Le journal d'un mendiant - Semaine deux, première partie

Je pris la pose exigée par le règlement intérieur de la Mondiale Mendicité – le cul par terre, adossé à l’une des vitres – pose qui, bien entendu, évolue au cours des heures lorsque la gêne ou de légères douleurs s’emparent de mes jambes, de mon fessier ou de mon dos : ces affres du dénuement social qu’aucun parti, jamais, ne daignera reconnaître comme maladie professionnelle.

Lundi 14 septembre 2020 – 13 H 45

Je pris la pose exigée par le règlement intérieur de la Mondiale Mendicité – le cul par terre, adossé à l’une des vitres – pose qui, bien entendu, évolue au cours des heures lorsque la gêne ou de légères douleurs s’emparent de mes jambes, de mon fessier ou de mon dos : ces affres du dénuement social qu’aucun parti, jamais, ne daignera reconnaître comme maladie professionnelle.

Vers 16 heures 15, une voix me tira de mes rêveries mendiantes : un CFDTiste ne comprenait pas les tenants et aboutissants de ma pancarte. Je lui expliquai que j'étais l'un des deux anciens délégués du personnel Solidaires de Ressources, celui des deux qui n'avait pas voté les licenciements des salariés protégés, mais bien contre ceux-ci ; celui des deux qui n'avait pas décidé, à l'unanimité de son unique voix, d'arrêter la lutte lors d’une A.G. – sans aucun vote lors de celle-ci –, mais qui, au contraire, souhaitait continuer le combat ; celui des deux qui avait exigé que les engagements pris en présence des salariés par l'ex-DP Solidaires et le Secrétaire Général (défendre les salariés qui ne seraient pas repris par les repreneurs) fussent tenus ; celui, le seul des trois, qui fut exclu de Solidaires.

Tout ceci l’étonna. « Cela ne ressemble pas à l’image de Solidaires, me dit-il. Ils sont connus pour être revendicatifs ». Je lui expliquai qu'une image ne reflète pas toujours la réalité. Il me demanda pourquoi les engagements n'avaient pas été tenus. Je répondis que je l'ignorais, et l'incitai à interroger Solidaires sur ce point précis. Il déclina l'invitation, puis m'incita à la prudence : mes anciens camarades pourraient être violents à mon encontre. Je le rassurai en lui affirmant qu'il n'en serait rien.

Il m'affirma que mes anciens camarades avaient, naguère, fait rentrer des blacks blocs à la maison des syndicats ; ceux-ci y avaient, paraît-il, commis quelques méfaits (destruction de vitre, tags). Je tentai de le rassurer en lui dévoilant que j'avais moi-même invité en ce saint lieu non pas des blacks blocs, mais bien des manifestants – gilets jaunes – afin d'y tenir une réunion, après que la CGT avait refusé de l'organiser dans son local. Il m'expliqua que la police s'était rendue sur les lieux. Je confirmai que j'avais bien croisé huit fourgons de police, et que j'avais dialogué avec l'un de leurs fonctionnaires, lequel avait affirmé que contrairement à mes allégations, je savais pertinemment que des dégradations avaient été commises ; j'avais dû alors expliquer audit fonctionnaire, qu'étant dans une salle de réunion à un étage supérieur, aux moments des faits, et ne possédant pas, comme Dieu (1), le don d'ubiquité, je ne pouvais me trouver au même moment à l'endroit où furent commises les possibles dégradations : Il me souvient que les fonctionnaires n'avait guère apprécié mon sens de la répartie. Notre discussion s’arrêta là ; nul autre quidam ne vint converser avec moi jusqu’à mon départ, vers 18 heures.

 

Mardi 15 septembre 2020 – 13 heures 50

Comme il est agréable de mendier à l'ombre du soleil d'été, me dis-je alors que je m'installais à mon poste de travail. J’avais apporté une serpillière, laquelle, après avoir été pliée, fut un excellent remède aux petites douleurs fessières, propres à mon nouveau métier de mendiant.

Force est de constater que je découvre, chaque jour, peu ou prou, les aléas de mon nouveau statut de patron de la Mondiale Mendicité.

Un mendiant peut être cultivé Un mendiant peut être cultivé

Vers 16 heures, une voix interrompit ma lecture de la trente-quatrième nuit de l'ouvrage qui m'absorbait, et qui en comportait plus de mille. « On se connaît ! ». Je répondis par un « Ah ! bon », afin de témoigner de ma surprise. « J'étais venu à Ressources pour négocier le protocole d'accord préélectoral du CSE. J'appartiens à la CFTC », reprit-il. « Je ne me souviens pas de vous, mais j'étais à l'accueil ce jour-là. C'est donc forcément moi qui vous ai accueilli » conclus-je, avant de lui conter mon expérience malheureuse, au sein de Solidaires, un syndicat qui se prétend différent des autres. « Il y a des carriéristes dans tous les syndicats », m'affirma-t-il. Non sans avoir ajouté : « Voter le licenciement des salariés protégés, même le pire des syndicalistes ne ferait pas ça ». J'eusse aimé que ces mots jaillissent des bouches de nos co-secrétaires généraux, voire de celles d'une majorité de syndicalistes de Solidaires, mais Solidaires est incontestablement un syndicat différent dont la majorité des militants est bien plus choqué par ce que je te dévoile aujourd'hui, ô lecteur ! que par le scandale Ressources. A leurs yeux, le plus grand des scandales, restera à jamais le témoignage du modeste mendiant que je suis devenu.

« Voter le licenciement des salariés protégés, même le pire des syndicalistes ne ferait pas ça », disait-il. Je ne pensais pas pourvoir écrire cela un jour, mais force est de constater que je me découvris un point commun avec ce militant de la CFTC. « Le problème, c'est que la plupart des dirigeants sont issus du deuxième collège (2) ; il faudrait bien plus de responsables employés et ouvriers. Eux sont sont sur le terrain » continua-t-il. J’acquiesçais encore. Avant de partir, il me proposa de passer, à l'occasion, à la CFTC, afin d'y discuter sans doute. Avec force regrets, je constatai que ma tenue de mendiant patron (un tee-shirt blanc) nuisait quelque peu à mon image, et regrettai aussitôt de ne pas porter l'un de mes tee-shirt noirs, canins, arborant une belle citation anglaise « All Cats Are Beautiful ! ». Ô lecteur ! pourrais-tu l'ombre d'un instant, m'imaginer dans un tel syndicat ?

Vers 17 heures 15, j'eus la joie d'entendre un « Bonjour Alain », le premier acte de politesse émanant de l'un de mes anciens camarades de Solidaires. Jusque-là, tous étaient passés à côté de moi sans qu'aucun mot ne déchirât le voile sacré du silence, comme s'ils eussent cru nécessaire de rester silencieux afin de mieux se recueillir en compagnie du mort social que je suis. Ce membre de la gent qui parle aux mendiants, fort poli et fort respectueux envers moi, quoique je fusse devenu patron, s'enquit de moi. Il s'ensuivit une conversation, courtoise au demeurant, lors de laquelle nous dissertâmes à l'envi du statut de mendiant. J'affirmai pour ma part que mendier était un droit, il répondit en déclarant que parfois, c'était une nécessité. Je le rassurai en lui certifiant que je n'étais pas à la rue, ce qui, il est vrai, eût pu nuire à l'image de Solidaires, contrairement au fait de me voir mendier, durant des mois, voire des années, tant que je n'aurai pas retrouvé un emploi semblable à celui que j'occupais à Ressources. Néanmoins, je constatai avec joie qu'il ne me reprocha point d'exercer une quelconque concurrence déloyale dont eussent pu souffrir les mendiants sans toit, lesquels malheureusement, dans quelque ville que ce soit – dirigées par quelque parti que ce soit – sont légion.

Après que mon ex-camarade de Solidaires eut rejoint le local de Solidaires 21, sans toutefois daigner se délester de quelques centimes au préalable, je me laissai aller à composer les quelques vers que voici (on peut être mendiant et poète), avant de rejoindre mes pénates :

 

AUTOPORTRAIT

                                                 à Solidaires 21

 

Assis dessus la dalle où le souvenir pèse

Plus lourd que ce fantôme au visage masqué,

Le mendiant, l’œil hagard, près d'un pilier parqué,

Écoute résonner les sinistres fadaises :

 

Ils paissent ces troupeaux au Goitre venimeux,

Couchés sous la splendeur des rayons veloutés,

Et s'enivrent du sang que leur rire empâté

Fit jaillir au tréfonds de leurs gosiers fameux.

 

Nul regret ne viendra couronner leur fadeur,

Nul remord honorer ta froide destinée ;

Seule, ô pierre tombale, en ta blancheur innée

Tu persistes, maudite, à chanter ta rancœur.

 

 N'attends point, à l'entour de ton verbe sacré,

Qu'une main te soutienne ou qu'un front te ranime

Car leur ciel est pareil aux glaciales abîmes

Dont l'écho te rassure avant de t'égarer.

 

 

(1) Dieu n'est qu'une hypothèse, méfiez-vous des imitations.

(2) cadres et assimilés

 

A SUIVRE, CE WEEK-END :

LE JOURNAL D'UN MENDIANT SEMAINE DEUX, SECONDE PARTIE

 

 

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