus sur le quartier dans lequel vivent les Sanford?

C’est un quartier rempli de personnes enjouées, chaleureuses, amicales, formidables et qui travaillent dur, des personnes qu’on rencontrerait dans n’importe quel quartier. Mais il y a aussi une détresse économique, qui est palpable et qui peut pousser les gens à commettre des actes dangereux et désespérés. Certains enfants grandissent dans des circonstances douloureuses, et cette douleur se transforme en colère et parfois en violence.

Durant toutes les années où j’ai vécu dans ce quartier, je n’ai jamais été exposé directement à des actes de violence. Ceci est dû à mon statut privilégié en tant qu’homme blanc. De nombreuses personnes imaginaient que j’étais un policier, puisque j’étais un des rares blancs qui vivaient dans le quartier. J’avais le luxe d’aller et venir autant que je le voulais : j’avais une voiture, et assez d’argent pour faire le plein d’essence et errer à ma guise dans DC. De nombreux habitants de ce quartier sont confinés au périmètre près et n’ont quasiment aucune opportunité de quitter le quartier.

Ce qui est le plus choquant, quand on observe le quartier des Sanford, c’est la proximité avec le Capitole et les autres sièges du pouvoir. Tous les jours, les Sanford et d’autres familles similaires sont en prises avec la pauvreté la plus extrême, tandis qu’une dizaine de rues plus loin, les sénateurs et membres du Congrès vivent dans l’opulence, et prennent des décisions qui maintiennent les Sanford et d’autres familles dans la pauvreté et l’impuissance.

Quand avez-vous décidé d’arrêter de filmer?

Au terme de 20 années de tournage, les petits-enfants de Cheryl, Justin, Faith, Akil et Takel, ont atteint l’âge que ses enfants avaient lors de notre rencontre et j’ai senti que notre voyage touchait à sa fin.

Comment avez-vous réussi à condenser tous les rushes en un film?

Le montage a duré 4 ans, nous avions plus de 1 000 heures de rushes. Nous aurions pu monter 10 films différents avec les rushes dont nous disposions, sans reprendre un seul plan. Je dois énormément à ma talentueuse monteuse, Jennifier Tiexiera, qui a contribué à rendre le film lumineux et plein d’espoir, tout comme nos assistants monteurs, Jason Tippet et Jed Lackritz, et notre consultant en narration Mark Monroe. Et je remercie Cheryl Sanford, Smurf et Denice pour leur clairvoyance envers cette histoire qui devait être racontée, et leur courage pour la partager avec autant de sincérité et d’authenticité.

Il y a de longues ellipses dans le film. Est-ce un choix qui a été fait au montage ou bien est-ce parce que vous n’avez pas tourné pendant de longues périodes?

C’est vrai que nous avons peu tourné durant ces années intermédiaires. Nous avions le sentiment que l’histoire marchait mieux quand elle était séparée en trois périodes : 1999/2000; 2009/2010 et 2016-2019. J’ai toujours été inspiré par des séries documentaires telles que 7 Plus Seven de Michael Apted, et les sauts dans le temps me paraissaient plus intéressants.

Comment la mort tragique d’Emmanuel vous a-t-elle affecté? Comment avez-vous réussi à continuer à filmer à cette époque?

J’étais dévasté, partagé entre la tristesse, la colère et le choc. Bien que nous nous battions pour surmonter cette mort tragique, nous avons continué à filmer, à saisir chaque moment, aussi douloureux soit-il. Comme je n’avais jamais vécu personnellement une telle tragédie, je ne savais pas, par exemple, qu’il existait en bas de la rue un magasin dédié à l’impression de T-shirt en hommage aux victimes de fusillades. Alors que la famille était en deuil, j’ai été frappé, non seulement par l’intensité de leur souffrance, mais aussi par le caractère ordinaire de ce genre de tragédie dans leur quartier, qui est malheureusement habitué à pleurer les victimes les unes après les autres. J’étais en colère de voir tant de massacres sévir au ralenti dans autant de quartiers de D.C, et dans d’autres villes dans le pays. Des massacres qui sont principalement invisibles aux yeux de tous. Cheryl me dit que son souhait le plus cher serait que partager l’histoire de leur famille puisse permettre de combattre l’omniprésence des armes dans leur ville et diminuer les risques que d’autres vivent la même histoire.

Je dirais aussi que filmer m’a permis à l’époque de me concentrer sur autre chose que le deuil et la perte d’un être cher. Je rejoins Cheryl dans sa vision plus globale d’une histoire qui dépasse la sienne, une histoire qui devait être racontée au plus vite. Je me suis senti investi d’une mission, cela m’a donné un objectif, sans lequel j’aurais été complètement perdu.

Comment les Sanford ont-ils réagi en découvrant le film, et la manière dont ils sont dépeints, brute et sans filtre?

Je ne trouve pas que le film les dépeigne de manière négative. Je trouve qu’ils sont montrés avec leurs imperfections. Leur courage, leur résilience et même leur héroïsme les rendent exemplaires. Les Sanford ont collaboré étroitement avec moi tout au long du tournage, en réalisant eux-mêmes des images, en suggérant des idées, en me faisant part de leurs points de vue. Cheryl nous rappelle à tous que c’est notre devoir de dire au monde quelles sont les conditions de vie pour une famille comme la leur dans un tel quartier. Elle a insisté pour que tout le monde se dévoile et parle avec le plus de sincérité possible de ses difficultés personnelles. Elle a été la première à le faire, en partageant ses souffrances les plus intimes et les démons auxquels elle était confrontée. Je suis impressionné par sa sincérité et générosité. Les Sanford ont beaucoup aimé le film et l’hommage qu’il rend à leur frère, oncle et fils adoré. Et surtout, ils sont fiers comme moi de la potentielle portée du film. Nous espérons que ce film aide les gens à se sentir mieux, qu’il permette à des personnes, même au-delà de Washington, d’ouvrir les yeux sur l’insécurité et la pauvreté qui règnent dans de tels quartiers. Nous espérons que le film donnera l’impulsion de changements.

Comment se portent les Sanford aujourd’hui?

Ils ont des hauts et des bas, comme n’importe qui. Je suis surtout très fier des changements qu’ils ont initiés dans leurs vies, et de tout ce qu’ils ont entrepris pour être en bonne santé et heureux. Smurf a été promu en tant que manager dans le supermarché où il travaille, et considéré comme un travailleur héroïque pendant la pandémie. Justin et son cousin Takel (le fils de Smurf) ont décroché leurs diplômes avec mention. Cheryl ne prend plus de drogue, ce qui est un exploit pour elle. Denice a eu une période difficile. Et la pandémie a éprouvé tous les habitants du quartier, pas seulement sur le plan sanitaire, mais aussi sur le plan économique, avec les conséquences sur le long terme d’une économie en chute libre. Les Sanford sont des survivants, et ils survivront. C’est une période difficile pour tous les Américains, mais les effets ravageurs de la crise se font encore plus sentir dans des quartiers au nord et au sud-est de Washington.

Le film fait évidemment écho au mouvement Black Lives Matter, bien que le mouvement a débuté bien avant la sortie du film. Pensez-vous que ces problèmes sont davantage pris en compte aujourd’hui?

Il semble y avoir enfin une prise de conscience généralisée du racisme systémique et de la discrimination institutionnelle envers les noirs et les pauvres aux États-Unis. Mais il reste encore beaucoup de travail à faire. Nous sommes très touchés de savoir les spectateurs émus et affectés par le film, que le mouvement Black Lives Matter s’approprie le film et nous rejoigne dans la lutte.

L’histoire des Sanford est, pour moi, non seulement un cri d’alarme mais aussi une puissante et inspirante histoire d’amour, de perte, de difficultés, de courage, de résilience et de rédemption. Plus que tout, 17 Blocks est une histoire d’amour – une famille faisant bloc derrière un deuil déchirant pour comprendre le lien qui les unit. Je n’avais pas idée quand j’ai rencontré Smurf et Emmanuel sur un terrain de basket en apportant ma caméra que ce serait le début d’une aventure de 20 années. Je suis reconnaissant aux accidents du destin d’avoir amené cette autre famille dans ma vie. En l’honneur de la mort d’Emmanuel, les Sanford et moi avons lancé une organisation nommée Washington To Washington, pour permettre aux enfants des quartiers défavorisés de Washington d’aller visiter chaque été quelques-uns des plus beaux parcs et forêts du pays. Ces sorties ne peuvent pas guérir tous les traumatismes de ces enfants mais permettent d’élargir leurs horizons. En 10 ans, plus de 500 enfants en ont bénéficié pour élargir un peu leurs perspectives.

Nous espérons que le film éveille en chaque spectateur le besoin de construire un monde meilleur pour les citoyens américains les plus vulnérables. Que chaque spectateur rejoigne la lutte pour que les habitants des quartiers les plus dangereux se sentent en sécurité. Que chaque spectateur cherche à créer un lien avec eux, en forgeant des amitiés, en s’unissant derrière un objectif commun. Si nous voulons vivre dans un monde nouveau, cela ne tient qu’à eux.

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