Portfolio

Jeudi soir à la République

Nuit debout, place de la République à Paris le 21 avril 2016.
  1.  

    La fête est politique. Les contempteurs de la Nuit debout ont tôt fait de dénigrer ce qui a lieu tous les soirs depuis le 31 mars sur la place de la République à Paris en le qualifiant de « réunion d'ivrognes » et leurs soutiens enthousiastes de s'inquiéter de la réduction de la réflexion et de l'action politiques à l'aspect festif du rassemblement populaire. Pourtant, dans une ville dite capitale presque entièrement dévolue aux puissances du fric, de la publicité et du tourisme de masse, où les habitants les plus modestes, les familles, les immigrés et les Roms sont priés d'aller trouver en banlieue un logement plus convenable à leurs pauvres moyens, où les équipements culturels se transforment en supermarchés de moins en moins accessibles aux petits budgets, la réappropriation de l'espace public par ce collectif hétéroclite et bigarré est particulièrement réjouissant. Ainsi, il y a encore des vivants dans ce musée à ciel ouvert, propre comme les sous neufs sonnants et trébuchants que ses vieilles pierres bien récurées sont priées de rapporter à leurs investisseurs ! Réunis sur cette vaste place conçue pour faciliter la surveillance et l'encadrement policiers des manifestations autorisées : des gens.

     

    Des gens, nombreux, assis qui écoutent puis se lèvent pour prendre la parole et tant pis si cette parole est décevante ; des gens qui discutent en petits comités, en commissions ouvertes. Des gens qui rient, qui font le spectacle, qui regardent le spectacle, qui dansent sur la musique. Des gens, nombreux, qui mangent la soupe apportée par d'autres. Des gens qui vendent, d'autres qui achètent de la main à la main. Des gens qui s'amusent ou sont très sérieux ou les deux ensemble. C'est la vie enfin revenue dans la ville, en dehors des clous, en dehors des cadres, même si la volaille en batterie frétille au débouché des avenues dans l'espoir d'un ordre d'évacuation. Et l'on peut penser que ça ne s'arrêtera pas si vite, tant cet espace de liberté manquait à ceux que ne contentent pas les convocations aux kermesses officielles organisées par la mairie et ses sponsors, mais qui désirent la ville comme on désire l'amour.

     

    Les organisateurs de cette manifestation qui a dépassée en succès leurs espérances les plus optimistes, sont comme des gagnants au loto, encombrés par l'ampleur de leur gain, et ne sachant que faire pour ne pas le dilapider mais l'optimiser. Doivent-ils placer le magot entre les mains des syndicats ou des partis politiques ? Non, leur répondent les vivants de Nuit debout. Nous n'appartenons à personne, nous ne servons personne, nous ne voulons être utilisés par personne. Alors ?

    Juliette Keating

     

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.