Le journal d'un mendiant - Semaine seize

À quatorze heures, quatre pompiers apparurent afin de vérifier des bouches d'incendie. De longs tuyaux passèrent devant moi, accompagnés de regards étonnés de voir un mendiant paisiblement assis, un livre en main devant la maison des syndicats.

lundi 12 avril

Fidèle à cet usage récurrent qui conduit un ancien militant de Solidaires, démocratiquement exclu par les membres dudit syndicat, à œuvrer devant la maison des syndicats de Dijon, je m’étais assis sur ma dalle et mendiais, non sans m'être réjoui après avoir constaté qu'une âme charitable – une mendiantophile – avait cru bon d’ôter les mégots qui, la semaine dernière encore, encombraient mon lieu de travail .

Merci d'avoir nettoyé mon lieu de travail Merci d'avoir nettoyé mon lieu de travail

À quatorze heures, quatre pompiers apparurent afin de vérifier des bouches d'incendie.

De longs tuyaux passèrent devant moi, accompagnés de regards étonnés de voir un mendiant paisiblement assis, un livre en main devant la maison des syndicats.

« Rien d’étonnant, eus-je envie de leur crier, j’appartenais naguère à Solidaires, un syndicat différent qui préfère les militants qui trahissent leurs engagements de défendre les salariés, arrêtent la lutte en assemblée générale sans vote à l’unanimité de leur unique voix en présence d’un secrétaire général de Solidaires 21, et votent le licenciement des salariés protégés, plutôt que ceux qui refusent la trahison des engagements et la dénoncent », mais je restai silencieux.

Quelques minutes plus tard passèrent devant moi sans me voir, ou pour le moins sans me prêter attention, un secrétaire général de Solidaires 21 et un vrai militant, comme il en est à Solidaires 21. Vers seize heures, je les vis revenir : d’un rendez-vous syndical sans doute. Un bonjour me tira de ma lecture, je pris de leurs nouvelles et les rassurai en leur indiquant que j’allais bien, heureux que j’étais de lire tranquillement assis sur ma serpillière. Le secrétaire général remarqua qu’un nouveau livre était entre mes mains. Je leur conseillai de lire Sa majesté des mouches dont je vantai la qualité. Je vis moins de dix personnes entrer ou sortir de la maison des syndicats ce lundi-là. C’est un endroit paisible que je te conseille, ô lecteur ! si tu souhaites lire sans être dérangé.

 

Mardi 13 avril

Fidèles à mes habitudes, c’est un peu avant quatorze heures que ma foi en la mendicité me conduisit devant la sainte maison. Je repris la lecture de mon livre. Peu de chalands débarquèrent cette après-midi-là : au désert de l’île succéda le désert de ma dalle.

Vive la lecture ! Vive la lecture !

Toutefois, j’eus la joie d’apercevoir le secrétaire général de Solidaires 21 et de le saluer. Rares en effet sont les militants de Solidaires 21 à ne point être mendiantophobes et à daigner me dire bonjour. En général, il s’agit de militants fidèles aux travailleurs, ceux-là même qui seraient prêts à plagier quelque peu un prophète en s’écriant : « Que celui qui n’a jamais mendié lui jette la première pièce ! »

Un peu après seize heures, mes conditions de travail se détériorèrent ; des bourrasques glacées de trente km/h (selon Météo France) se déchaînèrent contre moi, faisant choir ma pancarte à moult reprises, si bien que je me résolus – ô lâche que je suis ! – à quitter le haut lieu de la mendicité une demi-heure avant la fin de ma journée de travail. Pourvu que mon propre patron ne dise rien…

Les jours suivants, un vent fort et froid se déversa sur ma dalle. Le bourrasques dépassèrent les 40 km/h et atteignirent 55 km/h le vendredi, aussi me résignai-je à ne pas rejoindre mon lieu de travail, d’autant plus que les conditions difficiles du début de semaine m’avaient enrhumé.

Je profitai de ce repos forcé pour écrire des vers, mais également relire un recueil ancien, écrit il y a plus de dix ans. Comme je te sais curieux, ô lecteur, je me permets de te proposer la lecture d’une « Nature morte » fort ancienne.

 

NATURE MORTE

 

L’incolore marée des semaines sanglantes

Sur les gouffres abstrus a monté ses palées ;

Et voilà que l’agneau, vieille étoile bêlante,

Glisse confusément et s’y vient empaler.

 

Il trône majestueux sur son socle de pierre

Dans le sang crucifié de son immolation,

Et, comme un dieu déchu attend l’heure dernière,

Regarde défiler le vent de la passion.

 

Le temps l’a revêtu de lauriers et de ponces :

Il pense dans l’azur comme un crâne effronté,

Et se fend d’un sourire en contemplant les ronces

Lorsque plonge sur lui l’œil de la vanité.

 

On annonce des températures supérieures à quinze degrés la semaine prochaine, sans bourrasque : de quoi réchauffer le cœur de tous les mendiants exclus de Solidaires.

A bientôt, dans la rue.

 

LA SEMAINE PROCHAINE

LE JOURNAL D'UN MENDIANT - SEMAINE DIX-SEPT

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