RATION DE LIBE : Lundi 18 Mai 1981

Aujourd’hui c'est ma fête mais tout le monde s’en fout et c’est normal. Pourtant « Soleil à la saint-Eric, promet du vin plein les barriques » ce qui là, du coup, devrait intéresser beaucoup plus de monde !

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L’été approche et cette année encore, comme l’année dernière je vais aller travailler au Crédit Lyonnais de St Avertin, un gros centre régional perdu dans un parc au sud de Tours. Je vais retourner pointer dans le préfabriqué au fond de ce grand parc, là où l’on traite les chèques. L’ambiance y est super sympa, peut-être parce que le Crédit Lyonnais y affecte tous les gens qu’il ne veut pas voir ailleurs… un vrai nid de têtes brulées pour un travail pas très intéressant (taper le montant des chèques reçus toute la journée pour leur attribuer des « code-barres » afin qu’ils soient traités ensuite dans une grosse trieuse automatique)… Bon ça me fera au moins de l’argent pour voir venir… et à la rentrée, c’est décidé, j’irai en fac de géographie à Grandmont. J’ai également dégotté un petit boulot de surveillant de cantine pour la Mairie de Tours… 2 heures par jour, c’est toujours ça de pris aussi pour financer (un peu) mes études…

J’ai encore acheté Libé… punaise ! 3 francs 50 de moins à mettre dans le flipper… et je me demande bien pourquoi. Rien à dire ou presque en ce huitième jour de prise de pouvoir. Les chars russes ne sont pas encore à Paris, l’exode massif des riches à la frontière Suisse n’a pas encore eu lieu… et on s’ennuie toujours ! D’ailleurs Serge July a le même ressentiment, titrant son édito « Fascinante immobilité » : « L’arrivé de la gauche au pouvoir - comme on dit - même avec Mitterand, tout le monde se l’était mis en scène, depuis des années, et se repassait les bobines sur « l’écran de ses nuits blanches ». Cela ressemblait au Front populaire, avec des emprunts à la Libération, avec une pincée d’oeillets portugais et un zeste de romantisme chilien. Que c’est beau le cinéma. C’est fait depuis huit jours et force a été de ranger nos films au fin fond d’un quelconque musée imaginaire : il ne se passe rien en France, même pas un souffle provocateur, pas même un excès d’imagination puérile ou, à l’inverse surréaliste »… Voilà, c’est ce que je dis… en mieux ! Sur le coup, l’édito pouvait furieusement faire penser à celui du monde du 15 mars 1968 : « Quand la France s’ennuie ». Sauf que Pierre Viansson-Ponté qui signait ce fameux éditorial (que je citerai en exemple dans à peu près tous les congrès de mon « feu » syndicat ») précédait de quelques semaines le joli « mois de mai »… Peut-être que Serge avait écrit cet édito de 1981 avec le secret espoir que justement l’histoire allait le faire mentir… Mais non ! Pas de nouveau Mai 68 et encore moins de renouveau du Front Populaire… On allait juste sagement aller jusqu’au tournant de 1983 alors même que Thatcher et Reagan avaient déjà imprimé leur « marque » d’un « néo-libéralisme » qui allait pourrir la planète comme chacun.e peut le constater..

Bon du coup, Libé s’est mis à aller sur le terrain « entendre la voix des français.e.s ». Il y a Marlène, ancienne communiste qui affirme : « Moi j’ai peur. Vous ne les connaissez pas, vous, les communistes. Si je n’ai pas voté Mitterand au second tour, c’est parce que je ne voulais pas leur ouvrir la porte du pouvoir en France. J’ai peur, c’est tout ce que je peux dire »… Il paraît que le nouveau président croule sous les lettres… Plus de 15 000 en une semaine… Bon tout ça ne nous dit pas ce qui va se passer… on attend ! Et en attendant on se délecte des titres de Libé comme sur la page « têtes d’affiches » : « Princesse Anne : la pondeuse de Buckingham » pour la naissance de sa fille… Comment pourrait-on lire encore un titre comme ça en 2020 !

N’empêche ! Ce qu’annonce Libé c’est une « Vague rose » pour les prochaines législatives : « Elle roule, elle roule. La vague rose, amorcée par le déferlement de joie populaire, au soir du 10 mai, s’enfle chaque jour davantage. Au siège du Parti socialiste, à Paris, les adhésion affluent, les concours s’offrent, les ralliement se multiplient. L’inaction forcée de ce trop long interrègne ne douche pas les enthousiasmes, elle les conforte… »

Jeudi prochain, Mitterand entre à l’Elysée ! Dernières passe d’armes avec Giscard sur l’heure exacte de « l’abdication ». Moi je suis comme vous, ce que je me rappelle, c’est du fameux « au-revoir » de Giscard

Samedi, il y a eu une première manifestation, rue de Bièvres, en soutien aux inculpés d’Action Directe, en grève de la faim à Fleury (qui bénéficieront de l’amnistie présidentielle et seront libérés en septembre 1981)

En Irlande, les « loyalistes » de « L’Ulster Defence Association » ont fait savoir qu’il n’y aurait aucune violence à redouter de leur part si le gouvernement Thatcher accordait le statut de prisonniers politiques aux incarcérés de Long Kesh… Et pour cause ! Leurs propres prisonniers pourraient ainsi hériter de ce statut qui est le fruit pourtant de la grève de la faim de leurs ennemis jurés…

Mais le Libé de ce jour, c’est la première partie de l’enquête de Patrick Sabatier (non pas le même !) sur le Cambodge en 1981 sous la férule des Khmers Rouges. Une sorte d’Apocalypse Now citadin. Ce film, sorti en 1979, je l’ai peut-être vu 50 fois depuis… la première fois c’était avec mon père et j’en étais sorti… transformé ! J’en connais les dialogues pratiquement par coeur et toute l’horreur et le cynisme de la guerre sont toujours restés gravés en moi depuis ! Là, le reportage, sur 3 pages, se passe à Phnom Penh. La conclusion est à l’image du reportage : « Au coeur des ténèbres, Phnom Penh redevient vaguement inquiétante. La circulation se fait rare ; dans l’obscurité totale, des voix feutrées parviennent d’on ne sait où ; les patrouilles vietnamiennes, arme au poing, quadrillent silencieusement la ville ; les cycles qui passent prennent des airs de fantômes ; le long lamento d’une inconnue quelque part du côté du fleuve énerve l’imagination ; il faut faire attention aux corps jetés un peu partout sur les trottoirs et qui, dans leur sommeil, ressemblent à des cadavres. On tue à Phnom Penh la nuit - plus d’un Cambodgien avoue ne pas sortir seul le soir et verrouiller sa porte dès la nuit tombée par crainte des « bandits » qui assassinent pour quelques riels. Mais l’angoisse vient davantage de l’évocation inévitable, en ce mois d’avril, de tous les disparus qui, à n’en pas douter, hantent les avenues désertées par les vivants. A Choeung Ek, site d’un charnier à quelques kms au sud de la ville, les villageois évitent dès le crépuscule d’approcher les fosses communes où les Khmers Rouges ont jeté leurs victimes. On y entend chaque nuit, disent-ils, les gémissements et les appels des âmes errantes de Phnom Penh… »

« Fascinante immobilité » comme disait Serge…

Le temps de lire encore le « Sandwich » spécial sur le Walkman qui envahit les rues et les métros et l’analyse de Catherine, étudiante en médecine qui présume que plusieurs vont « se déglinguer les oreilles » ou encore cette fine prédiction d’un psychiatre : « C’est de la schizophrénie ! Une sorte de nouveau repli sur soi-même ; un plaisir qui se veut solitaire et qui n’est pas loin de la masturbation » ! Le pauvre, s’il avait su qu’on en était qu’aux prémisses d’un déferlement autrement plus préoccupant au XXIè siècle, que n’aurait-il écrit ?

Bon allez… juste le temps de remonter sur ma mob, de plier mon journal et de payer mon café à la « pequena » du comptoir comme mes amis portugais l’ont surnommé et je vais aller chercher mon petit frère de 7 ans à la sortie de son école… Ensuite je me replongerai dans un bon Duke de Genesis (ça reste encore potable, quoi que ça dégénère vite !) ou alors je vais me repasser « The Wall » des Pink… j’hésite… Et ce soir on regardera Patricia Charnelet pour son 20h00… sur Antenne 2…

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