Merci Barbara Stiegler

Barbara Stiegler vient de sortir un petit opuscule chez Verdier : « Du cap aux grèves, Récit d’une mobilisation ». Une invitation à aller plus loin dans les débats et les propositions.

le-temps-des-cerises-stiegler
L’effet miroir

Je l’avoue. Quand j’ai reçu le livre de Barbara Stiegler que j’avais commandé pour mon anniversaire, j’ai été profondément déçu ! Quoi !!! Un si petit livre (135 pages) dans un format tout aussi réduit pour parler d’un sujet aussi imposant ? Sortant à peine de la lecture délicieuse de son « Il faut s’adapter » et plongé dans l’interminable « Nouvelle raison du monde » de Dardot et Laval (dont l’analyse est autant intéressante que le style est… refroidissant !), je m’attendais presque à une anthologie du mouvement social de ces deux dernières années…

Mais quand j’ai feuilleté ce petit livre (pas rouge, mais jaune), que j’ai parcouru quelques lignes glanées ici ou là, j’ai vite compris que la taille ne faisait rien à l’affaire ! Et effectivement ! Dévoré dès le café du lendemain matin, je n’avais plus aucun grief sur la taille… sinon du regret que Barbara Stiegler n’ait pas eu plus de temps pour rentrer dans les détails.

Le premier élément, qui est loin de représenter l’objet du livre, c’est un petit détail concernant son état de santé. Si j’avais l’occasion de lui parler en « camarade » et d’être dans son cercle d’amis, j’insisterai d’abord sur la nécessité de prendre très au sérieux le clignotant qui s’est allumé dans sa vie sous la forme des signes avant-coureur d’un burn-out. Il n’y a pourtant que deux petits paragraphes sur le sujet (page 47 et 48), mais sa description résonne en écho à ce que j’ai pu écrire dans les premières heures de mon burn-out début 2018, une maladie que j’ai longtemps refusé de voir mais qui m’a anéanti pendant des mois.

Voilà ce que Barbara Stiegler écrit :

« Quelque chose s’est détraqué, une grande fatigue s’est installée. Pendant que des centaines de mails s’accumulent dans ma messagerie, tous chargés de tâches dont je ne vois jamais la fin et qui me font dériver vers des plateformes et des applications toujours plus aberrantes, je sens que je perds pied. Cette pieuvre que je nourris et qui vit chez moi, au coeur de mon ordinateur personnel, me fait l’effet de l’hydre antique. Dès que j’en coupe une tête, une myriade d’autres repoussent aussitôt, me condamnant à un combat sans fin. » (Page 47)

Et voilà ce que j’écrivais en un style beaucoup moins poétique :

« La pluie numérique tu sais ce que c’est ? La pluie numérique c’est le temps qu’il fait tous les jours dans ma tête... Une pluie fine, permanente... Le MAC (…) ouvre mes boites mails automatiquement.... ça pleut de partout, ça suinte, ça inonde, ça te recouvre, ça te noie cette merde... en tout... 54 206 mails non lus.. qui m’attendent, me regardent, m’interrogent... le niveau monte, monte, oh.... je ne sais pas nager là dedans... 54 000 mails non lus, t’as qu’à imaginer ceux qui sont lus, classés, archivés, répertoriés... overdose... Des milliards de nouvelles, d’informations, d’avis, d’engueulades, d’insultes, d’appel à l’aide... piqure permanente, en manque... overdose, overdose.... le cerveau qui fait le balancier à droite et à gauche.... le cerveau ou les yeux... je vois quoi ? Plus rien... ça défile, défile.... prend de la vitesse, les paysages se brouillent, tu discernes plus rien... chaque minute de chaque heure de chaque journée doit être occupée, fonce, fonce.... dérapage controlé... dérapage non controlé... et cette putain de route qui défile... et tout les matins, de plus en plus, cette même question... l’eau de la Seine est-elle vraiment si froide.. si je donne un coup de volant à droite... là... je passe entre les deux arbres non ? surtout ne pas oublier... tu dois monter le dossier... ah et la réunion tu y as pensé.... si je freine un peu fort ici.... avec les feuilles.... je devrais glisser... 54 000 mails... tous les matins, tous les matins.... ce bord de seine... si beau... petite route, si glissante... la voiture s’enfonce tout doucement et je regarde mon ordinateur se noyer.... »

Oui voilà. C’est aussi ce qui me fait penser que c’est avec des personnes comme Barbara Stiegler que je veux continuer les débats et comprendre ce qu’il se passe dans notre monde ; ce sont ces petites phrases sur sa propre fragilité et son mal-être par rapport à ce qu’on lui demande d’être et de faire. Le burn-out c’est la maladie de celles et ceux qui en font trop, jamais de celles et ceux qui glandent toute la journée en attendant que les autres fassent leur travail. C’est mon premier « merci » à Barbara Stiegler. Reconnaître sa propre fragilité est sans doute le pas le plus dur à franchir dans la reconnaissance de cet embrasement de l’intérieur, de cet anéantissement du « moi » qu’est le burn-out !

Mais l’effet miroir ne s’arrête pas là. Le parcours que nous présente Barbara Stiegler est exactement l’inverse du mien et forcément, à un moment donné, on ne peut que se croiser… c’est chose faite par les livres ! Professeure d’université, philosophe, écrivaine, elle ouvre son recueil par cette reconnaissance que rien dans son parcours « ne la prédisposait à se mobiliser » (page 7) et qu’en outre, elle n’a, « à ce jour, presque jamais connu de lutte sociale » et qu’elle ne sait « pas grand chose de l’organisation d’une assemblée générale, d’un piquet de grève ou d’une manifestation » (page 8).

Mon parcours est inverse : militant acharné, voir professionnel depuis le lycée (j’ai 58 ans aujourd’hui), j’ai écumé le mouvement social ces quarante dernières années : Grèves lycéennes de la fin des années 1970, militantisme à l’UNEF ID au début des années 80, militantisme à la LCR d’Alain Krivine, constitution de comités Solidarnosc, militant révolutionnaire au sein de l’armée en 1984 pour constituer un « comité de soldats » et mener des campagnes au sein même de l’institution militaire, construction d’une association de chômeurs et de jeunes galériens au milieu des années 1980 à Tours (première pierre de la construction du mouvement chômeur AC !), chargé de canaliser toutes les obédiences sectaires à l’Université pendant le mouvement Devaquet en 1986, tournant ouvrier et entrée à La Poste à la fin des années 1980 laissant définitivement mes études universitaires, investissement dans la CGT puis dans SUD, j’en passe et des meilleurs et puis…. Le trou noir !

Cette maladie qui me fauche, des « faux amis » qui me lâchent et me trahissent, d’autres maladies, d’autres trahisons et le déclic au pire de ma dépression : reprendre mes études, rentrer directement en Master 2 de sociologie du travail, passer mon examen et l’avoir, avec en prime cette petite fierté d’arriver premier de ma promotion, faire face à de nouvelles trahisons, perdre mon travail, me retrouver au chômage et depuis 4 mois sans aucune allocation ni revenu, mais garder la tête hors de l’eau ! Et aujourd’hui me lancer dans une thèse avec le soutien sans faille d’un professeur d’université en particulier et l’appui de mes proches.

Me voilà à mon tour, aussi perdu que Barbara Stiegler dans une Assemblée générale, à hanter des « séminaires » pour lesquels je dois apprendre les codes, les signes, le fonctionnement ou tenter d’écrire des articles pour des revues en mettant de côté 40 ans de rédaction de tracts, de mot-d’ordre, ou de plans foireux pour des lendemains qui ne chantent jamais !

Vous comprendrez donc, et c’est là mon deuxième merci à Barbara Stiegler, que nos parcours « inverses » expriment des engagements sincères et entiers dans nos « champs » respectifs.

Tout ce que j’ai pu lire dans son livre m’a justement rassuré sur le fait que les débats, les divergences, les points de vue différents avaient toute leur place lorsqu’ils mettent en relation des personnes jetant toute leur énergie pour résoudre des problèmes, les accepter déjà, les confronter à leurs propres certitudes sans jouer en permanence les « victimes » d’un système aux aguets de nos moindres faux pas ! Le système, le néolibéralisme en particulier joue sa partie, à nous d’en comprendre les règles et de les changer ! Perdre n’est qu’un aléa, pas un argument.

Du cap et de la pédagogie

Sur le livre lui-même, j’en retiens quelques questionnements que je livre plus loin. Sur le fond, je ne peux qu’inciter les quelques lecteurs de mon blog à se plonger dans « Il faut s’adapter, sur un nouvel impératif politique » (Gallimard, 2019), un livre qui donne beaucoup de clefs pour comprendre les clins d’oeil rapides à cet ouvrage du « cap aux grèves ».

D’abord parce que contrairement à beaucoup d’autres livres qui ne se mettent jamais à la porté d’un lecteur « non initié », Barbara Stiegler n’hésite pas à reprendre ses idées, dans chaque chapitre, pour les offrir sous une forme plus accessibles qui éclaire sous un jour plus simple l’anthologie à laquelle elle se livre. Je ne parle pas de vulgarisation ou d’une demande de « simplification à tout prix » des concepts, non. Il est juste au contraire d’employer les bons termes et nous obliger ainsi à nous ouvrir à des propos, certes difficiles pour le commun des mortels, mais qui nous rendent plus fort dans la capacité de débattre, de les comprendre et y compris de les opposer dans une discussion.

Mais pour tout vous dire, et parce que Barbara Stiegler a mis un pied dedans, j’ai le sentiment que ce petit livre n’est qu’un intermède dans un travail, certes titanesque, mais oh combien captivant pour appréhender notre monde de fous. Je sais très bien que son prochain livre traitera de Nietzche et je l’attends avec impatience, mais mon petit doigt me dit que l’appel d’air provoqué par cette participation au mouvement social ne restera pas sans lendemain. D’abord parce qu’il va bien falloir prendre un peu de recul sur Lippmann et Dewey, ne serait-ce que pour appréhender la globalité des évolutions du néolibéralisme et de ses avatars. Et puis parce que l’Etat, en France, a historiquement une place particulière, comme la centralité politique ou le bouillonnement révolutionnaire et qu’il va donc falloir zoomer sur l’hexagone pour tenter de cerner les évolutions du mouvement social ces dernières années tout comme celles de l’idéologie néolibérale.

A ce sujet, il est important de rappeler, me semble-t-il, que le mouvement social ne commence pas aux gilets jaunes ou aux grèves Retraite de 2019… C’est peut-être un détail (en fait, non !), mais le mouvement social se cherche depuis plusieurs années : des expériences de la lutte contre « la Loi Travail » en 2016, de la mobilisation de « Notre-Dame-des-Landes » ou de celle de « Bures », des Nuit-Debout, des manifestations autour de « Nous sommes tous Charlie », des mobilisations des « intermittents du spectacle », de l’émergence d’un « front social » juste avant l’élection de Macron, de la genèse du « cortège de tête » en 2016, etc., doivent aboutir des analyses et des réflexions aux multiples facettes sur cette effervescence parfois longtemps invisible mais qui se transforme en volcan social dès que l’occasion ou la provocation lui en est donné.

Un autre élément qui pourrait entraîner une fausse analyse de l’évolution du régime macroniste est de penser que les violences policières ou les nouvelles « stratégies de maintien de l’ordre » ont commencé au moment des manifestations des gilets jaunes. Que ces violences se soient généralisées et étendues est un fait, mais le tournant a eu lieu en 2016 pour les manifestations et bien avant dans les cités et les quartiers populaires.

Pour les manifestations, ce nouveau paradigme sécuritaire et oppressif a véritablement vu le jour quand les « black-blocs » ont attaqué les services d’ordres syndicaux pour prendre la tête des cortèges. Désormais l’affrontement avec la police avait lieu dès le début ou au départ des manifestations. J’étais présent ce jour-là et la violence a été aussi rapide que déterminée. Un coup de force anticipé, sans doute possible.

C’est ensuite par la fusion des éléments radicaux et « du cortège de tête » (constitué de militant-es syndicalistes, de manifestant-es, ou d’individus qui en avaient juste assez des manifestations traîne-savates) que cette « victoire » par KO sur les services d’ordres syndicaux s’est transformée en une restructuration des manifestations avec, toujours en tête, les radicaux et les partisans de la convergence des luttes.

C’est donc sous Hollande et Valls que la stratégie policière a évolué et a pris résolument la forme d’une répression au corps à corps avec les manifestants. (On se rappellera sans aucun doute cette manifestation du 1er Mai 2016 où, pour la première fois, le cortège d’une manifestation phare du mouvement ouvrier, s’est fait nasser avec des affrontements dès le départ de la manif à Bastille). D’ailleurs je me rappelle très nettement des premières manifestations anti loi-Travail II sous Macron, où le dispositif policier était redevenu « traditionnel » (pas de troupes au contact, éloignement des effectifs sur deux ou trois rues perpendiculaires au cortège, inaccessibles par jets de projectile ou de pétards) et donc… sans aucun incident, du début à la fin (ces dispositions n’ayant été appliquées que pour une ou deux manifs avant d’en revenir aux contacts et aux mutilations des manifestant-es). Je vous invite d’ailleurs à consulter l’excellent dossier produit par « Erudit » dans son numéro 84 sur « la police à l’épreuve de la démocratie » (accès libre).

Le raccourci Macron - Dérive autoritaire - Répression n’est donc pas tout à fait juste, et la doctrine « du contact » remonte bien à quelques années avant son règne.

Mais, je le répète cela est presque anecdotique dans ce qui nous préoccupe. Par contre (« En revanche » pour le milieu des experts mainstream) cette question aurait toute sa place dans une anthologie un peu plus détaillée du mouvement social du XXIè siècle.

Tout ça pour dire que Barbara Stiegler a sa route toute tracée et que sans aucun doute, l’avenir du mouvement social a besoin d’intégrer son « cap » et sa « pédagogie » dans l’histoire qu’il reste à écrire. On pense notamment aux grands oubliés de toute cette actualité : les salarié-es (et notamment celles et ceux des petites et moyennes entreprises), bref, toutes celles et tous ceux qui goûtent aux joies du biopolitisme covidéen et du néolibéralisme macronien qui s’est attaqué récemment, par ses ordonnances, à rendre toujours plus flexible le travail et à éradiquer les « stases » que pouvaient constituer les instances représentatives du personnel et la représentation des salarié-es en général.

Pour tout dire et même si je doute que ce billet soit lue par elle, je considère Mme Stiegler comme notre Naomi Klein, c’est-à-dire comme une militante du quotidien qui, par son travail, permet au plus grand nombre d’ouvrir les yeux sur les enjeux et de dessiner les contours de réponses… Je sais, je sais, dit comme ça, on dirait du « oui-oui », mais tant pis, je prends le risque… et moi aussi j’ai des intuitions Mme Stiegler !

Sous les pavés, les thèses ?

J’en viens donc à une des parties essentielles du livre en dehors de l’actualité de l’impact des politiques néolibérales sur nos sociétés. J’ai quand même un petit doute sur l’opportunité de présenter si vite « onze thèses » sur la grève. Tout simplement, j’ai le pressentiment que ces thèses « s’adaptent » avant tout au statut social de Barbara (et cette remarque n’a rien de péjoratif) et pas forcément à l’ensemble de celles et ceux dont il est question. MAIS !

Avant toute chose, je dois dire que j’ai été sensible à deux éléments :

Le premier, c’est la vision pour le coup décapante, non seulement de la « structure » des débats mais aussi de leur « organisation » en Assemblée générale. Faut-il qu’on en soit rendu à des caricatures monstrueuses pour que quelqu’un qui affirme qu’elle n’a jamais eu d’intimité avec le monde des mobilisations, remarque d’une manière aussi juste les dérives de la nouvelle « police de la pensée ». Il faut relire (ou lire) donc la description qu’elle donne d’une assemblée générale et de ses « règles » (page 98-99) pour aboutir à cette réflexion que je partage à 200 % :

« Mais d’où viennent ces règles ? Et en a-t-on même discuté ? Y avons-nous consenti ? Au moment où, encore assise à la tribune, j’ai, comme le matin à la radio, une irrépressible envie de me lever et de partir, je me souviens que ces règles viennent de toutes ces luttes qui, depuis la crise du VIH jusqu’à la mobilisation contre la loi Travail et sa Nuit debout, ont grandi dans le désert de la dépolitisation. Qu’elles sont issues d’un monde où le seul combat légitime est devenu la lutte contre la domination et l’asymétrie du pouvoir (des mâles, des Blancs, des sachants).

Exaspérée, je me dis que ces règles sont des machines à détruire le pouvoir et la puissance. Et que c’est précisément pour cela qu’elles démobilisent presque tous ceux qui viennent assister aux AG. Ce soir, en tout cas, elles sont en train de broyer impitoyablement le « kairos » qui se tenait pourtant là, fort et splendide, devant nous. » (Page 100)

Il faudrait rajouter que toutes ces règles ne sont souvent que le fruit de « groupes » ou « d’individus » qui, à cours d’idées sur les perspectives et les moyens d’y arriver ne savent plus que « canaliser » la spontanéité vers des règles, des codes et des attitudes qui empêchent au final toute expression démocratique, tout jaillissement.

Je serais encore plus sévère que Barbara Stiegler sur la notion de « machines à détruire le pouvoir », car elles ne détruisent pas le pouvoir… ça c’est la face visible de l’iceberg, son alibi, sa traduction « victimaire » (« Ton éloquence m’empêche de parler »)… non, c’est au contraire une machine à produire du pouvoir, mais sous une forme plus invisible, par celles et ceux qui se cachent derrière cette organisation des débats pour mieux les manipuler.

Exemple type. Une organisation fait de ces règles l’alpha et l’omega de son organisation interne : tour de parole structuré, temps limité, applaudissements interdits, voir tour de paroles alternés homme-femme, liste bloquée… et même, ultime pirouette pour éviter tout conflit : décisions au consensus…

D’abord il faut bien être conscient que cette organisation musèle toute parole néophyte ou « timide ». Car dans ces grandes assemblées générales, il faut déjà savoir ce que vous voulez dire, anticiper les oppositions et les prises de position, s’inscrire à temps, avant que la liste ne soit bloquée, faute de temps. Comme vous ne savez pas à quel moment précis vous intervenez, il faut être en capacité de synthétiser les interventions précédentes et préparer un argumentaire contre les intervenants qui vous succèdent et qui pourraient vous contredire. N’importe quelle « grande gueule » (homme ou femme) saura très bien nager dans ces eaux troubles, les techniques sont connues : prendre la parole en premier pour « marquer la salle » de vos propositions ou inversement prendre la parole en dernier pour laisser un souvenir impérissable à l’assemblée juste avant le vote. Surtout s’inscrire de toutes façons, même si vous n’avez rien à dire sur le moment. Votre expérience en la matière vous permettra de toutes façons de rebondir sur les interventions précédentes. Dans les faits, ce système n’a qu’une vocation : clôturer le débat au sens de l’enfermement, mais certainement pas de mettre tout le monde sur un pied d’égalité et cela, les organisateurs et organisatrices le savent très bien ! Leur pouvoir en dépend !

Alors sans rentrer plus loin dans les détails, là je dis bravo Mme Stiegler ! La question que vous posez est juste et la réponse viendra avec l’éradication de pratiques militantes imposées par une petite minorité qui rejoint aujourd’hui les manipulateurs de « l’indignation », de la « victimisation », de la réponse par le plus petit dénominateur commun (la « segmentation » des combats) des problèmes ressentis par la masse, ou, en tout état de cause, par l’immense majorité de celles et ceux qui se mobilisent sur un sujet donné. D’où aussi le sentiment de « gâchis », « d’inefficacité » du débat, « de réunions qui ne servent à rien ». Elles ne servent à rien parce que ce pouvoir, justement, à été confisqué par des gens qui crient haut et fort que l’ennemi, c’est le pouvoir, celui des autres en l’occurence ! La démocratie doit être comme la révolution : permanente dans sa capacité à se régénérer.

Le deuxième élément qui m’a percuté, et cela je le dois à mon long passé militant et à mon engagement au-delà des limites du raisonnable, c’est sur la question de « l’idéal militant » ou de « l’esprit de sacrifice ». Le rapport évoqué au « fantasme christique » continuant d’irriguer « l’imaginaire de la lutte sociale » est quelque chose de perturbant, pour le moins, lorsque l’on a consacré toute une vie à la préparation « du grand soir ». Y compris et peut-être surtout lorsque l’on est même capable d’intégrer le fait qu’une période de reflux des mobilisations, l’absence de perspectives immédiates, le vide ou l’absence de toute radicalisation politique, font partie, intrinsèquement, du « cap ». On reste alors toujours axé sur la perspective révolutionnaire, mais on accepte que provisoirement, notre tâche soit celle de la « préservation des acquis », au mieux, d’un passage de témoins à une future génération militante, au pire. Mais non de non, je suis bien obligé de reconnaître que la vision quelque peu définitive qu’en donne Barbara Stiegler est juste, tout simplement parce que je l’ai vécu et qu’en 2020, j’ai beau dire, j’ai beau faire, j’en suis à peu près au même stade qu’en 1980 !

Tout cela est magnifiquement résumé dans la thèse 6 sur les grèves (Page 125) : « Il n’y a aucune relation logique entre la grève et le sacrifice, pas plus qu’entre la lutte et la souffrance. (Page 124)

Cette vision sacrificielle de la grève est une conséquence de la structure eschatologique du temps politique dominant, une autre déclinaison de la même ombre de Dieu. L’idée est que, pour obtenir l’optimum à la fin, il faudrait sans cesse se battre, soit selon la version gradualiste, réformiste et néolibérale de la lutte, soit selon sa version dialectique, en sacrifiant un agneau, un Christ ou le prolétariat. » (page 125)

« L’ombre de Dieu » ! Si un jour on m’avait dit que je pourrais être associé d’une manière ou d’une autre au jugement de Nietzche… je ne l’aurais pas cru ! Et pourtant, Dieu sait (là je le fais exprès hein !) ce que le militantisme peut avoir de commun avec le catéchisme, la promesse d’un monde meilleur par la révolution et le paradis pour tout le monde par l’accès au graal du communisme… Donc oui, ces paroles entraînent une remise en cause et c’est TANT MIEUX !

Cette question rejoint celle décrite par Hannah Arendt dans « le système totalitaire, les origines du totalitarisme » (Points Essai). Car les mêmes mots (ou à peu près) m’ont fait poser les mêmes questions sur ce qu’on peut résumer sous la forme « endoctrinement » :

« Le plus inquiétant, dans le succès du totalitarisme, est plutôt lauthentique désintéressement de ses adhérents : il est incompréhensible qu’un nazi ou un Bolchevik ne soit pas ébranlé dans ses convictions lorsque des crimes sont commis contre des gens qui n’appartiennent pas au mouvement ou lui sont hostiles ; mais l’étonnant est qu’il ne cille pas quand le monstre commence à dévorer ses propres enfants, ni s’il devient lui-même victime de la persécution, s’il est injustement condamné, expulsé du parti, envoyé aux travaux forcés ou dans un camp de concentration. Au contraire, à la stupeur de l’univers civilisé, il peut même être prêt à aider ses accusateurs et à fabriquer sa propre condamnation à mort, pourvu qu’on ne touche pas à son statut de membre du mouvement. » (Hannah Arendt, Page 40)

Ou encore :

« L’idéalisme, qu’il soit puéril ou héroïque, a toujours sa source dans une conviction et une décision individuelle, et reste soumis à l’expérience et à la contradiction. Contrairement à toutes les formes d’idéalisme, le fanatisme des mouvement totalitaires s’effondre à l’instant où le mouvement laisse en rade ses partisans  fanatisés, tuant en eux tout reste de conviction qui aurait pu survivre à la débâcle du mouvement lui-même. Mais, à l’intérieur du cadre organisé du mouvement, aussi longtemps qu’il tient debout, les membres fanatisés ne peuvent être atteints ni par les épreuves, ni par l’argumentation ; l’identification avec le mouvement et le conformisme absolu semblent avoir détruit jusqu’à leur faculté d’être sollicités par une expérience, celle-ci fût-elle aussi extrême que la torture ou la peur de la mort. » (Hannah Arendt, Page 41).

Ce qui m’amène presque naturellement au fétichisme militant de la « grève ». Bien sûr qu’il faut en parler, bien sûr qu’il faut remettre en question les postures et les automatismes, sans jeter le bébé avec l’eau du bain parce que la question de la grève ne se redéfinit pas uniquement sous forme de « miniaturisation des luttes » (Thèse 2, page 121) ou de « petite échelle » (Thèse 4, page 123).

Par contre, cette volonté de redéfinition implique effectivement qu’un auto-contrôle effectif de chaque grève ait lieu là où l’on vit ou là où l’on travaille avec tout ce que cela implique comme « ruissellement » vers le haut (le ruissellement vers le haut est quelque chose de très difficile à pratiquer d’un autre côté), c’est-à-dire sur la capacité à coordonner, déléguer et représenter le local.

De ce point de vue, une retrospective sur les épisodes de coordination que l’on a pu connaître dans les années 1980-1990 ne serait pas inutile. De mon point de vue, mais j’exagère peut-être, je pense que c’est la naissance des SUD  qui a marqué la fin de cette auto-organisation (sans que cela ne soit théorisé à ce niveau là), c’est-à-dire la capacité des grévistes à s’organiser, en dehors des syndicats, en coordinations autonomes et auto-gérées. De fait, et parce qu’on y retrouvait souvent les animateurs et animatrices des coordinations, la construction de ce nouvel outil syndical était censée se suffire à elle-même. Car là où les équipes militantes (syndicales ou politiques) réfractaires trouvaient un moyen de contourner les bureaucraties syndicales (par la coordination des luttes), elles intégraient dans le même temps que cet outil syndical neuf et vierge de toute compromission (les SUD) répondait à la demande de contrôle par les grévistes de leur propre mouvement.

Isoler les bureaucraties syndicales dans leurs vieux appareils et offrir toute la logistique « légale » (préavis de grève, assemblées générales, etc.) à la demande des salarié-es d’avoir le contrôle de leur mouvement devait être réglé par une infrastructure syndicale nouvelle. On retrouve aujourd’hui cette logique et cette demande (d’initiative et d’auto-contrôle) par tous les mouvements et fractions de syndicats qui en appellent à la « convergence des luttes ».

D’ailleurs, il est temps aussi de « désacraliser » la grève en tant que « graal » de l’action militante. C’est ce que propose Barbara Stiegler, même si certaines pistes demandent quand même à être éclaircie. Il faut, pour nettoyer le terrain et préparer le débat, revenir aussi sur une anthologie de la grève depuis le XIXè siècle. Comme Marx a besoin d’être relu dans ce qu’il a vraiment écrit et non dans tout ce que les autres en ont pensé, la grève  en tant que forme d’action doit être revue sans tabou. Déjà pour rappeler que la grève est un outil, pas une fin en soi. Quand je vois le titre du film présenté par les grévistes postiers du 92 : « grévons », je me dis, malgré toute la sympathie que je peux encore avoir pour certains d’entre eux, que c’est le plus mauvais titre de la terre ! La seule perspective ne peut être de « gréver » ! Pour les salariés qui payent chèrement leur engagement, la perspective n’est que la victoire ! Pas les formes qui doivent être prises pour y arriver.

Bref, si je pense qu’effectivement il faut remettre la grève dans son évolution historique, c’est uniquement parce que j’ai aussi été surpris par la vision de la grève et son utilisation dans le livre de Michel Audin (Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871) aux éditions Libertalia. Interpellé, car dans mon imaginaire de militant marxiste, la grève est auréolée (je le fais toujours exprès) de toute une symbolique de sacrifices, de douleur, de combat jusqu’à l'épuisement face à la répression qui, à l’époque, maniait autre chose que des LBD… Or, ce que nous apprennent les textes d’Eugène Varlin accompagnant la naissance de la Première Internationale, c’est d’abord une construction qui justement partait du petit (la corporation) pour oser imaginer le plus grand (l’Internationale ouvrière).

Il en va ainsi de sa « lettre du 29 juillet 1865 » :

«  … les ouvriers,  après s’être solidarisés par groupes de profession ou d’affinité, ont cherché à relier ces groupes entre eux. Déjà on ne s’en tient plus aux groupes avec lesquels on se trouvait en contact, et les bases d’une vaste association internationale ouvrière ont été posées dans le but d’établir la solidarité universelle.

Ce que nous devons surtout combattre de toutes nos forces, c’est l’ignorance, la routine et les préjugés… Ce qu’il faut, pour les combattre, c’est le développement de l’éducation des masses. (Page 67).

Des ouvriers ont créé la « Bibliothèque nationale ». Des ouvriers vont faire paraître un journal : « La Presse ouvrière ». Que chacun de nous veuille concourir à ces tentatives, et nous aurons résolu le problème de l’éducation mutuelle. » (Eugène Varlin, Page 68)

Et c’est assez drôle d’avoir accompli cette boucle sur 200 ans… de l’appel vibrants d’Eugène à l’appel de Barbara Stiegler en 2020 : « Oui, c’est vrai, écrire des livres ne prédispose nullement à la mobilisation, et bien souvent, cela conduit même à se séparer du monde. Mais écrire et lire des livres, enseigner, étudier et chercher, c’est aussi tenter de se transformer soi-même et de comprendre ce qui nous entrave pour se redonner une réelle puissance d’agir. » (Page 117)

Ou encore, dans la thèse 8 (Page 127) : « Raison de plus pour décaper la grève, et sa puissance imaginative, des clichés et des stéréotypes dans lesquels, avec le renfort de la morale et de la métaphysique, on essaie de l’enfermer. »

Il faut alors relire l’adresse de l’Association Internationale des travailleurs du 24 mars 1867 pour comprendre, contre nos fantasmes de la grève pour la grève, ce que signifiait à l’époque se battre, loin justement des clichés et des stéréotypes :

« Des troubles regrettables, accompagnés de violences plus regrettables encore, ont éclaté parmi les fileurs et tisseurs de Roubaix.

Les causes sont :

1. L’introduction de machines imposant aux tisseurs un surcroît de travail sans augmentation de salaire, et supprimant en même temps un grand nombre d’ouvriers ;

2. L’établissement d’un règlement imposant des mesures attentatoires à la dignité et des amendes d’une illégitimité flagrante ;

3. Enfin, l’intervention de la gendarmerie dans ces détails d’intérêts privés et dans un cas où elle avait peut-être à veiller à la sécurité publique, mais non à protéger par sa présence les prétentions des particuliers.

(…) En France, pays du suffrage universel et de l’égalité, l’ouvrier est encore citoyen lorsqu’il a franchi les portes de l’atelier et de la fabrique. Les règlements imposés aux fileurs sont faits pour des serfs et non pour des hommes libres…

(…) Ouvriers de Roubaix, quels que soient vos justes griefs, rien ne peut justifier les actes de destruction dont vous vous êtes rendus responsables.

- Songez que la machine, instrument de travail, doit vous être sacrée ;

- Songez que de pareilles violences compromettent votre cause et celle de tous les travailleurs.

- Songez que vous venez de fournir des armes aux adversaires de la liberté et aux calomniateurs du peuple.

La grève continue, de nouvelles arrestations ont été faites. Que si, parmi eux, des hommes un moment égarés se sont rendu coupables de violence, que nous réprouvons, il y a entre eux et nous solidarité d’intérêts et de misère »…

On est très loin de la propagande et de l’imagerie stalinienne, propagande qui au passage en déifiant l’ouvrier, a laissé des traces profondes, ces clichés et ces stéréotypes qui ont irrigué l’imaginaire militant bien au-delà des rangs staliniens et même dans les rangs de celles et ceux qui les combattaient et qui forment les rangs aujourd’hui clairsemés de l’extrême-gauche militante. De ce point de vue et à mon échelle, j’en suis tout autant responsable, ayant concouru par cette autre « fabrique du consentement » à l’édification de mythes qui ne résistent pas à la réalité !

Conclusion : chiche !

Je m’arrête là, déjà beaucoup trop long comme d’habitude ! Je reprendrai juste la proposition de la thèse 10 : « Permettre des assises de la pensée qui, à ce prix seulement, nous rendent à nouveau « pratiquement-critiques ». Marx et les vrais marxistes n’auraient pas dit autre chose : une suite d’action sans pensée n’est pas une mobilisation, mais de l’agitation. Or, tout est à faire, car nous ne savons absolument pas, de ce qui vient, quoi penser » (Page 128) en y rajoutant ce que je mettais en évidence dans la conclusion de mon mémoire :

« En 1938, des économistes, des juristes, des intellectuels avaient su se rassembler lors du Colloque Lippmann pour imaginer ce qui devait devenir un peu moins de 50 ans plus tard le « néolibéralisme ». Les organisations syndicales qui ont une approche assez commune de l’état des lieux à défaut d’avoir les mêmes solutions à proposer, pourraient et devraient être à l’initiative d’un nouveau colloque, de travaux communs avec des chercheurs, des salarié.es, des experts et des juristes. Travaux qui pourraient s’attacher à apporter des perspectives et des propositions, à refonder la représentation du personnel et l’exercice de ses droits fondamentaux. »

Je vous l’avais bien dit que nos chemins inversés devaient finir par se croiser.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.