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Bob Dylan au Zénith

  1. Bob Dylan au Zénith

     

    Porte de Pantin, l’effervescence déjà. Le soleil éclabousse les pelouses. À l’ombre, la fraîcheur du jour finissant. L’allée bordée d’arbres est un chemin de grâce sous l’égide du panneau rouge : « Zénith », plus une flèche blanche, au cas où l’on se tromperait de sens. Les fans et les curieux vont d’un pas balisé. Et puis il y a ceux qui marchent à contre-courant : le marché noir n’est pas un mythe. Et ceux qui se mettent en travers, acheteurs de places, dont une acheteuse avec pancarte qui se dit « preneuse ». Au cas où l’on changerait d’avis à la dernière minute. Il est vrai que le parc bifurque vers d’autres chemins et passerelles, lieux de rêveries.

    Mais on n’est pas là pour rêver.

    'Cause the times they are a-changin'. Car les temps changent, comme disait Dylan. Paris en ce 20 avril 2017. Les sacs sont fouillés. La fouille au corps comme à l’aéroport. On confisque appareils photos (avec Bob, on ne rigole pas) et gourdes (avec les vigils non plus). Le billet d’entrée sera contrôlé cinq ou six fois, aux barrières de contrôle, à l’entrée du bâtiment, dans le hall, avant le tourniquet, en haut des escaliers, dans la salle de concert. La salle se remplit peu à peu. Un jeune journaliste vient interviewer une jeune femme dans le public.  Bob Dylan parle-t-il à la jeunesse du XXIème siècle ? Car les temps ont bien changé.

     Bob Dylan and His Band une fois sur scène, on peut commencer à rêver.

    Le son est porteur, enchanteur, impeccable. En seconde position déferle l’incontournable Highway 61 où, entre le Minnesota des origines et la Louisiane fantasmée, se joue le chaos de l’humanité et de l’Amérique, pendant que le public continue d’arriver. Au son du blues âpre de Dylan. La silhouette est frêle mais le geste précis. La voix rauque, caverneuse, comme au bout d’une longue nuit de fumerie et de causerie avec Arthur Rimbaud, Woody Guthrie, Allen Ginsberg, Little Richard ou Robert Johnson. La fantaisie lui prend de se changer entre deux chansons : costume sombre et chapeau clair, costume clair et chapeau sombre. Dylan, nobélisé, est au centre de la scène, la main sur la hanche. Au lieu du micro, il préfère tenir le pied de micro qu’il fait basculer comme le font les rockeurs d'hier et d'aujourd'hui. Le chanteur se déplace aussi à l’extrémité droite de la scène pour jouer du piano – debout.

    Dylan chante, mais ne dit mot. Il ne salue pas le public, n’a que faire des formules « Hello, la France ! », « Paris, je t’aime ! ». Mais Dylan chante Les Feuilles mortes, Autumn Leaves. Mélancolie quand tu le tiens : Since you went away the days grow long (Depuis ton départ, les jours paraissent longs). Dylan ne présente pas ses musiciens. Mais leur alchimie profite à chacun. La magie du son galvanise l’œil. La lumière dorée découpe les portes d’un temple baroque. Ou bien des faisceaux géométriques en noir et blanc recréent une métropole à la Jackson Pollock. Le sable, le ciel, la flore offrent leur texture, tour à tour. Pour qui veut voir. Dylan n’annonce pas le titre de ses chansons non plus. Comprend qui veut. On n’est pas au musée. Pas besoin d’un catalogue de titres. On est fan ou pas. Desolation Row arrive à point, exalte la salle. Dylan termine le spectacle par Ballad of a Thin Man. Apothéose, Mr. Jones.

     

    Il s’est passé quelque chose, mais quoi ?

     

    Dylan s’est fait plaisir. A chanté des classiques qui ne sont pas les siens, tels Stormy Weather et I Could Have Told You. Son dernier album, Triplicate, revisite le répertoire de la musique populaire américaine. Country, blues, jazz, rock… Dylan s’autorise tous les styles. Même celui du crooner. Il traverse toutes les époques et tous les paysages.

     

    Dylan s’en va, sans dire un mot. Les mots sont dans ses textes. Et n’en déplaise à ses détracteurs, ce sont les mots d’un poète.

    En ce soir d’avril, il se trouve que le monde a justement besoin de poètes.

     

     

     

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