Comment un symbole peut entretenir le feu de la contestation sociale.

Comme d’habitude je feuillette machinalement les réseaux sociaux...

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     ....et comme c’est de plus en plus souvent le cas, la nausée s’installe devant cette « roue perpétuelle » de l’indignation numérique… Juste l’impression d’être un cochon d’Inde dans sa cage et de n’avoir pour distraction qu’une « roue » sans fin… on défile, on défile, on défile mais on n’avance pas ! Pour être tout à fait juste, il suffirait de couper le fil, de casser la roue et de se concentrer enfin sur les moyens de sortir de la cage… Oui mais voilà… on essaye quand même un dernier tour de roue, « parce qu’on ne sait jamais »… le paysage pourrait changer… Mais non !

          Il en va ainsi de l’incendie de Notre Dame qui cristallise toutes les caricatures et à mon sens (qui je l’avoue a très peu d’intérêt j’en conviens !) concentre toutes les erreurs cumulées par les élites politiques et économiques de notre pays.

       Bon… Partons  d’abord de cette indignation générale. Alors les riches sont riches, les riches ont beaucoup d’argent, de plus en plus et ils choisissent, selon leur intérêt du moment, de dépenser ou non leur magot. Well ! Va-t-on passer une vie entière à dénoncer cela ? Oui, tout d’un coup des centaines de millions sont mis sur la table pour reconstruire une cathédrale, alors que des logements brulent tous les jours, des immeubles s’effondrent à Marseille, des pauvres sont à la rue, la planète brule et nos débuts de mois sentent déjà la ruine et cela sans aucun jeu de mot ! Une fois dit cela il suffit donc de  passer à l’indignation suivante…

       Non sans blague, vous ne le saviez pas que de l’argent il y en a sans doute assez pour mettre chaque habitant de cette planète à l’abri du besoin et peut-être même  les rendre « heureux » ?

          Mais ça sert à quoi au final que des économistes, des sociologues, des écrivains vous prouvent par A + B que la finance, le capitalisme et ses représentants s’en mettent pleins les poches grâce à votre travail, grâce à votre activité, grâce à nos richesses naturelles, grâce à nos innovations technologiques et aussi grâce au temps que vous passez sur les réseaux sociaux à vous indigner pour vos amis qui, s’ils sont vos amis, pensent rigoureusement la même chose que vous ! C’est à dire que non seulement vous vous indignez, mais en plus … pour rien et pour personne !

         Donc pitié pour Victor Hugo et les « Misérables » qui ne toucheront pas un centime des millions de nos super-riches. On le sait !

 

          Car la question n’est pas de savoir s’il est moral ou non de voir ces centaines de millions s’abattre sur les cendres encore chaudes de Notre Dame, la question est de savoir comment on confisque l’intégralité de ces fortunes pour en faire autre chose que de la spéculation, de l’évasion fiscale ou de l’optimisation fiscale. D’ailleurs vous voyez bien que l’investissement de ces fonds dans la reconstruction est anecdotique, puisque même la famille Pinault a renoncé à la déduction fiscale… Anand Giridharadas dans une interview à Médiapart (qui cite un tweet de sa part) affirme : « Ce qui se passe depuis l'incendie en France est ce qui arrive si souvent aux États-Unis, a-t-il dit sur Twitter. Des gens très riches qui devraient en réalité implorer notre indulgence pour leur évasion fiscale deviennent des héros parce qu'ils amènent des solutions aux problèmes qu'ils ont en partie causés. »

          Il a raison… et il a tort ! L’empressement des grandes fortunes à confisquer l’émotion quasi générale, à privatiser la générosité - celle-là pour le coup spontanée de milliers de citoyens/nes - est un très mauvais choix dans la période que nous connaissons… Tout comme le choix du  président de la République de construire son allocution comme il l’a fait…  M’enfin, voyons, qu’est ce qui vous a pris d’étaler votre porte-monnaie, comme ça, du jour au lendemain ? Je sais pas moi, vous auriez pu distribuer ces centaines de millions sans le dire, discrètement, comme des milliers de donateurs anonymes et puis, à la limite, avertir par la bande un journaliste que « quand même, qu’est ce que je suis généreux quand je m’y met ». Au lieu de cela, vous allumez tous les néons, tous les projecteurs pour que votre geste n’échappe à personne… Non sans blague, me dites pas que vous avez des responsables du Marketing ou des chargés de communication, je ne vous croirai pas ! Bon, soit dit en passant, j’ai calculé, comme ça, l’air de rien, juste pour me faire une idée… alors 200 Millions d’euros ça représente quand même 10 416 années de mon salaire… j’avoue, j’ai du mal ! 125 000 mois de salaire… 242 vies active de 43 ans de travail…

          L’incendie de Notre Dame a touché au coeur des millions de personnes par le symbole  qu’elle représente. C’est, à mon avis, la même construction qui s’opère que celle de l’attentat de Charlie Hebdo. Pour l’occasion, ce n’est pas seulement et uniquement un symbole de la chrétienté qui a été touché, mais un symbole tout court. Oui Notre Dame est d’abord emblématique de Paris (au même titre que la Tour Eiffel ou que la Seine par exemple), mais elle est aussi chargée d’une histoire diffuse et sans doute floue pour beaucoup, mais une histoire portée  par un roman (Notre Dame de Paris de Victor Hugo) mais aussi sans doute exprimée par le succès d’un livre comme « Les piliers de la Terre » de Ken Follet,  ou par les adaptations cinématographiques, les comédies musicales et même le dessin animé de Walt Disney… Pour dire que Notre Dame signifie bien plus qu’une cathédrale ! Ce sont des images, des chansons, une histoire, l’Histoire… c’est Quasimodo, Esmeralda… c’est la cour des Miracles… c’est le peuple de Paris confronté à la cupidité et la bêtise des puissants et des moralistes. Notre Dame est l’expression, le condensé de notre histoire collective.

          C’est pour cela que la confiscation de notre émotion par une pluie de millions n’est pas de nature à rendre les donateurs des « solutionneurs » héroïques comme Giridharadas a pu le mettre en avant pour des actions similaires aux États-Unis. Car la grande différence, c’est qu’une partie du peuple de Paris et de France est dans la rue depuis des mois. Que les super-riches défiscalisent ou non leurs dons n’a strictement aucune importance. Ce qui en a c’est qu’ils viennent, à leur corps défendant sans doute, d’alimenter la pompe à révolte. Il fallait nous laisser avec notre émotion, notre générosité désintéressée, il fallait que le peuple puisse s’exprimer et en profiter pour dire à l’État de prendre ses responsabilités.

          Et puis il est toujours sain, pour notre société en général qu’une action délimite une frontière de classe prouvant par là-même que cette structure en classe est toujours viable. Hannah Arendt l’a suffisamment démontré dans ses écrits : c’est devant la « liquidation des classes » qu’il faut commencer à trembler, et je dis bien « liquidation DES classes » et non « liquidation d’une classe », lorsque les masses et les élites fusionnent pour se fondre dans des mouvements ou des états totalitaires. On pourra donc remercier nos super-riches d’entretenir la flamme !

          L’erreur principal des riches donateurs (qui se sont crus à la sortie de l’église à donner le sou aux gueux de la cour des Miracles) est d’avoir fait fi,  à la fois de la situation politique - comme de la maturation politique  montante des « Gilets Jaunes »-  et du symbole populaire de Notre Dame - tout comme de l’émotion partagée devant le feu non sacré par ce même peuple -. En fait, c’est comme si nos ultra-riches venaient de mettre quelques gouttes d’essence dans le brasier social. On n’a pas fini d’en parler !

          La deuxième erreur, il me semble, est l’allocution du Président de la République. Pour le coup, là où les français attendait du « politique" et des solutions. M. Macron nous la joue gaulliste « Paris martyrisé… etc… mais Paris debout » ! Comme s’il sortait d’une guerre (sociale ?). Grosse erreur de casting où, pour le coup, il nous la joue « symbole » et « parabole ».

           Par exemple : d’où sort cette « injonction » à réparer la cathédrale en 5 ans ??? Qui lui a demandé cela ? Mais c’est tout le contraire auquel s’attendent sans doute les français ! Parce qu’elle est l’expression de notre Histoire, parce qu’elle est le fruit du travail titanesque de centaines d’artisans, d’ouvriers, parce que sa remise en oeuvre devrait justement satisfaire à la lenteur professionnelle des maitres d’oeuvre, parce que justement tout le monde sait qu’un travail de ce type exigera du temps et de la passion, parce que tout le monde pressent qu’il ment, cette affirmation est un non-sens !

          Mais rien à faire, il fallait que le « chef d’entreprise France » se mette en « mode projet » ! Tout est mis en « mode projet », c’est à dire selon ce nouveau  (enfin… relativement nouveau !) paradigme de l’organisation et de la production qui considère l’éphémère comme une fin en soi… Vous vous rendez compte ? Jusqu’à la fusion des instances du personnel dans les entreprises qui devrait se concevoir en « mode projet »… (Je n’invente rien dites donc ! C’est même la recommandation n°1 du rapport Simonpoli-Gateau remis à Muriel Pénicaud en février 2018 : « Accompagner la dynamique du Dialogue social par la formation et la reconnaissance de ses acteurs et par la valorisation des meilleures pratiques »… oups ! On peut donc y lire : « Afin de réussir le renouvellement des IRP de la période 2018-2019 et d’en gérer tous les effets, encourager le management et tous les acteurs de l’entreprise à préparer au plus tôt, dès la phase amont de l’élection, la transition des anciennes IRP aux futurs CSE : mise en place d’une organisation appropriée (en mode projet) de conduite de la réforme) ;

… donc la cathédrale, hop, hop, en mode projet.

          Et cet appel à l’unité nationale au moment où justement une partie de la France est à feu et à sang et que le flot des suicides, des détresses au travail, des « vases qui débordent » illustrent justement le ras-le-bol général de ces pratiques managériales du juste-à-temps et autres flux tendu !

          Non, Monsieur Macron, on s’en fout royalement (et n’y voyez pas là un quelconque lien politique !) que la cathédrale soit remise sur toit en 5 ans. Nous (je pense mais corrigez moi si je dis n’importe quoi), ce qu’on aimerait c’est justement retrouver du temps : du temps pour la construction qui laisse les savoir-faire centenaires et l’âme des compagnons se mettre en marche (oh merde ! encore une expression à bannir !), du temps pour vivre sans avoir à courir du matin au soir, du temps pour ne rien faire si ce n’est passer ce temps à faire ce qu’on aime ou pour celles et ceux qu’on aime… J’ai appris que l’expression « on n’a pas 107 ans était justement issu de la durée qu’il a fallu pour bâtir cette cathédrale… C’est vous dire si la vieille dame peut vous donner des cours de sagesse et d’anti-stress !

          Voyez vous Monsieur le Président, en vous emparant à votre tour, après vos amis ultra-riches des symboles qu’exprimait notre abattement ou notre tristesse devant ce « monument » en flamme, vous avez renforcé la détermination de celles et ceux qui, la vraie main sur le vrai coeur, pensent décidément que demain ne peut plus être comme hier.

           Je faisais un lien avec Charlie, parce que justement, vous nous aviez fait le même coup lors de la manifestation de masse et de tristesse qui avait suivi l’acte terroriste. Quand je dis vous, ce sont vos semblables, les chefs d’États et parmi eux des pires sanguinaires ou marchands d’armes qui étaient venus nous voler notre peine et notre recueillement. Ne rigolez pas ! Toutes ces frustrations accumulées depuis quelques années, tous ces « ersatz d’émotions », toutes ces expériences manquées ou réussies (Nuit Debout, Notre Dame des Landes, loi Travail, Front social, etc) s’accumulent, se renforcent, se combinent… elles pourraient bien déboucher demain sur la seule fusion que l’on peut plébisciter : « celle des fins de mois avec celle de la fin du monde »…

          J’avais postulé pour faire un stage à Matignon, dans la communication, dans le cadre de ma reprise d’étude puisqu’à 56 ans, j’avais décidé de traverser la rue et de tout reconstruire moi aussi, sur les ruines de mon passé et les vapeurs  encore étourdissantes des trahisons vécues. Je n’ai jamais eu de réponse… Vous auriez du quand même y donner suite quand je vois le résultat  de vos communicants (c’est de l’humour hein car mon égo anéanti m’empêche tout à fait de croire à une telle ânerie !).

          Bien… je vais retourner dans ma roue, dans ma cage et contempler à nouveau les indignations vaines de mes ami/es et les « gnan-gnan-gnan c’est pas juste »… Mais avant, pour ne pas dire que j’ai fait deux trois tours de roue pour rien je résume :

1. Il faut définitivement confisquer les richesses accumulées par quelques uns pour le bien de tous et de toutes.

2. Il faut définitivement que la démocratie pénètre dans l’entreprise pour que justement la répartition des richesses accumulées par le travail soit sous la responsabilité exclusive de celles et ceux qui font cette richesse. Cela passe par un droit de veto des représentants du personnel et une majorité de ces mêmes représentants du personnel dans tous les conseils d’administration.

          Si les Gilets Jaunes ont eu l’énorme mérite de poser ces questions de pouvoir d’achat et de démocratie au niveau de la société, il est temps aujourd’hui de s’en emparer dans l’entreprise elle-même, lieu de création de ces richesses qui nous font cruellement défaut.

          Et je laisserai cette conclusion à Grégoire Chamayou, de son magnifique et éclairant livre « la société ingouvernable » (Editions La Fabrique, 2018) :

« Pour les économistes qui s’efforçaient dans les années 1970 de rebâtir de nouvelles théories de la firme, tout comme pour les spécialistes du management qui s’interrogeaient à la même période sur les limites du pouvoir disciplinaire dans l’entreprise, il y avait un objet plus précis, si ce n’est de phobie, du moins de préoccupation. Non pas l’État, mais « l’autogestion ».

C’était le grand thème de la gauche radicale de l’époque.

L’antiétatisme des courants autogestionnaires, leur pensée de l’immanence, de l’autonomie et de l’auto-organisation exerçait sur eux un attrait indéniable. L’autogestion, en ce qu’elle était une tentative de rupture avec l’étatisme économique et un projet de dépassement à la fois du gouvernement managérial et de la pseudo-régulation par le marché, leur apparaissait comme un véritable défi. Tel était l’ennemi principal, sur le terrain théorique. De là pouvait venir le danger pour l’avenir, bien plus au fond que d’un keynésianisme moribond ». (Page 266)

… contre le libéralisme autoritaire, rouvrir le chantier de l’autogestion.

En attendant, merci à vous d’avoir rallumer les braises ! Merci à vous d’avoir rallumer mon feu !

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