À propos de "La Société Ingouvernable" de Grégoire Chamayou

Cette note de lecture est aussi un devoir de sociologie générale. En fait c'était plutôt un vrai plaisir que de réaliser cette note sur un des livres qui m'a le plus marqué ces quarante dernières années, c'est dire ! J'espère seulement ne pas avoir trahi ses pensées. Si vous ne l'avez pas encore lu, courrez l'acheter ! Aux Éditions "La Fabrique"...

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       Grégoire Chamayou dans son livre « La Société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire » nous entraîne à la   source des thèses et courants du système capitaliste néolibéral. Il veut nous éclairer sur cette « crise de gouvernabilité » qui agite   la plupart des pays capitalistes et nous faire comprendre comment se forment les idéologies, les pratiques et les réponses aux   problèmes posés au sein des entreprises.

         Pour des raisons pratiques, les différentes parties du livre sont présentées telle quelles et les remarques ou développement   personnels sont inclus dans le corps de la note de lecture afin de garder une cohérence plus forte dans la compréhension du texte.   Pour information les passages entre guillemets, en italique, sont des citations du texte d’origine ou des textes cités en référence. Les autres guillemets indiquent juste une accentuation du texte. Livre essentiel pour la compréhension des enjeux et des jeux en œuvre dans les entreprises et la « société » en général aujourd’hui, de nombreuses références à des débats ou questions contemporaines sont posées tout au long de cette analyse, afin d’ouvrir à la discussion ou à la recherche plus poussée sur des thématiques toujours et même de plus en plus d’actualité.

            Partie 1 - Les travailleurs indociles

            Au début des années 1970, le monde occidental vit ses dernières années de « trente glorieuses ». Le taylorisme et ses réponses autoritaires rencontre des résistances ouvrières. « La discipline du travail s’est effondrée » peut-on lire dans le New York Times alors même que le sabotage des chaînes de production ou la lutte contre les cadences jugées infernales s’intensifient. Les réponses disciplinaires du management, la déqualification des ouvriers, le contrôle intensif de la production vont même entraîner une des plus grandes grèves dans l’automobile américaine, à Lordstown chez General Motors en 1972…

            En France, dès 1969-1973, de grandes grèves ont également lieu dans l’automobile (Le Mans en 1969, Flins et Billancourt en 1973 ou encore Aulnay en 1982, huit ans après l’ouverture de l’usine. Les raisons de la colère sont sensiblement les mêmes que celles présentées par G. Chamayou dans son livre : contre le contrôle, le flicage et pour l’amélioration des conditions de travail…

            Les psychologues (Maslow), les sociologues, les managers se penchent sur le corps du malade qui lui, rêve d’insubordination… le but est de le faire rentrer dans le rang, même si pour cela, de nouvelles « théories » apparaissent nécessaires. Car contrairement à la période de développement du « compromis fordien » (consistant en une relative amélioration des conditions de vie par un meilleur salaire en échange d’une « soumission » aux contraintes de la production), c’est à ce moment-là « la relative prospérité matérielle qui est identifiée comme la source de nouvelles dissensions ». Il s’agit donc cette fois de vanter « la participation des travailleurs afin d’accroître leur productivité en même temps que leur satisfaction… » ou l’art de passer de la verticalité à l’horizontalité mais toujours dans un même but : augmenter la productivité et donc, in fine, le profit. Un avant-goût du « Kaizen » ou comme le définit Fréderic Lordon :  « faire entrer des puissances d’agir tierces dans la poursuite de son désir industriel à soi, voilà l’essence du rapport salarial. » (Lordon, Désir et Servitudes, page 20)

            Car ce qui était en jeu au moment où le taux de profit montrait des faiblesses, c’était le « rapport de force » jugé trop favorable à la classe ouvrière qui grignotait les marges par la satisfaction de certaines de ses revendications (salaire, fonctions, garanties sociales). L’arrivée de la « crise » du début des années 1970 tombait à point nommé et elle était même assumée en tant que telle par les éditorialistes de la presse économique spécialisée américaine. En bref, le plein-emploi et l’assurance chômage, entre autres, pouvaient être vécus comme autant de « garantie pour l’avenir » et du coup comme des « amortisseurs sociaux » empêchant toute soumission du prolétariat par la faim ou la peur (du chômage, de la répression, etc.). Faut-il rappeler ici la « Dissertation sur les lois sur les pauvres » de Joseph Townsend qui expliquait en 1786 : « Pour pousser les pauvres à travailler, nul besoin de les y contraindre par la loi. Cela « donne trop de peine, exige trop de violence, et fait trop de bruit : la faim, au contraire est non seulement une pression paisible, silencieuse et incessante, mais, étant le mobile le plus naturel du travail et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants ».

            L’État providence est montré du doigt parce que ses mécanismes de protection empêchent « les plus démunis de se plier à des impératifs de marché présentés comme de puissantes aiguillons à la vertu » (G. Gilder). Citons, au-delà de G. Chamayou, ce bon mot du même Gilder : « L’évènement le plus important dans l’histoire récente des idées est la mort du rêve socialiste » (Le Monde, 20 avril 1981, Richesse et pauvreté). Ainsi, pour lui, ce n’est même pas de la chute du socialisme « réel » dont il faut se réjouir, mais de la fin de l’idée même d’une autre société, d’un rêve, d’une perspective. Un peu moins de 10 ans plus tard, certains n’hésiteront pas à pronostiquer, dans la même veine, la « fin de l’histoire » avec la chute du Mur de Berlin.

            La « pacification » syndicale passant par la « négociation collective » plutôt que par la lutte des classes n’était donc plus suffisante pour les capitalistes, parce que justement le « compromis fordien » n’était plus à l’ordre du jour. On peut même extrapoler en affirmant qu’il n’était plus question pour les dirigeants économiques de tolérer ne serait-ce qu’une redistribution de miettes sous couvert de la négociation salariale, mais de remplacer l’obsession de la fiche de paye par l’obligation de la traite de crédit ! Et pour cela, nul besoin de syndicats, aussi intégrés soient-ils… Ce revirement, peut-être peu abordé par G. Chamayou, explique en partie cette « déclaration de guerre aux syndicats », une guerre qui se concrétise par le recrutement de « consultants », d’officines regroupant d’anciens barbouzes ou militaires, des « unions busters » prodiguant de multiples conseils pour « flinguer le syndicat.

            Car, ce que les capitalistes ont vite compris c’est leur intérêt à porter le conflit, l’envie et l’indignation en dehors de l’entreprise. Le risque est très joliment illustré par une parabole géométrique de Frédéric Lordon : « l’indignation est le nom générique de la dynamique passionnelle qui d’un coup rouvre l’angle alpha et désaliène les vecteurs conatus dd’ avec le vecteur maître D. La sédition c’est le devenir orthogonal - prendre non pas la tangente mais la perpendiculaire. » (Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, Page 180).

            Pour résumer, toute ouverture de cet angle, même timide, sous les coups feutrés et retenus du réformisme syndicale est incompatible avec la géométrie capitaliste. Tout éloignement du désir maître (le profit pour soi) aussi petit soit-il (une augmentation de salaire est tout de même assez éloignée de la confiscation pure et simple du profit ou des biens du capitaliste) est encore trop, alors que le but du maître reste encore et toujours d’obtenir plus de ses serviteurs mais à moindre frais.

            D’ailleurs, une question d’actualité que l’on peut se poser à l’aune de la mise en place de la fusion des IRP en France (fusion CE-CHSCT-DP) et de la perte de mandats pour 200 000 salariés (une paille !), n’est-elle pas celle-là ? Par la voie d’un État qui récuse dans les faits la notion de « providence » (rebaptisée pour mieux la dénigrer « d’assistanat »), le sabordage de la représentation syndicale sauce Macron-El Khomri n’a-t-elle pas pour conséquence l’empêchement à tout prix de la réouverture de l’angle alpha ou n’exprime-t-elle pas la volonté d’un « réalignement » par la force ? Car pour saborder les syndicats « de lutte », le pouvoir n’hésite pas à jeter par-dessus bord l’intégralité de l’équipage, réformistes inclus… Une continuité, hexagonale pour le coup, de la guerre aux syndicats pourrait-on dire ! Un alignement par la Loi d’une géométrie qui souffre pourtant et intrinsèquement d’exceptions à la règle, comme toute science qui se respecte. Mais il est vrai là encore que lorsque le projet systémique est une privatisation de la protection sociale (entre autres), il n’y a pas besoin de tant de syndicalistes pour gérer un bien qui a vocation à ne plus être « commun » (les retraites, la sécurité sociale, la santé, la dépendance, etc.)

            Certains ne s’y trompent pas comme ce délégué syndical central de la CFE-CGC qui pronostique dans l’Express du 18-09-2018 : "S'il y a des problèmes à la cokerie ou au laminage, comme il n'y a plus d'élus de proximité pour faire remonter l'information et déminer la grogne, les ouvriers débrayeront sans préavis. Et tout le monde sera pris de cours ». Et d’autres  encore qui sentent bien que ce nouveau « vide » pourrait être éphémère, risquant ainsi le renvoie de la confrontation sociale sur les terres inconnues de « nouvelles mobilisations » : « L’un des enjeux de la mise en place du CSE est justement que le champ de la relation sociale ne soit pas en jachère du fait d’une perte de moyens et d’actions des organisations syndicales. La simplification des instances est une nécessité mais il faut savoir raison garder. Le référendum est une chimère et la nature a horreur du vide. Je pressens l’émergence de communautés éphémères qui joueront la dimension tribunitienne et ainsi symboliseront une nouvelle relation sociale. » (Adeios Consulting, le Blog - 19-12-2018).

Partie 2 - Révolution managériale.

            Parallèlement à cette volonté d’écraser tout « rapport de force » pouvant être perçu comme favorable aux salariés, le capitalisme devait s’atteler à répondre à un autre souci : la « délégation de pouvoir managériale ». La prise de pouvoir par les actionnaires obligeait ces derniers à confier la gestion quotidienne de l’entreprise à des « managers salariés ». Cette thèse « de la séparation de la propriété et du contrôle » avait été élaborée par Adolf Berle et Gardiner Means dans leur livre « The Modern Corporation & private property », la question principale étant celle, du coup, de la légitimité du pouvoir des managers…

            Nous passerons très vite sur la théorisation de la « propriété des moyens de production » devenue liquide, qui se serait « évaporée pour de bon » entraînant une autodissolution du « capital - voir du capitalisme… » le développement de ce dernier après les années 1970 nous a prouvé le contraire… et Carlos Ghosne y réfléchit encore du fond de sa geôle nippone…

C’est Milton Friedman et ses Chicago boys, après que la fondation Rockefeller ait déjà alerté du risque insensé de comparer le gouvernement industriel à celui d’un gouvernement démocratique, qui remettait la balle au centre en assénant que la doctrine de la « responsabilité sociale » impliquait « l’acceptation de la vision socialiste selon laquelle ce sont des mécanismes politiques, et non pas des mécanismes de marché, qui sont appropriés pour déterminer l’allocation de ressources ». (A Friedman Doctrine : the social Responsability of Business is to Increase its Profits », NYT, 13 September 1970.

            Mais… confier son porte-monnaie (l’entreprise) à quelqu’un en charge de le remplir mais surtout pas d’y toucher (le manager) n’est pas sans poser de problème à celui qui récolte (l’actionnaire). De là, une « théorie de l’agence » et plutôt d’ailleurs un problème « de police de l’agence » (Barry Mitnick). La question étant alors : comment imaginer un système de surveillance sans alourdir ces coûts d’agence ?

            Question d’actualité également, puisque par exemple Pascal Quiry et Yann le Fur, dans leur « Lettre Vernimmen » de mars 2019 posent justement le problème « d’une évaluation empirique des conflits d’agence ». Ils tentent d’y répondre avec la collaboration de Simon Gueguen, enseignant-chercheur à l’Université de Cergy-Pontoise. Ne reculant devant aucun sacrifice, on y apprend que les financiers ont élaboré des « modèles » s’appuyant sur deux paramètres en particulier : « 1. La part des flux de trésorerie disponible (FTD) qui peut être captée par le majoritaire (l’actionnaire) au-delà de sa part au capital de l’entreprise, que l’on désigne parfois par le terme bénéfices privés. 2. Le pouvoir de négociation des actionnaires en cas de défaut. (Si ce pouvoir est élevé, les actionnaires pourront récupérer une plus grande part de la richesse résiduelle en cas de défaut sur la dette). »

            Ces « modèles financiers » visent à répondre également, dans ces conflits d’agence, aux rapports entre majoritaires et minoritaires au sein même de l’actionnariat et de conclure : « Finalement l’article montre aussi que les réformes entreprises en Europe pour augmenter le pouvoir des minoritaires (en France et en Italie notamment), se sont traduites par une baisse du niveau estimé des conflits d’agence. » (…et donc des coûts, CQFD)

            Il s’agit là d’une illustration pertinente de l’actualité et de la transformation de la « théorie de l’agence » depuis qu’elle a été définie en 1976 par Michael C. Jensen et William H. Meckling.

G. Chamayou démontre ensuite comment la notion de « marché du contrôle managérial » introduite par Henry Mann, a fait jouer à la Bourse le rôle de cet « instrument de contrôle et de discipline des managers » tant recherché : la chute du cours des actions peut entraîner leur rachat par d’autres acteurs qui trouveront de nouvelles solutions pour diriger l’entreprise au mieux de leurs intérêts. Une sacrée « Épée de Damoclès » au-dessus des managers concernés. Le flic est aussi dans le flux financier pour paraphraser J-P. Durand dans « La Chaîne invisible ».

            C’est d’ailleurs à ce titre que les marchés financiers seront libéralisés par Reagan, libéralisation qui, rappelle G. Chamayou, a entraîné des OPA hostiles sur plus d’un quart du « Top 500 » des entreprises américaines, laminant la « classe ouvrière américaine » et faisant régner la discipline économique au-delà de toute espérance.

             Et c’est ainsi que la « théorie du ruissellement » a été mise en œuvre, une théorie du ruissellement chère à E. Macron. Sauf qu’ici, cette « théorie du ruissellement » s’applique non pas à la redistribution de richesses qui n’ont par nature aucune vocation à retourner dans la poche des gueux, mais à la discipline de toute la chaîne hiérarchique. Car cette discipline ne s’arrête évidemment pas à l’étage du management mais « ruisselle » justement sur tous les étages inférieurs, provoquant in fine la répression (syndicale et salariale), l’intensification des TMS (Troubles musculo-squelettiques), la généralisation des RPS (Risques Psychosociaux), une certaine généralisation de la violence contre soi (suicides)…

Partie 3 - Attaque sur la libre entreprise

            Semblable au gouvernement d’un pays, la grande entreprise se caractérise par l’établissement d’un « gouvernement privé » autorisé à dicter ses propres règlements pour la conduite de ses affaires. Avec un « risque » inhérent à tout gouvernement : la volonté des administrés d’interférer, une volonté de contrôle de la part de ceux qui subissent ses Lois. C’est le chemin qu’empruntaient les activistes des années 1970 en investissant les assemblées générales d’actionnaires, donnant lieu en réaction à des pratiques d’auto-défense des firmes afin d’éviter ces intrusions ou en réduire la portée politique. On assistait ici, par les actions  de ces militant.e.s, aux prémisses d’une volonté de contrôle de ces « gouvernements d’entreprise », de contestation du pouvoir actionnaire.

            Vécue comme une attaque du système économique américain, théorisé par Lewis Powell dans une note confidentielle (« Attaque sur la libre entreprise, 1971 »), l’enjeu était clairement de remonter à la source de la contestation, c’est à dire à la formation de l’intelligentsia, notamment dans les campus universitaires. Pour cela, une arme : l’argent ! L’idée était non seulement de couper les investissements aux universités « propageant des visions critiques de l’ordre capitaliste » mais également d’exercer un contrôle via ces mêmes investissements sur le contenu même de l’enseignement.

            Là encore, à un demi-siècle d’intervalle, on peut constater que cette « technique » de désarmement idéologique a fait des petits… La volonté du gouvernement actuel d’augmenter drastiquement les frais d’inscriptions (d’abord « last but not least » sous couvert des « étudiants étrangers ») participe à cette pratique toujours d’actualité : amener les étudiants à s’endetter pour pouvoir poursuivre leurs études (rappelons que l’endettement des étudiants américains constitue l’une des principales bulles financières actuelles). C’est ainsi s’assurer, on peut le présupposer, par cet endettement, d’un « contrôle » à postériori sur les étudiant.e.s en recherchant in fine la docilité sociale (immédiate ou future) et la soumission par l’asservissement à ces dettes.

Même logique pour le vieux « serpent de mer » de l’autonomisation des universités qui vise également, par le financement recherché des entreprises, à exercer une contrainte objective sur les filières, les matières, voir le contenu des cours en fonction des besoins de ces mêmes entreprises pour leur développement actuel ou futur.

Enfin, le débat actuel sur la question du programme des matières enseignées au lycée participe également à cette volonté de modéliser à la source l’éducation des futurs salariés.

Ce n’est pas par hasard que le Brésil, par exemple, vient de s’attaquer à l’enseignement de la sociologie et de la philosophie dans ses propres universités. La technique est la même : il n’y a pas de suppression en tant que tel des universités consacrées à ces matières, mais une allocation des fonds fédéraux qui leur sont destinés à d’autres filières. La rhétorique utilisée rappelle furieusement celle de Lewis Powell dans les années 1970. Abraham Weintraub, ministre de l’Éducation critique dans un journal brésilien « le marxisme culturel » qui a cours, selon lui, dans les universités brésiliennes. Il souhaite lui opposer une « logique gréco-romaine » et des valeurs « judéo-chrétiennes » (Libération, question posée par une lectrice le 27 avril 2019). Déclarations qui font écho à celles, de Robert Malott (présentées par G. Chamayou), grand patron de l’industrie chimique plaidant pour le contrôle du contenu des programmes, sachant, pour lui, qu’il est facile, même sans être un spécialiste « de s’assurer si un cours d’économie (…) présente ou ne présente pas les vues conservatrices de, mettons, Milton Friedman ».

            Mais s’attaquer à la source de la contestation ne suffisait pas. En parallèle, il fallait trouver le moyen d’intégrer les attaques dans une contre-offensive idéologique. « La responsabilité sociale des entreprises » est une de ces réponses, visant à transformer ces attaques en simples « critiques » afin d’assimiler ces dernières dans le discours dominant pour faire « bonne figure ».

            Michael C. Jensen et William H. Meckling ont relancé une « théorie de la firme », définissant l’entreprise comme un ensemble de « relations contractuelles », où elle ne serait finalement que le « nœud » (le « nexus) sur lequel viennent se greffer tout un tas de relations (contractuelles) : fournisseurs, actionnaires, employés, clients, managers sont sur un « pied d’égalité », tous dans un rapport d’interdépendance, la firme étant le lieu de résolution du « contrat » conclu unilatéralement par chaque partie. Comme le fait remarquer G. Chamayou, on est plus dans une « opération d’indéfinition » que dans un « travail de définition ». Du coup, avec comme seule perspective la réalisation du contrat, dans ce modèle la raison de l’entreprise (profit ou bien social) devient anecdotique dans l’esprit de leur concepteur.

            Il n’est donc pas question comme le fera D. Bachet ultérieurement, dans tous ses derniers essais, de lever la confusion entre la notion « d’entreprise » en tant « qu’organisation » et le concept de « société » en tant que « forme juridique ».

Car, justement, ce que voulaient éviter les néolibéraux de l’époque, c’est bien de révéler cet antagonisme « entreprise-société ». Pour cela, il fallait rendre transparents les « rapports de pouvoir », les « conflits » au sein de la firme et ne faire de cette dernière qu’un simple lieu de réalisation des contrats quels qu’ils soient (de travail, commercial, financier, etc.)

Cette volonté de « noyer le poisson » du pouvoir (ou « d’indéfinir » pour reprendre le terme de G. Chamayou) se trouve du coup mise à mal quelques dizaines d’années plus tard par des chercheurs comme Daniel Bachet qui, dans son dernier ouvrage (Reconstruire l’entreprise pour émanciper le travail, 2019) annonce la couleur : « Il serait donc souhaitable aujourd’hui et dans les années à venir de retrouver le « travail vivant » et créatif comme capacité de produire mais également de pouvoir et de contrôle de l’activité de chacun (souligné par nous). Il s’agit de construire la base d’un pouvoir politique sur les institutions pour faire exister et pour institutionnaliser le travail concret.

            Pour sortir du piège de la valeur capitaliste qui l’enferme dans une logique abstraite et univoque, le salariat organisé pourrait se donner les moyens de reprendre la main sur les finalités du travail. ». Or de « pouvoir » et de « contrôle » pour nos théoriciens libéraux des années 1970-1980, il n’en était justement pas question puisque c’est ce risque de détermination qu’ils voulaient à tout prix éviter !

            Question là encore contemporaine, puisque le « troisième volet du paquet Macron consacré à l’entreprise » (la Loi Pacte) précédé par le rapport Notat-Senard vise justement à écarter du débat la question de l’objet social de l’entreprise en en proposant une définition « à minima ». C’est ce que soulignent les « économistes atterrés » dans un texte d’analyse de ce rapport (Benjamin Coriat, 2018). Preuve s’il en était que la « théorie de la firme » élaborée par Jensen et Meckling est d’ailleurs bien rentrée dans les esprits, on peut lire sous la plume de Benjamin Coriat : « il faut rappeler – et c’est là leur grand mérite – qu’un groupe de chercheurs a depuis longtemps fait observer qu’il y a un fort décalage entre l’entreprise, entité complexe, constituée de plusieurs parties prenantes (souligné par nous) (managers, salariés, actionnaires au premier chef…) et sa représentation juridique, très faible, fragmentaire et pour tout dire inadéquate. »

            Et d’insister sur ces fameux courants réformateurs du capitalisme : la première orientation s’est construite sous l’étendard de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) en référence à l’entreprise conçue comme un ensemble de « parties prenantes » (R. Freeman, 2010).  Mais, sans « force légale » comme le font remarquer les économistes atterrés, « la RSE apparaît plus comme une activité de washing » qu’un réel engagement des entreprises. L’autre orientation, c’est le développement aux États-Unis des « flexible purposes » (objets multiples) qui viennent, un peu comme une réponse à la question de la « discipline managériale » vue plus haut, contrebalancer les « financiary duties » (obligations financières) qui imposent aux managers la maximisation du profit sous peine d’être poursuivis en justice. L’existence de ces « flexible purposes » garantie donc ces mêmes managers contre les poursuites et permet d’ouvrir le champ de l’objet social à des questions telles que celles de l’environnement par exemple.

            Les propositions du rapport Notat-Senard se situent entre ces deux possibilités, la balance penchant nettement du côté « formalisation à peu de frais » de la RSE avec une notion « d’intérêt propre » de l’entreprise (non précisé) et une volonté de « tenir compte des enjeux sociaux et environnementaux », mais là encore sans aucune contrainte !

            D’ailleurs, quel crédit apporter à cet « effet d’annonce » quand dans le même temps la députée rapporteuse du rapport sur « la santé au travail », Charlotte Lecocq exprime clairement dans « Acteurs Publics » le 10 avril 2019 que « les employeurs publics vivent la prévention en santé comme une contrainte », faisant écho à ses propres analyses dans le secteur privé (Basta du 18-03-2019) : « les entreprises seraient trop contraintes et trop contrôlées. » Des chefs d’entreprise y suggèrent de privilégier « une relation bienveillante » avec les employeurs, « dirigée vers le conseil et l’accompagnement avant contrôle et éventuelle sanction ». On imagine mal, dans ce cadre et sans contrainte législative particulière que l’évolution de « l’objet social » de l’entreprise pourrait fixer de nouvelles obligations comme celles de la santé-sécurité et le « bien-être » des salariés, qui plus est à une étape où le gouvernement vient tout simplement de supprimer les CHSCT par leur fusion-disparition dans les CSE !

Partie 4. Un monde de contestataires.

            L’entrée en scène du « conflit social externe », par des groupes d’activistes intervenant publiquement sur l’activité principale d’une entreprise comme par exemple contre le substitut de lait maternel commercialisé par Nestlé en 1974, va obliger les grandes multinationales à ouvrir un nouveau front.  Nouveau marché aussi pour les consultants de toute nature, qui, en se basant peu ou prou sur des modèles comme le SWOT (Forces et Faiblesses d’un marché normalement) vont élaborer différentes théories afin d’isoler les « radicaux » des plus modérés. L’équation pourrait se résumer à l’art et la manière de « coopérer avec les réalistes, dialoguer avec les idéalistes pour les convertir en réalistes, isoler les radicaux et avaler les opportunistes ».

            Cette manie du fichage et de la segmentation des acteurs ou groupes sociaux (internes ou externes) sera répétée à l’infini. L’on en retrouve encore de nombreuses traces aujourd’hui comme le rappelle un article de « Miroir Social » du 21-03-2019 : « Comment faire rentrer dans le rang les « nuisibles » au programme d’engagement participatif de la CPAM 44. » Quelques mois auparavant, c’était également la CPAM de l’Ain (la Voix de l’Ain du 18-09-2018) qui était prise en flagrant délit de fichage des « déchirés, des révoltés, des grognons, des hésitants, des passifs avec un organigramme accompagné de remarques sans ambiguïtés : « les révoltés sont à isoler, les opposants doivent être soumis… ».

            Le troisième acteur avec lequel la firme devait compter, c’est l’État. Il ne suffisait plus de se poser les questions du « gouvernement interne » ou de la meilleure manière de neutraliser les activistes, il fallait également intégrer la volonté de « capture du législateur ». Ne plus subir, mais passer à la contre-offensive sur ce terrain-là également était l’objectif d’Howard Chase exprimé dans son livre « Issue Management, Origins of the Future » en 1977 : veille stratégique des entreprises, nouvelle offensive en direction de l’intelligentsia universitaire. Il s’agit d’après G. Chamayou de compléter la gouvernance économique par « un art du management stratégique de l’environnement social ».

            D’où également la théorie des « parties prenantes » définies comme « les individus ou les groupes qui dépendent de la compagnie pour la réalisation de leurs buts personnels et dont la compagnie dépend pour son existence ». Ce modèle vient justement en écho à celui élaboré par Jensen et Meckling et présenté plus haut par G. Chamayou (le fameux « nexus »), le but, cette fois encore étant de « relativiser la place de l’entreprise » dans son environnement social, politique ou financier pour finalement « prétendre que le pouvoir n’existe tout simplement pas », qu’il y a juste des « groupes de pression, des parties prenantes » (Skateholder en anglais).

            Dans les faits, on le sait, ou plutôt l’actualité nous le prouve tous les jours, « c’est (toujours) l’intérêt actionnarial qui commande et son pouvoir est nécessairement sans partage ».

            La théorie des parties prenantes apparaît donc plus comme un écran de fumée permettant de « diluer les responsabilités » de l’entreprise et au management de se défouler dans une multitude de termes, graphiques et autres modèles analytiques.

            Les « parties prenantes » sont à ce point prégnantes, qu’on en retrouve la référence explicite dans pratiquement n’importe quel texte, rapport ou analyse contemporains

            Ainsi dans le dernier rapport de l’OIT (avril 2019) « sur la sécurité et la santé au coeur de l’avenir du travail », on ne trouve pas moins de douze fois ce terme. Exemple :

            « Néanmoins, les gouvernements, les employeurs, les travailleurs et les autres « parties prenantes » restent confrontés à une tâche immense pour bâtir des générations de travailleurs en sécurité et en bonne santé, aujourd’hui et demain » (Page 1)

            « Cette journée promeut la création d’une culture préventive globale de sécurité et de santé impliquant toutes les « parties prenantes » (Page 25)

            Dans le récente « Rapport Lecocq » (2018-08) « Santé au travail : vers un système simplifié pour une prévention renforcée », on le rencontre onze fois.

            Exemple :

            « La réussite de la réforme du système que nous proposons nécessitera de réunir plusieurs conditions - Une pédagogie de la réforme avec une phase d’explications permettant d’en faire partager le sens de la façon le plus large possible par toutes les « parties prenantes ». (Page 4)

            « Une telle généralisation devrait, en particulier dans une logique de RSE intégrant toutes les « parties prenantes » découler naturellement des politiques de prévention des EU… » (Page 62)

            Et l’on pourrait démultiplier les exemples, en y associant également un verbiage récurrent issu du monde de l’entreprise et plus particulièrement de la généralisation du flux tendu, du Lean management ou du « management par projet » : la fameuse « Co-construction » ou encore « l’agilité », termes employés à toutes les sauces et dans pratiquement tous les contextes. Jusqu’à la mise en place du CSE dans les entreprises qui fait l’objet d’une « recommandation » du Rapport Simonpoli-Gateau de mars 2019 : « préparer au plus tôt, dès la phase amont de l’élection, la transition des anciennes IRP aux futurs CSE : mise en place d’une organisation appropriée (en mode projet) de conduite de la réforme »      

            Le tout renforce l’analyse portée par G. Chamayou, à savoir que la théorie des « parties prenantes » « fournit au manager à la fois le lexique d’un discours éthique et les catégories opératoires pour une gestion stratégique de la contestation ». Les parties prenantes semblent en effet niveler les relations, nier tout rapport de subordination, gommer les « rapports de force… ». En gros, pour caricaturer, il suffit d’un « peu de bonne volonté » pour que les réformes soient efficaces. Exit les luttes et exit la lutte des classes en particulier !

Partie 5 - Nouvelles régulations

            Élaborer une théorie des « parties prenantes » ne suffit pas à interférer avec le législateur et les lois ou avec certaines régulations (environnementales, sociales) vites insupportables pour les néolibéraux.  La théorisation des « soft law » issue d’un combat perdu par l’ONU face à l’OCDE, combat piloté par les américains dans l’établissement de « principes directeurs pour les entreprises multinationales », ouvrait la voie à une culture du cynisme dans l’évaluation des « coûts » supportables par les entreprises dans le cadre de ces régulations. Pour résumer, la ligne suivie par les multinationales est relativement simple : « du hard law pour protéger les droits corporate et du soft law pour réguler les droits sociaux ». Cynisme puisque le calcul consiste à estimer le prix d’une vie ou le prix d’un « risque » en faisant la balance avec les profits réalisés. Évidemment, tout mouvement de la balance vers une atteinte au profit est irrémédiablement combattu. On assiste ainsi à des systèmes de compensation, notamment sur le plan des coûts environnementaux, où l’on aboutit soit au fait que les « pollués » achètent à leur pollueur le droit de ne pas l’être, soit que l’on considère (ce qui est le credo des néolibéraux) qu’il faut « intégrer la logique capitaliste de la valeur » c’est-à-dire étendre le domaine de la propriété privée aux biens communs ou publics. « La possibilité pour les entreprises d’être payées pour réduire leurs émissions de GES a quelque chose de pernicieux, ce qui n’empêche pas les projets de compensation douteux de pulluler sur le marché du carbone. » (Naomi Klein, Tout peut changer, page 253)

            Ce livre de Naomi Klein (Tout peut changer, 2015) donne par ailleurs de nombreux exemples des stratégies utilisées par les entreprises pour neutraliser les risques et les coûts liés aux questions du changement climatique. Citons pour exemple les investissements catastrophiques (d’un point de vue écologiste) du mouvement environnementaliste, notamment américain) dans les grandes entreprises (Naomi Klein, tout peut changer, page 226). Le point de vue des néolibéraux peut être résumé par cette citation de Ronald Reagan : « Un arbre est un arbre ; combien d’autres arbres avez-vous besoin de contempler ? ». La thèse fondamentale, comme le rappelle G. Chamayou est que « l’appropriation marchande de la nature est la condition de sa préservation. Les « biens communs », à contrario, sont réputés être une tragédie »

Partie 6. L’État ingouvernable.

            Si, un temps, les théoriciens du libéralisme ont pu se poser la question de la gouvernance d’entreprise sur le modèle de la conduite d’un État, la solution inverse est vite apparue dans les années 1970.  La « théorie des choix publics » visait clairement à une remise en cause de l’État keynésien et au contrôle des mouvements sociaux. Pour Claus Offe (« Contradictions of the Welfare State, 1979), « les sociétés capitalistes sont toujours ingouvernables ». Car d’un côté l’État doit garantir la profitabilité des entreprises et de l’autre, du fait de cet impératif, il ne peut durablement pourvoir à la régulation (condition de son maintien au pouvoir sous peine de « décevoir ses électeurs ») sans se heurter à l’opposition du capital.

            La question de la démocratie en tant que système politique est posée. Et les libéraux qui se pose cette question (y compris à la sortie de la deuxième guerre mondiale !), peuvent compter sur l’analyse de Jensen et Meckling en 1978 « Nous avons la conviction que notre forme de démocratie politique et le système de marché sont en fin de compte incompatibles ». Certains comme Hayek, obnubilé par l’exemple Chilien n’hésitent pas à affirmer que « la liberté personnelle » peut parfois être « mieux préservée sous un régime autoritaire que sous un gouvernement démocratique » !

            Pour Hayek (La route de la servitude) ou Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie), l’analyse se résume à grands traits dans le fait que « la démocratie ou l’État-providence alimente un socialisme qui mène en droite ligne au fascisme ». L’après-guerre leur donnera tort en remettant l’accent au contraire sur l’État providence… Ils devront attendre l’ère Reagan-Thatcher pour que leurs idées reviennent sur le devant de la scène. L’enjeu est toujours le même, trente ans après la fin de la guerre : limiter les effets de la démocratie et faire en sorte de développer un « modèle de gouvernement constitutionnellement limité » en matière de décision économique.

            En fait, cela pourrait correspondre aux seules fonctions régaliennes de l’État : la police, la justice, l’armée… Et encore ! Si l’on regarde du côté des États-Unis, on peut voir que ces fonctions se sont réduites comme peau de chagrin : la privatisation de l’Armée a été accélérée après les attentats de 2001 (ce que Naomi Klein appelle le « complexe du capitalisme du désastre », La stratégie du Choc, 2008, pages 22-23), les prisons sont privatisées, les occupations extérieures sont confiées d’un point de vue logistique à des « multinationales de la sécurité » qui livrent les camps clés en main, MacDo compris !

Plus généralement, dans les pays occidentaux, le déficit public reste l’argument principal justifiant la privatisation des services publics, la remise en cause des acquis sociaux dont beaucoup ont à voir justement avec les mesures prises à la sortie de la seconde guerre mondiale dans le cadre de l’État-providence.

Plus près de nous, l’organisation du « grand débat » présenté comme une réponse à la mobilisation des Gilets Jaunes participe de la même stratégie. Là où la population exige de la « justice fiscale », le gouvernement annonce des « baisses d’impôts » donc une attaque directe sur le financement des services publics et des… « services de l’État ». La construction de la Lettre d’Emmanuel Macron aux français (13 janvier 2019) est l’exemple type de cette technique qui consiste, en transformant la colère sociale en « critique », à utiliser cette transformation pour en faire un levier pour les décisions prises par l’État… afin de perpétuer la politique initiale !

            Exemple : « Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace (se rapporte à l’exigence de justice fiscale immédiatement neutralisée par la question suivante…) Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? (Tant le pouvoir ne veut pas revoir mis en question la suppression de l’ISF ou pire se développer une exigence d’augmentation générale des impôts pour les plus riches)… E. Macron a au moins la politesse de prévenir que la « baisse d’impôt » entraînerait obligatoirement une « baisse du niveau global de la dépense publique… et donc aboutirait à une nouvelle attaque contre les services publics, ce qu’il ne dit pas par contre (justement une des revendications exprimées du « Plus de services publics de proximité » par les Gilets Jaunes).

            Les questions suivantes de sa lettre éclairent toutes justement les projets du gouvernement : « Faut-il supprimer certains services publics ? » « Y’a-t-il trop d’échelons administratifs ou de niveaux de collectivités locales ? », etc.

            Où l’on rejoint les propos d’Andrew Gamble mis en avant par Grégoire Chamayou : « Si l’État doit se renforcer, c’est pour mieux s’affaiblir : « Une action ferme et décisive est nécessaire pour réduire les programmes de dépenses publiques et les impôts, pour privatiser (…) les services publics et pour abolir les agences interventionnistes et régulatrices ». (Andrew Gamble. The free Economy and the Strong State)

            À croire d’ailleurs que le gouvernement Macron (mais ses prédécesseurs mériteraient la même référence), a longuement potassé tous ses classiques de la manipulation. Notamment lorsque l’on pense à Madsen Pirie et sa conception de la « micropolitique » néolibérale. Car il s’agit, à proprement parlé, d’une illustration pratique de la lettre du Président Macron mis en évidence ci-dessus. Le concept en est simple : « trouver les moyens techniques de modifier les choix que font les gens en altérant les circonstances de ces choix ». Une méthode par ailleurs mille fois utilisées dans les entreprises lorsqu’il s’agit par exemple d’imposer une restructuration tout en permettant à une toute petite minorité de salariés d’en tirer un avantage quelconque (ou d’en éviter un désavantage quelconque), permettant ainsi de se servir de cette minorité comme cheval de Troie pour valider le projet global de l’entreprise. « En faisant sortir le service du monde politique pour le placer dans un monde purement économique » on ne change pas seulement de régime de propriété, mais aussi de mode de gouvernement.

            C’est en fait un véritable programme de « privatisation » et de remise en cause des acquis centraux de la population qui est imaginé, en s’appuyant sur un leitmotiv efficace : « Étant donné que vous ne serez pas « touchés personnellement », en quoi cela vous concernerait-il donc politiquement ».

Ainsi, pour retomber dans le micro-exemple, c’est la voie qu’a choisi La Poste dans ses restructurations : en supprimant les tournées sur lesquelles il n’y avait plus de titulaires, en garantissant aux plus âgés de ses facteurs, un régime spécial (présenté comme une reconnaissance de leur expérience) ou en prévoyant les nouvelles formes d’organisation du travail soit « aux volontariat » soit « aux nouveaux arrivants », on arrive à une situation où peu ou prou et à quelques exceptions notoires, cette grande entreprise a restructuré ses services sans avoir à affronter une remise en cause globale de ces réorganisations. Le programme peut être le même à l’échelle d’un État qui saura prendre les formes et le temps pour mettre en œuvre ses attaques les plus centrales (privatisation, régime de retraite, sécurité sociale, etc.) en s’épargnant le risque d’être confronté à une « grève générale », voire pire).

            À ce sujet, le mouvement récent des Gilets Jaunes marque peut-être une limite objective à cette stratégie puisque, paradoxalement, la mobilisation est apparue justement sur une mesure annexe (l’augmentation des taxes sur le carburant) : l’État a voulu s’exonérer d’une attaque centrale sur le pouvoir d’achat (par exemple, l’instauration d’une « Taxe Carbone » identifiée et identifiable) et c’est au contraire sur la « mesure cachée » que la protestation est apparue et s’est développée. C’est un peu comme si, à l’occasion d’une restructuration, pour reprendre notre exemple, les salariés servant de « cheval de Troie » à la direction se mettait en grève pour exiger que l’indemnité prévue soit versée à vie plutôt que sur deux ans.

            Ce qui sera peut-être un  « tournant » dira ce qu’il a à dire au bout de son expérience, mais une chose paraît claire : lorsque Grégoire Chamayou explique que « le coeur de cible de la micropolitique néolibérale, ce sont les classes moyennes » et que « la fragmentation de la structure de classe qui en a résulté a facilité la recomposition de la politique autour de l’axe égoïstement « survivaliste » favorisé par la Nouvelle Droite », on est bien amené à s’interroger (mais cela devrait faire l’objet de recherches plus poussées sur la question) sur le fait que ce « mouvement des gilets jaunes » porte peut-être en lui un virage à 180° vis à vis des modèles théorisés par les néolibéraux ces quarante dernières années.

            Conclusion

            La conclusion s’impose d’elle-même et suffirait en cette phrase de l’auteur : « On a beaucoup dit que le libéralisme autoritaire était un oxymore, ce serait plutôt un pléonasme. » On pourrait se dire en refermant le livre, « et bien ! Quelle histoire ! ». Le souci majeur, que j’ai essayé de relayer tout au long de cette note de lecture, c’est que ce n’est pas « l’histoire », ce n’est pas une « histoire », mais bien le présent.

            Le capitalisme se régénère en permanence et il a cette faculté d’intégrer ses plus puissantes critiques pour en faire les bases d’une nouvelle stratégie. Jusqu’à la fin programmée de la vie sur terre qui devient dans ses bras de nouveaux marchés (géo-ingénierie, construction « d’abris antitout » pour les ultra-riches, exploration planétaire remise à l’ordre du jour, etc.).

            La perspective de G. Chamayou, « contre le libéralisme autoritaire, rouvrir le chantier de l’autogestion » est effectivement une belle source d’inspiration. La seule question qui vaille reste tout de même : avec qui ?

             Les expériences, les luttes passées ou à venir, Occupy, Nuit Debout, Notre Dame des Landes, Front social, Gilets Jaunes poussent à l’innovation sociale, à de nouvelles rencontres, à de nouveaux projets qui ne pourront être issus que du génie collectif de mouvements sociaux, de défaites, de victoires…

            Et quelle plus belle conclusion que de laisser la parole à Simone Weil, qui, retournant dans l’usine où elle avait travaillé pendant les grèves de juin 36 écrit :

            « Dans ce mouvement il s’agit de bien autre chose que de telle ou telle revendication particulière, si importante soit-elle…

            Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange.

            Comme on se sent entre camarades dans ces ateliers où, quand j’y travaillais, chacun se sentait tellement seul sur sa machine ! Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivé sur sa machine, de former des groupes, de causer, de casser la croûte…

            On se promène parmi ces machines auxquelles on a donné pendant tant et tant d’heures le meilleur de sa substance vitale, et elles se taisent, elles ne coupent plus de doigts, elles ne font plus de mal. Joie de passer devant les chefs la tête haute (…)

            On est bien trop content. On est sûr que les patrons céderont. On croit qu’il y aura un nouveau coup dur au bout de quelques mois, mais on est prêt. On se dit que si certains patrons ferment leurs usines, l’État les reprendra.

            Et les revendications, que faut-il en penser ? Il faut noter d’abord un fait bien compréhensible, mais très grave. Les ouvriers font la grève, mais laissent aux militants le soin d’étudier le détail des revendications. Le pli de la passivité contracté quotidiennement pendant des années et des années ne se perd pas en quelques jours, même quelques jours si beaux.  Et puis ce n’est pas au moment où pour quelques jours on s’est évadé de l’esclavage qu’on peut trouver en soi le courage d’étudier les conditions de la contrainte sous laquelle on pliera encore. On ne peut pas penser à ça tout le temps. Il y a des limites aux forces humaines. On se contente de jouir, pleinement sans arrière-pensée, du sentiment qu’enfin on compte pour quelque chose ; qu’on va moins souffrir ; qu’on aura des congés payés, qu’on aura de meilleurs salaires et quelque chose à dire dans l’usine, et que tout cela, on ne l’aura pas simplement obtenu, mais imposé. On se laisse, pour une fois, bercer par ces douces pensées, on n’y regarde pas de plus près. ». (Grèves et joie pure, Libertalia, 2016)

            La force créatrice dans l’incertitude ou le fatalisme dans les certitudes comme le propose A. Lipietz dans sa page Facebook du 3 mai 2019 après les événements de la Pitié-Salpêtrière et les réactions macronistes débridées :

            « Ce sont de vieux militants. Ils ont eu à certains moments de leur vie le courage de se révolter contre une vérité établie. Là non. Donc il n’y a pas d’expérience qui vaille, pas d’effet cumulatif, d’intelligence qui se construit, individuellement, collectivement.

            Le cerveau humain n’apprendra jamais rien. La Planète est foutue ».

            Même si son billet est très bien écrit, à tout prendre, je choisis la conclusion de G. Chamayou et le réalisme de Simone Weil. Au boulot !

 

 

 

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