L'Affaire collective, un film d'Alexander Nanau, en salle le 15 septembre

Mercredi 15 septembre sort le film documentaire d'Alexander Nanau, L'Affaire collective. Après un tragique incendie au Colectiv Club, discothèque de Bucarest, le 30 octobre 2015, de nombreuses victimes meurent dans les hôpitaux des suites de blessures qui n’auraient pas dû mettre leur vie en danger. Un film soutenu par le label Oh My Doc!
  • Date Le 15 septembre 2021
  • Lieu Sortie en salle

Après un tragique incendie au Colectiv Club, discothèque de Bucarest, le 30 octobre 2015, de nombreuses victimes meurent dans les hôpitaux des suites de blessures qui n’auraient pas dû mettre leur vie en danger. Suite au témoignage d’un médecin, une équipe de journalistes d’investigation de la Gazette des Sports passe à l’action afin de dénoncer la corruption massive du système de santé publique. L’Affaire collective suit ces journalistes, les lanceurs d’alerte et les responsables gouvernementaux impliqués, et jette un regard sans compromis sur la corruption et le prix à payer pour la vérité.

L'AFFAIRE COLLECTIVE de Alexander Nanau - Bande-annonce VO

Les mots du réalisateur

Pas d’interviews, pas de voix off. La manière dont je réalise un documentaire est fondée sur l’observation et la collaboration étroite avec les protagonistes, que je suis de très près, au point de m’identifier à eux. Au début d’un tournage, je ne veux pas trop en savoir sur mes personnages, et je ne veux pas non plus qu’ils m’en disent trop sur eux-mêmes. À partir du moment où j’entre dans leur vie, je ne sais pas si les images que je réalise auront un potentiel narratif pour le film, mais j’essaie de restituer de la manière la plus fidèle ce que je ressens en les filmant, afin que le spectateur ait l’impression de vivre avec eux, de faire des découvertes en même temps qu’eux. Pour moi, le cinéma doit permettre au spectateur de se découvrir, et de découvrir l’histoire, à travers la vie d’autrui.

Je suis né en Roumanie. J’ai vécu principalement en Allemagne. L’ incendie du club Colectiv a eu des effets dévastateurs sur la société roumaine, c’est pourquoi j’ai décidé de revenir vivre à Bucarest fin 2015. J’ai ainsi pu mesurer l’impact de la crise sur une société démocratique européenne qui n’aurait jamais imaginé qu’une sortie en boîte coûterait la vie à des dizaines de personnes.L’ incendie du club Colectiv a été un traumatisme national.

Il est facile de manipuler une société sous le choc, de lui mentir, comme on le ferait avec n’importe quel individu traumatisé. J’ai été témoin de la fabrication d’un mensonge d’État dans les jours qui ont suivi la tragédie. Les médias ont relayé la parole des autorités, qui ont répété, à l’envi, aux victimes et à leurs familles que la situation était sous contrôle. J’ai assisté aux manipulations du gouvernement pour faire taire les voix dissidentes et empêcher les gens de poser des questions, alors que des jeunes blessés mouraient à l’hôpital.

Au début du tournage, j’ai essayé de comprendre les conséquences immédiates de cet événement sur la vie des survivants et des familles qui avaient perdu leurs enfants à l’hôpital, dans les jours qui ont suivi l’incendie. Mihai Grecea, qui est lui-même réalisateur, est un de ces survivants, qui a rejoint notre équipe après sa sortie du coma. Avec Mihai, nous avons eu un accès intime aux familles des victimes. Je me suis efforcé de rester le plus proche possible d’eux. En proie au deuil, ils se battaient pour comprendre pourquoi ils avaient perdu leurs proches, si le traitement qui leur avait été administré était aussi efficace que les autorités l’avaient assuré... Être témoin de la souffrance de ces parents a été une vraie épreuve pour moi. C’est une douleur infinie que de ne pas avoir pu sauver la vie de son enfant, alors que c’était encore possible, et tout cela à cause de l’ingérence et des mensonges des autorités.

Alors que je prenais conscience que ma vie aussi pouvait être frappée d’une telle tragédie, j’ai ressenti le besoin de comprendre, d’approfondir et de saisir ce qui avait été dissimulé. Le besoin viscéral de rencontrer les rares personnes qui remettaient en question la version officielle des événements, qui posaient des questions inattendues et pourtant simples. Suivre l’équipe de journalistes de la Gazette des Sports, lancée dans les investigations sur la responsabilité de l’État, me donnait la meilleure perspective possible pour filmer et comprendre la situation.

Ils étaient initialement à la recherche de réponses à des questions simples, puis ils ont progressivement mis au jour un réseau complexe de mensonges et de corruption à l’intérieur du système de santé. Personne ne les croyait, mais ils ont continué à enquêter. Leur obstination a poussé une médecin à tirer la sonnette d’alarme et à dénoncer l’incapacité des hôpitaux roumains à soigner ne serait-ce qu’un patient légèrement brûlé. D’autres lanceurs d’alerte l’ont alors suivie.

Au début, ces journalistes ont dévoilé une série de faits accablants sur la corruption dans le système hospitalier ; corruption qui a mis en danger la vie de très nombreux patients pendant des années. À ce stade, j’avais déjà commencé à suivre l’équipe de Tolontan sur le terrain. Ils ont été pris dans un tourbillon de révélations compromettant les plus hautes sphères du gouvernement. J’encourais les mêmes risques qu’eux alors que je les suivais dans chaque étape de l’enquête.

En tant que témoin silencieux, avec ma caméra, j’ai pu saisir leur vie intime. Cela m’a permis de comprendre comment les articles de presse voient le jour. Tout part d’une question simple que le journaliste se pose. Puis il fait des recherches, rassemble des preuves, vérifie les informations, contacte des sources. J’ai suivi tout le processus jusqu’aux choix de mise en page, d’impression et de publication.

La nomination d’un nouveau Ministre de la Santé m’a donné l’opportunité de filmer les rouages gouvernementaux. Grâce à l’ouverture d’esprit et la confiance de ce jeune ministre, ancien militant pour les droits des patients, j’ai eu un accès inédit aux coulisses du système. J’ai pu introduire ma caméra dans les réunions du Ministre avec ses conseillers, aussi bien pendant les sessions de brainstorming que pour les briefs avant les conférences de presse. J’ai assisté aux prises de décisions mais aussi à des moments difficiles où l’équipe était éprouvée nerveusement. J’ai continué à filmer alors que la vérité se dévoilait peu à peu : celle de la défaillance d’une démocratie et de ses institutions, en l’absence d’implication des médias et des citoyens.

La principale difficulté que nous avons rencontrée a été pendant le montage. Il a fallu trouver un équilibre entre les événements, montrés depuis plusieurs points de vue, et le souci de donner aux spectateurs les clés pour saisir les différentes forces qui s’affrontent et façonnent nos vies privées au sein de la société.

Quand j’ai commencé à travailler sur ce film, début 2016, je n’aurais jamais imaginé que cette année serait une année charnière pour les démocraties du monde entier. Je n’aurais jamais pensé qu’à la fin de la production du film, ce qu’on pouvait dire de la Roumanie puisse aussi s’appliquer à des démocraties plus anciennes et établies, telles que la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Italie, le Brésil, la Hongrie, la Pologne, la Turquie… Toutes ont en commun l’arrivée au pouvoir des populistes, qui manipulent la vérité et mettent à mal la liberté de la presse, qui utilisent les institutions pour leurs profits personnels et pervertissent les valeurs libérales et les structures sociales. L’ année 2016 a mis à l’épreuve les démocraties partout dans le monde, mais elle a aussi mis à l’épreuve l’engagement de chacun d’entre nous, individuellement, en tant que citoyen.

Alexander Nanau

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