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Billet de blog 18 oct. 2021

Luttes sociales en entreprise : sommes nous « in » ou « out » ?

La publication, par la Dares, de son étude précieuse sur « les grèves en 2019 » nous permet de croiser ses résultats avec notre veille (Temps des cerises, RedBack) menée depuis presque un an.

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The question !

La publication, par la Dares, de son étude précieuse sur « les grèves en 2019 » nous permet de croiser ses résultats avec notre veille (Temps des cerises, RedBack) menée depuis presque un an.

A la base, il y a évidemment une différence majeure quelque peu vertigineuse :

- d’un côté (Dares), des statistiques issues d’une enquête (Acemo, dialogue social en entreprise) portant sur un échantillon représentatif des 236 000 entreprises de 10 salarié-es ou plus du secteur privé avec des résultats provenant de 10 142 entreprises… pas de la blague quoi !

- de l’autre (Temps des cerises), une veille réalisée sur la presse (requêtes Google) ou sur les réseaux sociaux (syndicats, entreprises, politiques), donc « au petit bonheur » des informations glanées ici ou là, mais quand même avec un travail quotidien et opiniâtre !

La question posée depuis plusieurs mois est donc de savoir si les statistiques que nous présentons ont une quelconque valeur, en terme de « photographie », sur une étude forcément partielle et aléatoire. Une distorsion trop importante serait rédhibitoire et entraînerait l’arrêt immédiat de l’expérience. Donc je tremble !

Secteurs en grève

L’enquête de la Dares apporte des éléments d’analyse importants :

- On apprend par exemple que 2,5 % des entreprises de 10 salarié-es ou plus du secteur privé ont connu, en 2019, un ou plusieurs arrêts collectifs de travail, soit 1 point de plus qu’en 2018. Vous noterez que ce pourcentage est très faible ! Mais il doit être corrigé par le fait que, globalement, 24,9 % des salarié-es travaillent dans une entreprise ayant connu au moins un arrêt collectif.

Il faut aller fouiller dans les tableaux Excel gracieusement mis à disposition pour comprendre que ce pourcentage de 2,5 % (ensemble des entreprises) monte à 22,1 % pour les entreprises de 200 salarié-es ou plus.

Dans le détail de ces « grosses entreprises » (plus de 200 salarié-es), les secteurs les plus touchés par les grèves sont :

- Secteur sanitaire et social : 35,3 %

- Banque, établissements financiers et assurances : 31,3 %

- Métallurgie et sidérurgie : 30,2 %

- Transport (hors statuts) : 28,5 %

- Chimie et pharmacie : 24,9 %

Lorsque l’on reste sur la totalité des entreprises (plus de 10 salarié-es), les secteurs les plus concernés sont :

- L’industrie (3,9 %) et notamment l’industrie extractive, énergie, eau, gestion des déchets et dépollution (8,3 %) et la fabrication de matériels de transports (7,9 %)

- L’enseignement, la santé humaine et l’action sociale privés (5,9 %)

Dans le bilan d’étape que nous avons réalisé (sur la période novembre 2020 - mai 2021), nous avions mis en évidence la prédominance de l’industrie (28,73 % du total des grèves), suivi par le médico-social (17,32 %) puis les transports (11,23 %) et l’éducation nationale (8,18 %).

Bien sûr, les pourcentages n’ont rien à voir (la Dares calcule sur le total d’entreprises du secteur concerné et nous sur le total des grèves recensées), mais le moins que l’on puisse dire c’est que l’on retrouve bien le même « ordre de grandeur » des secteurs.

Il faudrait bien sûr que l’on prenne le temps de rapprocher les entreprises que nous suivons des « secteurs » définis en référence par la Dares ou l’Insee (genre regrouper toute l’industrie extractive, énergie, eau, gestion des déchets et dépollution par exemple). Mais ce travail exigerait que pour chaque grève, nous puissions rechercher le secteur exact de référence et arrêter la répartition au doigt mouillé… Mais bon ! Pour ça il faudrait m’embaucher quelque part parce que je ne suis qu’un simple chômeur et qu’il faut quand même qu’il me reste du temps pour le trouver ce travail !

Si nous prenons nos seules statistiques de septembre, nous nous rapprochons encore un peu plus des éléments donnés par la Dares. Nous trouvons ainsi :

- Santé-Médico-social à 22,6 % de toutes les grèves

- Transport à 17,26 %

- Industrie à 14,88 %

Seul trou noir : les « banques, établissements financiers et assurances », secteur apparaissant en deuxième à la Dares et complètement absent de nos statistiques 2020-2021 si ce n’est 2 conflits sur la période (0,19 % du total !), hors secteur financier de « La Poste ».

Autre différence avec la Dares : elle ne traite que les entreprises du secteur privé, nous y ajoutons les salarié-es sous statut (comme les territoriaux-municipaux par exemple)…

Jours de grève et durée des conflits : la claque pour nous ! Par contre côté géographique, on reprend la main !

Une des données les plus importantes pour suivre l’évolution des conflits, c’est ce que mettent en avant aussi bien les instituts comme la Dares que les sociologues du travail : les « journées individuelles non travaillées » (JINT) pour grève et qui se calculent sur la base de 1000 salarié-es.

Il nous est évidemment impossible de rivaliser sur ce terrain tout simplement parce que les journaux ou même les sites militants ne donnent aucune information exploitable à ce sujet (ou alors c’est très rare et non représentatif).

Ainsi, pour 2019 la Dares met en évidence une augmentation globale des JINT de 50 % par rapport à 2018 (on passe de 107 à 161 JINT pour 1000 salarié-es), avec des pointes dans l’industrie (+ 94 % à 281 JINT) ou dans le transport et l’entreposage (1038 JINT pour 1000 salarié-es ! Et ce mois de septembre 2021 ne dément pas cette importance !).

Par contre, il n’y a pas d’indication donnée sur la durée des conflits ou leur représentativité par entreprise concernée…

Il n’y a pas non plus de données « géographiques » pouvant indiquer s’il y a ou non des distorsions entre régions et s’il peut y avoir des explications rationnelles, économiques, politiques ou syndicales à ces éventuelles distorsions. Et bien ! Sans plus savoir si nous sommes plutôt dans la réalité (ou non), « le Temps des cerises » donne une petite idée de la répartition géographique des luttes avec par exemple pour ce mois de septembre une percée de la région Auvergne-Rhône-Alpes (et notamment des départements du Rhône et de l’Isère) qui passe devant la région « leader » depuis plus de 6 mois, l’Occitanie.

(L’Auvergne-Rhône-Alpes représente en septembre 15,5 % de l’ensemble des conflits de notre veille contre 11,3 % pour l’Occitanie).

Les raisons de la colère… on est raccord !

Lorsqu’enfin on analyse les raisons des grèves, on retrouve les mêmes motifs (en dehors des retraites qui en 2019 étaient centrales - apparaissant pour 40 % des entreprises).

En 2019, pour la Dares on trouve donc :

- les rémunérations pour 41 % des entreprises déclarant une grève

- les conditions de travail pour 20 %

- l’emploi pour 8 %

- le temps de travail pour 7 %

Sur notre période novembre 2020 - mai 2021, nous avions trouvé :

- Les salaires pour 21,7 %

- Les conditions de travail pour 13,6 %

- Les Plans sociaux pour 12,46 % (événement conjoncturel du à la crise Covid)

- L’emploi pour 9,32 %

Nous retrouvons donc, malgré l’abime qui sépare le travail scientifique de la Dares de notre veille picorée sur Internet, le même classement et la même hiérarchisation des revendications.

Conclusion :

Avec tous les manques, bémols, avertissements sur la « couverture » de notre veille, il semble que finalement, notre « photographie » mensuelle ne soit pas aberrante par rapport aux statistiques officielles. C’est rassurant, même si l’on doit insister à l’infini sur le côté « photographie ». Nos conclusions ne sont pas « LA » vérité mais juste des indicateurs sur ce qui se passe dans le monde des entreprises et des salarié-es… et rien d’autre.

Nous allons donc continuer un temps notre propre étude, rappelant qu’à l’origine, cette enquête avait pour but de mettre en évidence (ou non, c’est d’ailleurs plutôt non pour l’instant) de nouvelles formes d’organisation ou de radicalité dans les luttes suite aux diverses réformes du code du travail et de la représentation des salarié-es. Mais c’était en même temps prévisible, il y a des « temps longs » dans certaines transformations et sauf émergence de nouvelles formes de luttes dans le mouvement social (ce qui est toujours possible), il faut parfois prendre le temps de regarder des évolutions… microscopiques avant de parler des lendemains qui chantent et d’un nouveau « temps des cerises ».

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