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Billet de blog 22 avril 2021

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Le journal d'un mendiant - Semaine dix-sept

Il regarda ma pancarte, puis ma sébile ; son visage ne pouvait masquer une profonde gêne, pour ne pas dire une désapprobation. Celui qui, naguère encore, avait déclaré « tu es libre de faire ce que tu veux » sembla ce jour-là décontenancé.

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Lundi 19 avril

Quelle joie de retrouver des températures de saison, pensai-je en déposant mon séant sur ma serpillière, je ne souffrirai ni du froid, ni d’un vent glacé aujourd’hui.

Sa majesté des mouches en main, plus déterminé que jamais, j’entamai ma dix-septième semaine de mendicité. Quatre-vingt-dix pages seulement me séparaient de la fin de l’ouvrage que j’avais commencé de lire la semaine précédente.

Illustration 1
La fosse commune pour les morts sociaux de Ressources est prête.

Confortablement assis sur sa serpillière, il est possible de quitter par l’esprit ce monde cruel où tant de carriéristes aiment à loisir trahir les travailleurs, où tant de politicards prétendument de gauche soutiennent les exploiteurs et esclavagistes qui gangrènent notre société, préférant, chaque jour un peu plus, les paroles mensongères à l’engagement militant. Mieux vaut œuvrer sur sa dalle et rester fidèle à ses valeurs que de gravir les marches de la trahison pensai-je tout en continuant assidûment ma lecture. Force est de constater que, pour un littéraire, mendiant est le plus beau des métiers…

Vers dix-sept heures, je découvris le point final du roman. Si j’en eusse été l’auteur, j’eusse choisi une autre fin, plus désespérante encore ; ceci n’est point une critique, à peine un point de vue, une simple remarque…

Au bout de quelques heures, je constatai avec un grand étonnement qu’un immense tas de terre recouvrait le sol du terrain vague qu’était devenue feu la maison du peuple. Un trou y avait été creusé, sans doute afin d’y enterrer les morts sociaux de Ressources...

Point de chalands ce lundi-là, mais un bonjour d’une jolie voisine : quelle belle après-midi !

Mardi 20 avril

C’est armé du Revizor de Gogol que je pris d’assaut ma dalle sur laquelle je m’installai à quatorze heures précises afin d’assister à ce spectacle théâtrale dont, confinement oblige, j’étais le seul spectateur.

Un quart d’heure plus tard, ce fut avec joie que j’entendis un « tenez ! », émanant d’un généreux donateur qui m’offrit la somme presque symbolique d’un demi euro. Je le remerciai vivement et replongeai dans la Russie du dix-neuvième siècle emplie de carriéristes qui me rappelle tant le syndicalisme d’aujourd’hui.

Illustration 2
Le Revizor de Nikolaï Gogol

J’en fut tiré trois-quart d’heure plus tard par des cyclistes, dont l’un figure dans ma liste d’amis sur Facebook. Je refusai tout d’abord son offre (je mendie avant tout pour obtenir une réponse à mon courrier envoyé à deux « manchots » et le cas échéant émouvoir un employeur susceptible de me nourrir en me permettant de louer ma force de travail) mais devant son insistance et comme son don ne se montait qu’à quelques dizaines de centimes j’acceptai.

Je fus de nouveau interrompu par une dame venue vider l’énorme cendrier situé à un mètre de ma dalle.

– Je suis désolé, Monsieur, je n’ai rien à vous donner, dit elle, visiblement gênée.

– Ne vous inquiétez pas Madame, c’est sans importance lui lançai-je afin de la rassurer, bonne journée.

Durant mon après-midi de travail, je reçu encore deux oboles, ce qui me permit de m’enrichir de 3,80 € : le théâtre paye plutôt bien.

J’eus la joie de croiser le nouveau secrétaire général de Solidaires 21 ; il me salua et découvrit mon nouvel ouvrage.

À dix-sept heures, deux syndicalistes de la CFDT discutèrent longuement à quelque dix mètres de ma dalle. J’entendis l’un deux évoquer ma présence en chuchotant : « lui, là, il est de Solidaires. Ça fait trois mois qu’il mendie ».

Je manquai de m’étouffer en entendant cette calomnie. En mon for intérieur je protestai « Sachez tout d’abord, monsieur, que je ne mendie pas depuis trois mois, mais depuis dix-sept semaines, soit presque quatre mois, pensai-je, et sachez également que je ne suis plus à Solidaires. J’en ai été exclu après que j’ai dénoncé la trahison d’une ex-déléguée du personnel Solidaires et d’un ex-secrétaire général de Solidaires 21, soutenus eux par la majorité des militants de Solidaires dont certains encartés au NPA et à LFI ». Dépités par ces propos mensongers, je les abandonnai finalement et rejoignis mes pénates.

Mercredi 21 avril

Dès quatorze heures, je commençai la lecture d’une maison de grenades d’Oscar Wilde, un recueil de contes (qui plaira sans doute davantage aux adultes qu’aux enfants) que je m’empresse de te conseiller, ô lecteur !

Durant l’après-midi, j’eus la joie de recevoir, derechef, un « bonjour Alain » émanant du nouveau secrétaire général de Solidaires 21. Quoique j’eusse préféré une pièce, j’approuvai cette marque de politesse due à mon rang de mendiant. Il regarda ma pancarte, puis ma sébile ; son visage ne pouvait masquer une profonde gêne, pour ne pas dire une désapprobation. Celui qui, naguère encore, avait déclaré « tu es libre de faire ce que tu veux » sembla ce jour-là décontenancé.

Illustration 3
Le collectif de Solidaires 21 est-il inquiet ?

Comprenait-il enfin – ô suprême révélation ! – mon indéfectible détermination ?

– Je ne suis pas sûr que cela soit bon pour toi, ni pour le collectif me lança-t-il.

– Le collectif, je m’en fous, répliquai-je, je ne suis plus à Solidaires ; j’attends toujours un courrier des numéros un afin de savoir si tout ce qui s’est passé est normal ou scandaleux. J’ai mis des modèles sur Mediapart ; ils n’ont qu’à les recopier : ça leur prendra cinq minutes.

Son visage quelque peu décomposé me laissa à penser que la présence de tels modèles gêne au plus haut point les instances diverses et variées de Solidaires.

Tu l’as fort bien compris, ô lecteur ! du côté de Solidaires résonne un air de « sauve qui peu ! ». Les carriéristes n’ont qu’une seule ambition, eux-mêmes. Dès lors qu’ils se trouveront confrontés à un homme libre, se moquant de son image comme de sa première chemise, ils chercheront toujours des boucs émissaires. Après avoir constaté que nombreux sont ceux qui condamnent leurs agissements, une guerre ouverte se déclarera nécessairement. Si cette guerre, malheureusement, ne saurait suffire à nettoyer les écuries d’Augias, nul doute qu’elle saura y contribuer. L’action est le seul moyen de mettre à bas les forces de la Réaction solidarienne. Il suffit parfois d’une serpillière, d’une pancarte, d’une boîte à mendiant, et surtout d’une histoire récurrente qui ne pourrait trouver sa fin que dans une conclusion logique et inévitable : l’éviction de ceux qui ont trahi les travailleurs de Ressources et de tout ceux qui, encartés au NPA et à LFI, les ont soutenus.

Vers 17 heures 15, je m’aperçus que le trou dans lequel (tout du moins le pensais-je) devaient être enterrés les morts sociaux de Ressources avait disparu (ma totale détermination, elle, demeure). Force est de constater que si les âmes mortes y reposent en paix, les fossoyeurs ont oublié de me déposer en la terre sacrée : n’ayant pas la foi, je les en remercie.

Jeudi 22 avril

Cette journée fut la plus merveilleuse de la semaine pour le littéraire que je suis ; en effet, personne ne vint me déranger durant mon travail.

Illustration 4
Une maison de grenades d'Oscar Wilde

J'achevai donc la lecture du dernier des contes d'Une maison de grenades un peu après 16 heures 30.

Comme je n'avais pas d'autres livres sous la main, et comme je ne saurais travailler sans lire, j'en profitai pour me rendre une fois encore à la bibliothèque, non pas pour y emprunter un ouvrage mais Heimat 3, troisième et dernière partie de cette série allemande réalisée par Edgar Reitz.

Heimat, si magnifiquement filmée, ce qui est rarissime pour une série fut, avec Berlin Alexanderplatz de Reiner Warner Fassbinder, la seule série qui réussit à me passionner.

Quel adolescent n'a jamais rêvé de vivre un amour interdit avec une belle Klarchen...

Vendredi 23 avril

Attendu que je dus quitter Dijon ce jour-là, à mon grand regret je ne pus exercer mon métier de mendiant.

J’informai Solidaires 21 de mon absence, non sans préciser que je serai présent sur mon lieu de travail la semaine prochaine. Il aurait été fort regrettable que quelque manchot de Solidaires 21 ou du national descendît de sa chaise en mon absence afin de me porter le courrier que je demande depuis fort longtemps.

Illustration 5
Courrier à l'attention du Collectif de Solidaires 21

LA SEMAINE PROCHAINE

LE JOURNAL D'UN MENDIANT - SEMAINE DIX-HUIT

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