Ration de Libé ! 15 mai 1981

J’ai une belle collection de Libé… Une collection qui a survécu aux déménagements, aux inondations, aux enfouissements dans le garage. Et j’ai décidé de les faire revivre et de vous faire faire un petit saut en arrière pour certains, un grand saut dans l’histoire pour d’autres. Alors… on commence par ce premier numéro du 15 mai 1981

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      On est vendredi. C’est la fin de la semaine pour beaucoup, pour moi c’est juste un jour dans la semaine parmi d’autres. Je suis au Colbert, rue Colbert… comme c’est original ! Cette rue de Tours qui mène droit à mon lycée, enfin à mon ancien lycée de Popaul puisque j’ai mon bac depuis juin 1980. Je suis censé être en fac, en tout cas j’y suis inscrit depuis la rentrée. Fac de Sciences Eco exactement. Mais je n’ai tenu qu’à peine un trimestre. Au début on était assidu.. J’étais avec Alain et j’avais aussi retrouvé Duduche que j’ai tout aussi vite perdu de vue. Mes autres potes, y’en avait un qui était parti en Sciences Eco à Poitiers (parce que hein, Poitiers, c’était une vraie fac de sciences éco) et Joaquim (mon plus grand pote) qui, je crois bien, avait redoublé sa terminale, enfin je suis plus sûr mais je crois… Au début, on se retrouvait au Colbert en fin de semaine, Philippe rentrait de Poitiers le vendredi et revenait tout naturellement au « fief ». Au fur et à mesure des semaines, il est rentré le jeudi, puis le mercredi… et puis il a fait comme nous, il n’est plus parti du tout ! On se retrouvait donc toute la journée au Colbert que l’on partageait avec les Portugais pour qui c’était aussi leur bar fétiche. Eux jouaient aux cartes en poussant de grandes insultes à chaque partie perdue (j’ai une connaissance assez fine de toutes les insultes portugaises), nous on jouait au flipper (une pièce pour la journée), un peu au baby et surtout on écoutait le juke-box…

Et donc ce vendredi j’étais au Colbert forcément. Ça faisait une semaine que la tronche en space invaders de Mitterand s’était affichée sur nos télés. On n’allait plus en fac mais on s’en foutait puisque la gauche avait gagné et que les patrons, maintenant c’était nous… Enfin en tout cas c’est ce qui flottait dans l’air. A peine 18 ans et on avait pris le pouvoir ! Et on lisait Libé, on lisait Le Monde, quelquefois le Matin de Paris. Bon vous allez me dire, c’est con de ne même pas avoir le Libé de la victoire du 10 mai, mais c’est comme ça, c’est tout et au départ j’étais pas parti pour en faire la collection, je l’achetais, c’est tout. D’ailleurs ne cherchez aucune logique dans cette collection, il n’y en a pas… juste des petits cailloux dans un passé qui m’aide à supporter le présent…

Donc j’ai mon Libé, mon café et mes cloppes et à priori tout va bien ! En « Une », l’accroche sur « Le Radio Boum » : « les pirates des ondes prolifèrent et les corsaires se préparent depuis la victoire de Mitterand » annonce Libé en sous-titre. My god, si on avait pu deviner ce que deviendraient les « radios libres » 40 ans plus tard, on se serait économisé de grands débats. Mais bon, à l’époque on avait que les « grandes ondes » : Europe 1, RTL, France Inter…. Et sinon, de temps en temps on pouvait capter sur des ondes sans nom la voix de « Radio Albanie »… Les « radios libres » étaient encore plus difficiles à capter et à Tours, je ne me rappelle pas du tout avoir capté quoi que ce soit de subversif… Bref, Libé fait sa une sur le « Radio Boum » alors qu’il y a deux jours, le pape Jean-Paul II a failli être tué dans un attentat d’Ali Agca. Vous imaginez, vous, aujourd’hui, la même nouvelle… ça tournerait en boucle depuis 48 heures sur toutes les ondes de l’information perpétuelle. Bah là, non, même si Libé y consacre ses pages 2 ou 3, la Une se fait sur « les radios libres »… Pour Serge July qui signe encore les éditoriaux « Jean-Paul 2, parce que star polonaise (c’était aussi les débuts de Solidarnosc en Pologne), est devenu l’un des éléments essentiels de la dialectique Est-Ouest, et, à sa manière, il constitue une force de frappe qui équivaut à un parapluie atomique dissuasif pour le peuple polonais ». Ali Agca, le tueur du pape, rattaché à l’extrême-droite Turque (les « loups gris ») avait écrit quelques mois plus tôt, après son évasion des geôles turques : « que son seul objectif était de tuer le Commandant des Croisés, envoyé en Turquie par l’Occident qui craint de voir la création, par la Turquie et ses frères arabes, d’un nouveau pouvoir politique, économique et militaire à travers le Moyen-Orient ». Quarante ans après, ça sonne bizarre non ?

Mais le vrai dossier de ce Libé, c’était pour moi les pages consacrées au « soldat Irlandais », Bobby Sands, mort des suites de sa grève de la faim. L’Irlande était alors encore bouillonnante des combats de l’IRA et du Sinn Fein contre les anglais et Bobby Sands en était une sorte d’icône qui éveillait dans nos cerveaux encore embués des combats du Che une réelle admiration alors même que nous ne comprenions rien ou pas grand chose aux enjeux. Après Bobby Sands mort au bout de 66 jours de grève, Francis Hughes aussi était décédé après 59 jours sans manger. La particularité était que chaque gréviste de la faim décédé était immédiatement remplacé par un autre prisonnier. Brendan Mc Laughlin avait pris la place de Francis Hughes… Ils sont tous enfermés dans le camp de « Long Kesh ». L’objectif de la grève de la faim est de faire reconnaître le statut de prisonnier politique pour les combattants républicains. Une première grève s’est achevée le 18 décembre 1980 au bout de 53 jours après avoir obtenu un document en 5 points des anglais qui garantie les droits demandés par les combattants emprisonnés… Mais ce document est renié une semaine plus tard au parlement britannique notamment sur la possibilité de porter une tenue civile en prison. Le bras de fer va donc se jouer sur le port d’une tenue carcérale de « droit commun » ce que refusent les Républicains Irlandais qui repartent donc en grève de la faim ! Pendant ce temps Thatcher lance son fameux « un criminel est un criminel » ! Voir ces militants mourir les uns après les autres pour garantir un statut de prisonnier politique, même en 1981, ça paraît incroyable. Mais c’est ce qui donnait aussi pour nous ce parfum de « romantisme révolutionnaire » alors même que les conditions de ces combats étaient particulièrement violents et ce depuis des dizaines d’années en Irlande ! C’était une sacrée leçon de sacrifice militant, leçon qui a aussi concouru à forger des générations militantes en France et ailleurs. Sacrifier son avenir pour se faire embaucher dans le privé comme simple ouvrier, sacrifier sa vie sociale pour être présent en permanence, pour militer comme un damné quelles que soient les conditions, quelles que soient les résultats, quelles que soient les désillusions… On se sentait tous Irlandais… on se sentait tous Palestiniens…. On se sentait tous des noirs d’Afrique du Sud… On se sentait tous des militants polonais de Solidarnosc… la poussière du temps a effacé nos épitaphes et nos enthousiasmes… mais les militants irlandais sont toujours restés dans nos coeurs… U2 et son Bloody Sunday y a rajouté un hymne en 1983.

Dans Libé quoi d’autres ? Beaucoup d’interrogations sur la suite et les attentes ouvrières après la victoire du PS et la présence de ministres communistes au gouvernement. Un article de Maurice Najman, l’ancien des « comités Vietnam » et de Mai 68 sur ce à quoi  « rêvent les salariés des nationalisables » ? On y parle du « troisième tour » qui ne viendra jamais comme ce syndicaliste d’Alsthom St Ouen qui déclare : « Ici il n’y a que la direction qui s’intéresse à cette affaire. C’est peut-être dommage, mais il faudra attendre les résultats du 3 ème tour pour que les discussions commencent vraiment. C’est pas gagné. La situation est encore trop floue. Il est trop tôt pour parler de la nationalisation ». Et Najman de conclure son article par cette analyse : « De fait, pas un tract, pas une réunion n’ont abordé la question. L’Etat de grâce ressemble beaucoup à un état de choc »… Presque prémonitoire !

D’ailleurs dans un autre article du même Najman sur la CGT, on pouvait lire ce positionnement tout aussi prémonitoire des renoncements à venir : « La CGT opère un « recentrage tactique à chaud », qui l’amène à se présenter comme « porteur authentique du changement », à priori en allié » celui qui il y a peu n’était qu’un adversaire, à prôner une « évolution des méthodes et des formes de lutte » et surtout à ne s’engager sur rien de précis… L’objectif est alors de faire rentrer des ministres communistes dans le gouvernement à venir… 2 ans après, lors d’une assemblée générale mémorable au Centre de Tri où je travaillais en tant qu’étudiant, je me rappelle de cette volée de cartes syndicales au-dessus du représentant venu défendre « le tournant de l’austérité » de 1983, nous expliquant qu’il n’était pas possible d’envisager de nous battre contre notre propre gouvernement ! Tu parles Charles… la longue descente aux enfers de la gauche allait ainsi se poursuivre, de renoncements en politique libérale jusqu’à la victoire éclair de Macron…

Et puis pour finir sur l’ambiance de l’époque, il y a ce « condamné du jour » (Libé à l’époque avait tout un supplément, « sandwich » pour les taulards) où on apprend qu’un mec de 28 ans avait tué un ouvrier portugais de 19 ans de huit coup de couteau en déclarant : « Je l’avais pris pour un Arabe » !!!!  Ou encore de ce long article sur le « Brigadier Marchaudon » jugé aux assises pour le meurtre de Moustapha Bouckezzer tué à bout portant… le racisme a fleur de page, quotidien… qui débouchera aussi quelques mois plus tard sur la « marche des Beurs » où j’aurais l’honneur de défiler à côté des OS de Citroën et d’une jeunesse de banlieue qui commençait déjà à relever la tête…

Bon sinon, je vous rappelle que l’on a que trois chaines de télé dont les programmes se terminent à 23 heures, qu’on avait ni portables, ni ordinateurs, ni consoles de jeux vidéo.. que Bob Marley vient de mourir et qu’il sera enterré le 21 mai en Jamaïque… et que dans quelques mois Trust va sortir son troisième album « Marche ou Crève », qu’Higelin sort « Champagne pour tout le monde »  et qu’il y a 5 jours il jouait avec Téléphone, place de la République à Paris le soir de l’élection de qui vous savez…

Demain, samedi 16 mai, vous me trouverez au Carroy, place de la Victoire et dimanche avec Joaquim, on se retrouve au « Tourangeau », comme d’hab ! Je vais tenter de m’inscrire en fac de Géographie à Tours Sud tiens pour l’année prochaine !

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