Nous augurons ici une nouvelle page sur les luttes à La Poste. Merci à Georges UBBIALI de l'Université de Bourgogne de nous avoir transmis cette belle étude. Au moment où nous la publions, plusieurs centres courrier de La Poste en France connaissent des luttes importantes et très longues : dans le 92, plusieurs bureaux en grève depuis plus de 4 mois (!!!), dans le 91, Epinay sur Orge en lutte depuis plus d'un mois, en Corse, Ajaccio, en grève depuis plus d'un mois. La Poste a engagé un nouveau "plan stratégique" qui entraîne une attaque frontale contre les structures, les métiers et la forme même de La Poste. Nous y reviendrons prochainement alors que La Poste ferme un nombre incalculable de centres courriers ou de PIC (Plate-Forme Industrielle Courrier) comme à Créteil ou à Arras et bien d'autres services. Le tout dans un silence médiatique qui fait peur dans la plus grosse entreprise de France après... l'Etat !
Journées Internationales de Sociologie du Travail (JIST), Lille I, 17-19 juin 2014
Quand les marges sont au centre. Eléments sur la conflictualité à la Poste
Axe V : Mobilisations, résistances et nouvelles formes de conflictualités
Résumé : L’entreprise publique est soumise depuis de nombreuses années à de multiples restructurations, sous l’injonction des décisions politiques nationales d’insérer les services publics dans un cadre néolibéral européen, visant à mettre en concurrence l’ensemble des entreprises relevant de cette catégorie (chemin de fer, poste…). Cette reconfiguration de l’entreprise, parallèle par ailleurs au déclin de l’activité courrier entraîne au niveau des différents services de multiples réorganisations de services, tendant vers une diminution des effectifs et une augmentation des charges de travail. C’est notamment le cas pour les facteurs qui perçoivent négativement l’évolution de leur métier et de son cadre organisationnel. De très nombreux micro-conflits émaillent la vie sociale de l’entreprise postale. A partir d’une étude localisée dans le Doubs (25), cette communication vise à mieux appréhender les reconfigurations de la conflictualité. A partir du cas de deux grèves assez atypiques, l’objectif est de saisir en quoi les marges de la conflictualité peuvent se traduire par des formes inédites de mobilisation de la part des facteurs. En effet, en l’espace de quelques mois, deux grèves localisées, impliquant un nombre réduit de personnel (moins de dix dans chacun des cas) mais de très longue durée ont émaillé ce département. La première s’est déroulée dans le canton de Quingey (périphérie de Besançon), durant 39 jours, en 2011. La seconde à Valentin (banlieue de Besançon) a duré 69 jours. L’objectif cette communication est de dessiner l’économie politique de cette forme de conflictualité (rôle des organisations syndicales, de la population et des élus, réaction de la direction de l’entreprise, mouvement de solidarité) afin de mieux saisir si l’on assiste à un épuisement de la contestation ou si ou contraire ces formes marginales peuvent être comprises comme annonciatrices d’un répertoire d’action renouvelé.
Georges Ubbiali, Université de Bourgogne, Centre Georges Chevrier, UMR-CNRS 5605
Georges.ubbiali@u-bourgogne.fr
Mots clés : grève, conflictualité, entreprise publique, Poste, facteur, syndicalisme, solidarité, répertoire d’action, média,
Quand les marges sont au centre. Eléments sur la conflictualité à la Poste
Méthodologie.
Cette contribution a été réalisée en confrontant plusieurs sources d’informations. Les sources documentaires sont de plusieurs sortes : presse écrite (locale, syndicale), presse en ligne, audiovisuelle dans une moindre mesure. A ces sources s’ajoutent les archives syndicales de SUD. Des entretiens ont été conduits avec les grévistes, le principal responsable de SUD-PTT, ainsi qu’avec une représentante de la CGT. Le DRH de la branche courrier de la Poste, sollicité, a refusé de nous recevoir. Aucun contact n’a pu donc être établi avec la direction de la Poste dans le cadre de cette recherche.
Je remercie vivement Julien, Elisabeth, Isabelle, Florent, Jean-Marc qui m’ont favorisé l’accès aux informations dont j’avais besoin pour réaliser cette communication. Ce texte leur est dédié.
Introduction
La Poste est soumise depuis de nombreuses années désormais, comme tous les services publics, à de très tensions, visant à leur « modernisation ». Etant donné la place centrale qu’occupe cette entreprise aussi bien dans l’imaginaire populaire qu’en termes économiques et d’emploi, une importante littérature est disponible sur le sujet, mêlant analyses savantes (Gadrey, 1997 ; Hanique, 2000 ; Bertaux-Wiame, Jeantet, Linhart, 2000 ; Burgade et Roblain, 2006 ; Linhart, 2009 ; Vezinat, 2012), dénonciations engagées (Delfau, 199 ; Barba, 2013 ; Brun, 2013 ; Fontenelle, 2013) ou approches journalistiques (Malaval, 2010), voire dossier de consommateurs (Que choisir ?, av. 2013).
Depuis le 1er mars 2010, la Poste est devenue une Société Anonyme et depuis le 1er janvier 2011, son activité postale est soumise à la concurrence libre et non faussée, promue par l’Union Européenne, pour toutes les activités.
La Poste a connu de très nombreux mouvements sociaux, même si aucun n’équivaut à celui de la grève de 1974 (CFDT, 1975). Cependant, à l’instar du déclin du conflit caractéristique générale de la conflictualité hexagonale (Denis, 2005), l’entreprise Poste n’échappe à la règle globale d’une baisse régulière du nombre de grèves. Comme l’on montré plusieurs auteurs (Béroud, et alii, 2008), c’est moins le nombre de grèves que la forme qu’elle prennent qui est cependant à prendre en considération.
Cette contribution s’inscrit dans cette analyse en souhaitant reconstituer l’économie politique de la conflictualité en cours à la Poste, à partir d’une grève atypique, minoritaire (trois grévistes), mais d’une durée inaccoutumée (70 jours). On s’intéressera dans un premier temps à reconstituer la chronologie et les motifs de cette grève. La seconde partie s’intéressera aux acteurs du conflit. Enfin, des éléments de réponse seront fournis dans un ultime moment pour saisir les raisons permettant de comprendre l’inscription de cette grève dans la très longue durée.
- I. Motifs et chronologie de la grève
Ainsi qu’on l’a évoqué dans l’introduction, la Poste est soumise à un mouvement incessant de réorganisation et de reconfiguration de ses services. C’est ce qui est arrivé à l’équipe d’Ecole-Valentin. Argumentant une baisse continue de la distribution du courrier, la direction de la Poste supprime cette équipe (14 facteurs), annule la location des locations des locaux et délocalise l’équipe au principal centre de tri de Besançon, distant de 10 km environ. Cette délocalisation, effective au 16 sept. 2013, s’accompagne d’une réorganisation de la tournée des facteurs qui passe de 14 à 11, 3 facteurs étant réaffectés sur d’autres tournées.
Un accord est conclu le 2 sept. entre la direction de la Poste et les syndicats CFDT et CFTC dans « le cadre de négociations loyales », selon la direction (communiqué de fin de conflit).
Sud conteste cette analyse. Sur la base des données fournies par la direction, le syndicat fait la démonstration que la baisse du volume du courrier ne constitue qu’une anticipation. Selon lui, la réalité est tout autre : la multiplication des constructions dans cette banlieue bisontine ne fait que se poursuivre, augmentant le volume du courrier à distribuer (+15% selon le comptage de la Poste). Par ailleurs, à l’occasion d’une expertise qui avait été demandée par le CHSCT, le cabinet de consultants avait préconisée de ne pas effectuer la délocalisation et la réorganisation dans le même temps, proposition dont la Poste ne tient pas compte.
C’est pourquoi un préavis de grève illimitée est déposé pour le 16 septembre, jour de l’entrée en vigueur de la réorganisation. Pourquoi un préavis de grève illimité peut on s’interroger ?
Le responsable SUD interrogé, indique :
« Question : Mais pourquoi le dépôt du préavis a été déposé d’entrée de jeu comme un préavis illimité ?
Réponse : Pourquoi ? Par rapport à l’expérience que l’on a. On sait, à la Poste, que si l’on dépose un préavis de grève de 24 h, on va pouvoir dénoncer les restructurations. Mais c’est pas sûr que l’on gagne. On a toujours eu la volonté de faire des mouvements durs. En plus, on est toujours régit par le droit public. On a donc 5 jours pour déposer un préavis de grève, pour négocier durant ce temps là avec l’entreprise. Nous, si on dépose un préavis de grève illimitée, c’est pour dire à la Poste, les postiers sont motivés. Et qu’on négocie avant la mise en place de la délocalisation ».
Quelques jours avant, un responsable de la branche courrier, se rend auprès de l’équipe et se livre, selon les témoignages des grévistes à une véritable provocation :
« Isabelle : Et puis, en septembre, il y avait une grève. On sentait qu’on n’était pas nombreux. On s’est demandé si ça valait la peine. Et puis, c’est un vendredi matin, qu’on a eu la visite de M. X.
Florent : Oui, voilà. Dison qu’on a eu la visite d’un chef qui est venu nous provoquer. Et il a mis le feu. Tout s’est réveillé. Et là, on a dit, on part. On était parti pour juste mettre un préavis de grève. Pour alerter la boîte. Et c’est arrivé à ses oreilles. On ne voulait pas faire grève à la base, parce qu’on se disait qu’on n’était pas assez. Mais on voulait être reçu. Donc, le préavis, ça sert à ça. Pour que l’on nous écoute. Et eux, comme ils ont su que personne ne partait, ils sont venus le lendemain ou le surlendemain pour nous provoquer.
Isabelle : Oui, nous provoquer. On s’est regardé et puis on a dit, ce coup ci, on y va. Lundi, on est en grève. Il croit qu’on n’est pas capable d’y aller. Et bien, il va voir. Comme quoi, ça ne tient pas à grand-chose.
Florent : Oui, c’est la provocation de M. X. On peut le citer. Oui, c’est lui qui a déclenché le mouvement. Il nous a provoqué en nous disant, c’est comme ça et fermez vos gueules. Vous avez lancé un préavis, mais on sait très bien que vous ne ferez pas grève. Il a mis le feu aux poudres ».
Une fois la grève déclenchée (on trouvera en annexe une chronologie détaillée des 70 jours de conflit), le fait marquant a été l’attitude de la direction. Aspect que nous allons développer, dans un premier temps, dans le cadre de la partie qui suit, avant de fournir des précisions sur les acteurs syndicaux.
- II. Les acteurs du conflit
La direction de la Poste a eu la même attitude avec le chercheur qu’elle a développé avec les grévistes et organisation syndicale : l’absence de relations. En effet, sollicité à plusieurs reprises, le DRH de la branche courrier de la Poste a finit (cf. courriel en annexe) par nous répondre par un fin de non-recevoir.
En effet, après des contacts brefs durant les premiers jours de la grève, la direction, ayant constaté que le conflit était circonscrit, n’a reçu une première délégation que le 2 octobre, soit près de deux semaines plus tard. Se joue par ailleurs, ainsi que la PQR le relève, une ambiguïté sur l’échelon (local ou régional) qui doit prendre en charge le dialogue.
Elle n’a pas plus fait montre de beaucoup de présence du point de vue de la communication, puisqu’elle ne publie un premier communiqué que le 7 octobre, rappelant sèchement la nécessité d’une nouvelle organisation. Lequel communiqué expliquait par ailleurs que la réorganisation programmée se passait sans problème.
Un nouveau communiqué est publié une semaine plus tard, à propos d’une grève au centre de tri. Un passage est consacré à la grève d’Ecole, concernant « 4 agents sur 304 », puisque désormais les facteurs de cette équipe sont rattachés à leur nouvelle affectation.
Puis, c’est de nouveau le silence jusqu’à la fin du mois. Une rencontre a lieu le 30 oct., donnant à un nouveau communiqué, comportant deux propositions, puis évoluant à six le lendemain (lire en annexes 3). Le communiqué ajoute : « Après une suspension de séance, les échanges n’ont pu reprendre. Les représentants du personnel n’ont pas respecté les conditions préalables à la négociation, mettant ainsi un terme à toute possibilité de dialogue. Cependant, la direction reste à l’écoute ».
A partir de ce jour, mis à part des contacts de brefs contacts téléphoniques ou des échanges Internet, il n’y a aura plus de rencontre physique entre les parties. La direction ne communique plus non plus avec la presse.
Le conflit s’enlise et tourne désormais au conflit sur les règle : la direction ne manifeste aucune inclination à rencontrer les grévistes, considérant qu’il n’y a rien à négocier.
Pour lever le blocage (situation de « pourrissement », comme le note la PQR), Sud appelle à la nomination d’un médiateur par la Préfecture[1]. Les jours passent, sans que la demande toujours plus pressante de SUD de pouvoir « s’asseoir autour d’une table en présence d’un médiateur »[2] ne soit entendue, que ce soit par la direction, par les pouvoirs publics ou les élus malgré la promesse orale proclamée par la députée à l’occasion d’une rencontre fortuite le 15 nov.
Une rencontre est finalement programmée le vendredi 22 nov. avec une responsable de la Poste, au statut incertain[3]. Il ne s’agit en aucun cas d’une séance de négociation, mais d’un ultimatum à reprendre le travail immédiatement. Le témoignage d’une des grévistes éclaire d’un jour quasi surréaliste la manière dont la direction envisageait la cessation du conflit :
« Isabelle : Il était 9 ou 10 h, je ne sais plus trop. Elle s’adresse à moi et me dit « Vous allez reprendre votre travail immédiatement. Je vous emmène ». Elle me prend par le bras et elle me dit : « J’ai ma voiture, je vous emmène ». Je lui ai dit que j’avais mes deux collègues et que je reprendrais avec eux. Elle était complètement allumée. Mais on ne leur a rien dit sur la date de reprise. On a repris le lundi. On avait décidé ça dans la semaine, mais iles ne le savaient pas. Ce jour là, il y avait déjà quelqu’un sur nos tournées »
N’étant pas parvenu à obtenir satisfaction, les grévistes refusent de signer un protocole de fin de grève et font savoir qu’ils suspendent la grève illimitée. La direction n’a rien cédé, le fait savoir.
De leur côté, les grévistes et l’acteur syndical ne peuvent que proclamer reprendre « le travail la tête haute, après avoir lutté pour leurs conditions de travail et celles de tous et toutes. La lutte collective pour nos conditions de travail doit continuer ! »[4]. Le bilan réalisé pour informer les adhérents du syndicat relève du registre moral, à défaut de pouvoir se revendiquer d’une victoire (même partielle) : « 70 jours pour la dignité et le droit de pouvoir se regarder dans la glace, pendant que la Poste casse le métier de facteur sous prétexte de le sauvegarder »[5].
Maigre pour l’acteur syndical, donc. Sud est le second syndicat de la Poste au niveau national[6], mais premier dans le Doubs (25)[7]. SUD-PTT fait partie des organisations constituant l’Union Syndicale Solidaires, incarnant le pôle de la radicalité syndicale dans le paysage émietté du syndicalisme hexagonal (Béroud, et alii, 2011). Dans sa volonté d’en découdre avec la « modernisation » de la Poste, il se trouve plus souvent en position isolée qu’en symbiose avec les autres organisations syndicales. Comme le reconnaît le représentant de SUD, le seul partenaire fiable de son organisation, c’est la CGT (deuxième organisation en Franche Comté). Mais, contrairement à un autre conflit dur (39 jours de grève) celui de Quingey (Doubs), en 2011, conduit de part en part avec la CGT (évoqué plus loin), à Ecole-Valentin, il n’y avait pas de syndiqué CGT, même si plusieurs syndiqués à cette dernière ont participé aux activités de solidarité.
En revanche, la présence de syndiqués CFDT est attestée, lesquels participent d’ailleurs au lancement de la grève sur Ecole-Valentin. Ce conflit constitue aussi l’occasion d’un sévère affrontement entre SUD et la CFDT. Cette dernière publie quelques jours après le début du conflit un tract : Mise au point ! (Cf. Annexes 4)
Ce texte, dans le prolongement de l’accord de réorganisation signé début septembre (avec la CFTC), d’une violence inattendue, à la limite de l’insulte, représente un clair désaveu de la grève engagée par SUD, explicitement dénoncée : « Tout ce qui intéresse Sud, c’est l’exposition médiatique, et rien de tel qu’une grève illimitée aux motifs nébuleux pour attirer les caméras (…) L’attitude de SUD est destructrice pour la Poste et donc pour nos emplois ». Accuser une autre organisation syndicale, en lutte, de détruire l’emploi à l’occasion d’une réorganisation qui prévoit 3 suppressions de postes ne risque d’apparaître comme un motif de mobilisation pour les salariés qui s’identifient à cette organisation syndicale.
Sud dénoncera le comportement « dégueulasse, en n’hésitant à pas se faire briseurs de grève »[8], mettant en relation le positionnement pour le moins compatible avec les objectifs de la direction à la composition sociologique de la CFDT, composée majoritairement de personnels d’encadrement. Ce constat rejoint empiriquement ce qu’un récente recherche sur a caractérisé comme la « désouvriérisation de la CFDT » (Defaud, N., 2009).
Malgré ces obstacles, direction offensive, front syndical fragilisé, grès très minoritaire, le conflit s’est échelonné sur plus de deux mois complets. Restent à en comprendre les raisons.
- III. Economie politique d’une grève au long cours
Lors de l’entretien avec le responsable de Sud, la question suivante est posée :
« Question : Qu’est ce qui explique selon toi la détermination des grévistes. Faire grève durant plusieurs semaines. C’est pas commun ?
Réponse : A un moment donné, c’est une question d’injustice », ce dernier terme étant répété à plusieurs reprises dans la suite de ce passage.
Loin de nous de rejeter la conception selon laquelle un sentiment aussi puissant que celui de l’injustice puisse permettre de comprendre le développement d’une action collective. Cependant, si l’injustice ressentie permet de comprendre le déclenchement d’un mouvement de grève, comme c’est le cas ici, il n’éclaire guère sur les raisons qui le font durer de manière aussi longue. Afin de comprendre les éléments qui participent à cette « l’économie politique du travail » (Combessie, 1995), trois aspects méritent, selon nous, d’être pris en compte. Il s’agit, dans un premier temps de considérer le rôle que joue la médiatisation du mouvement. L’accueil par la population et les autorités locales constitue un second volet. Enfin, la prise en compte d’éléments biographiques du corps gréviste éclaire singulièrement les racines de cette radicalité gréviste.
III.1 Le rôle des médias
Les médias jouent un rôle important durant un conflit en termes de popularité et de reconnaissance. SUD était particulièrement conscient de cette réalité, puisqu’un communiqué de presse a été envoyé aux différents supports locaux. Tâche difficile, ainsi qu’en témoignent certains communiqués, en particulier du mois de novembre qui constituent un quasi copié-collé du communiqué de la veille. Comment la presse locale a-t-elle couvert le conflit ? Une recension des articles de presse permet de répondre à cette question, bien qu’il soit difficile d’en déduire la manière dont les lecteurs ont réceptionné l’information.
Au niveau local, il n’existe qu’un seul quotidien, L’Est républicain, qui constitue la source principale, dont on parle un peu plus bas. En parallèle, on trouve également un journal bisontin, Ma commune, disponible gratuitement sur Internet[9]. Cette source emploie des journalistes et publie plusieurs informations durant la journée. Cependant, au final, cette source représente un apport bien moindre, tant en quantité qu’en qualité, par rapport à la traditionnelle PQR.
Restent la télévision (FR3 Bourgogne-Franche-Comté), France-Bleu, la principale radio locale et une multitude de radios locales[10]. Le suivi des informations télévisées et radiophoniques nécessite un dispositif plus compliqué, du fait du caractère immatériel des informations, par rapport à la presse. Aucune information n’est disponible sur le site de France Bleu. La rédaction, sollicitée, ne nous a pas répondu. Les postiers grévistes nous ont cependant indiqué avoir répondu à des interviews, sans se souvenir précisément de leur nombre.
Cette vérification a cependant porté ses fruits, avec des mots clés sur le site de FR3. Cinq reportages sont mentionnés[11]. Ces reportages ne sont plus visibles depuis le site. En revanche, le texte est mis à disposition. Le premier reportage (17 sept. 013) porte le titre « Malaise à la Poste à la suite de la réorganisation des plateformes ». Malgré le timing quasi parfait (la grève ayant débuté la veille), en fait le reportage porte essentiellement sur le début d’une grève de la faim d’un postier de Parcey (Jura) protestant contre une réorganisation. La mobilisation d’Ecole-Valentin est mentionnée. Puis il faut attendre plus d’un mois, le 20 nov., puis le 29 du même mois pour que le sujet fasse l’objet d’une information (« 45e jour de grève »). Début novembre, un portrait des trois postiers grévistes est présenté au public. Les journalistes souhaitaient filmer au domicile d’un des grévistes, pour donner plus de « naturel » au reportage. Puis, un dernier reportage est programmé le 25 nov., à l’occasion de la reprise du travail. Du fait du nombre réduit de grévistes, ces reportages tournent essentiellement autour de la figure des grévistes. Ce qui fera dire, selon le témoignage des grévistes, à la hiérarchie de la Poste, au moment de la fin de grève, que « le statut de star, c’est fini ». Cette remarque incidente, reprise d’ailleurs par les collègues des grévistes lors de la reprise de poste, tend à montrer le rôle important la télévision dans la reconnaissance du fait gréviste.
Bien que les grévistes et les représentants syndicaux se plaignent du peu d’intérêt des médias pour le mouvement, la recension systématique de L’Est Républicain montre que la réalité est un peu plus complexe. En effet, durant les 70 jours de grève, ce journal a consacré 24 articles au conflit, soit un article tous les trois jours (2,9). On peut y ajouter deux autres articles sur le thème de la Poste, non directement lié à la grève d’Ecole-Valentin, durant la période de grève[12]. Etant donné la nature du conflit, il serait inexact de prétendre que la presse écrite soit passée à travers le conflit, même si le rythme de publication ne correspond exactement à la moyenne. Par exemple, aucun article n’a été publié entre le 19 et le 30 octobre (soit une période de 11 jours), plusieurs périodes de 4 ou 5 jours sont également à noter (lire en annexe la chronologie des articles de L’Est Républicain). Retenons par ailleurs, sous l’angle de la périodicité, que la grève démarrant le 17 sept. , le premier article est publié le 18 sept. ; la reprise ayant lieu le 25 nov., l’ultime billet paraît le 26 nov.
Trois autres indicateurs du suivi journalistiques peuvent également être mobilisés :
- Il s’agit tout d’abord de considérer la localisation des articles. Seuls trois articles sont publiés en pages Besançon. La totalité des autres articles sont publiés en page Doubs. Le lectorat de ces deux pages est identique, soit environ 30-35 000 personnes. Cependant, les informations de la page Doubs sont en général publiées également dans l’édition Montbéliard, soit un ajout de 15-20 000 lecteurs potentiels supplémentaires. En revanche, aucun article n’a été publié dans la page Région, qui elle atteint 80 000 lecteurs. Pour la rédaction, l’information sur la grève a suffisamment de valeur pour dépasser le strict cadre local.
- Ajoutons qu’un seul article a probablement été écrit par le correspondant local du journal (article du 22 sept., publié à la rubrique Ecole-Valentin). Hormis cet article, tous les autres ont été écrits par des journalistes professionnels. Si la plupart des articles sont signés (parfois avec des initiales), même ceux non signés, insérés dans les pages Doubs, sont écrits par des journalistes de la rédaction. La grève d’Ecole-Valentin est donc considérée par l’équipe rédactionnelle comme une information à traiter par des professionnels et non laissée à l’appréciation du localier.
- Enfin, il faut retenir la place de la photographie dans l’illustration des articles. Dix articles sur les 24 sont complétés par des photographies, soit 42 % pour des articles. La photographie donne plus d’ampleur à l’information en développant la surface occupée sur le papier.
On retiendra cependant, qu’à aucun moment l’information sur cette grève n’a été traité en Une. C’est le cas durant le conflit des postiers, par exemple le 8 octobre pour un débrayage chez Bourgeois (métallurgie), avec photographie couleur (50 % de participation annoncée) ou le 23 nov. une grève à l’hôpital psychiatrique de Novillars, également illustré par une photo couleur.
Ces divers éléments indiquent déjà la manière dont cette action collective est traitée par la presse. Reste à appréhender le contenu de l’information. Si les journalistes se gardent bien de prendre position, la tonalité générale des articles successifs est loin de manifester la moindre hostilité envers les grévistes. La quasi-absence de la direction de la Poste, pointée à plusieurs occasions[13] dans les articles, place Sud et les grévistes en interlocuteur privilégié de la presse, voire permet une certaine impertinence. Notant que l’un des groupes de musique se produisant dans l’ultime concert de solidarité s’appelle « L’homme s’entête », le journaliste ajoute : « A propos du nom de ce dernier artiste, la direction de La Poste doit à coup sûr espérer que les trois irréductibles finiront par ne plus s’entêter. Mais elle ne le dira pas le 15 novembre : elle n’est pas invitée »., 9 nov. 2013. La veille (8 nov.), au 53e jour de grève, le ton était encore plus vif : « De toute évidence, l’employeur joue la carte de l’essoufflement. Du « pourrissement » dit-on aussi en langage syndical ». La durée exceptionnelle du mouvement de grève est mie en avant de manière récurrente à partir de fin octobre[14] : « Une durée qui s’apparent à une sorte de record régionale dans leur profession, même si, on s’en doute, tel n’est pas l’objectif recherché », 6 nov. Le titre de l’article laisse transparaître une certaine admiration pour les grévistes, qualifié de « Le trio des irréductibles » (6 nov.). Après la participation importante enregistrée à l’occasion du concert de solidarité du 15 nov., L’Est républicain conclut le compte rendu par « Le succès de cet évènement encourage en tout cas à la mobilisation ». (17 nov.). Après la reprise, le 26 nov., le billet quotidien, sous le titre « 70 jours de grève » est consacré à la fin du conflit, mettant en avant l’attitude de la direction sans concessions de la direction.
Si l’on ne peut qualifier de partisane la place de la presse locale à l’égard des postiers, il n’en reste pas moins que la couverture du conflit laisse transparaître une certaine sympathie à l’égard du mouvement, sympathie qui participe au mouvement de soutien rencontré. En effet, loin d’être isolé, les grévistes se sont sentis, selon leur témoignage, « soutenus et poussés en avant ».
C’est ce second aspect que nous allons développer maintenant.
III.2 La solidarité
Soutenir une grève d’une telle durée n’est pas concevable sans un soutien de la part de l’entourage professionnel, ainsi que de la population (les usagers) et des relais d’opinion que sont les élus.
Au moment du démarrage de la grève, sur les 14 facteurs de la tournée d’Ecole-Valentin, le nombre de grévistes s’élevait à 6 personnes, soit pratiquement la moitié des effectifs de la brigade (« équipe » dans le vocabulaire désormais en usage à la Poste). Une personne, enceinte, a rapidement mis fin à la grève. Deux autres collègues, syndiqués CFDT, se sont vues (selon le témoignage des grévistes), incités par leur organisation à cesser le mouvement. Ce qu’elles firent au bout durant la première semaine de grève. Le nombre de grévistes a donc rapidement fondu pour se stabiliser à trois.
Pourtant, derrière ces chiffres cachent une réalité plus mouvante qu’il n’y paraît. En effet, le centre d’Ecole-Valentin n’étant pas le seul à être affecté par les réorganisations, une démarche des grévistes est entreprise (28 sept.) auprès de deux autres centres, celui de Saône et celui de Roche lez Beauprés, les deux situés en périphérie bisontine. Dans les deux cas, l’intervention suscitera un échange avec leurs collègues. Seule la brigade de Roche-lez-Beaupré organisera une journée de grève le 30 septembre, avec un taux élevé de grévistes : 12 grévistes sur 18 facteurs. A Saône, un soutien financier est obtenu. Une brigade de Besançon (celle dite « du Barlot ») participera également à cette journée, première mouvement de grève en quinze ans. L’extension n’ira pas plus loin. Mais comme le dit un des grévistes, « Ca nous a mis du baume au cœur ».
Quelques jours plus tard (11 oct.), le centre de tri de Besançon, également concerné par les restructurations et un transfert possible débraie également, avec entre cinquante et soixante grévistes (sur un effectif de 250). Cette journée redonne également du souffle au trio gréviste.
Enfin, le 12 novembre, les guichetiers de deux bureaux de Besançon (quartier Palente et Chaprais) débraient pour dénoncer « les dégradations d’accueil et de travail ». Ce mouvement est soutenu par SUD, la CGT, FO et la CFTC. Les grévistes d’Ecole-Valentin participent au piquet de grève du bureau des Chaprais, fait qui n’est pas relevé par la presse locale.
Ainsi qu’on le voit, durant ces quelques semaines, le conflit ne s’est pas limité à un face-à-face entre la direction de la Poste et trois individus isolés, mais a été parcouru par plusieurs séquences d’opportunité pour un élargissement du mouvement. Au final, ce maillage ne se solidifiera pas, ramenant la grève au trio.
Les représentants et élus constituent une seconde source, en parallèle de l’action des intéressés eux-mêmes, pour élargir le soutien à une action gréviste. De ce point de vue, le bilan apparaît des limités. Sollicitée, la députée (PS) envie un courrier à la directrice de la DOTC[15] et au directeur PPDC[16] le 17 septembre. Le ton est, comme il se doit, diplomatique : « Je vous serais reconnaissante d’’y apporter une bienveillante attention afin que des solutions puissent être trouvées à travers des compensations pour les salariés si l’intégration en peut pas être remise en cause »[17]. Une rencontre programmée le 30 sept. a dû être annulée. C’est seulement à l’occasion, par les circonstances de l’organisation d’un concert de solidarité, de la tenue d’une permanence qu’une rencontre a pu être réalisée avec la députée, en fin de conflit (15 nov.).
Pourtant, le 8 octobre, SUD avait sollicité par courrier la députée, le conseiller général, le président de la communauté de communes, ainsi que les maires des communes concernées. On ne dispose d’aucun élément de réponse des élus sollicités. En revanche, si le conseiller général PS de Besançon Nord-Est ne semble pas avoir plus répondu que les autres, le Président PS du Conseil général du Doubs indique avoir écrit à la directrice régionale de la Poste le 16 oct.[18], sans d’ailleurs fournir le texte de son courrier.
Si les maires des communes concernées (Ecole et Valentin), ne se sont pas manifestés non plus, en revanche, les maires d’autres communes de la tournée des facteurs ont mis leur solidarité en pratique. En effet, à l’occasion de l’organisation de soirées de concerts, les maires de trois communes différentes ont prêtés gratuitement des salles municipales pour la tenue des manifestations.
Ce point nous permet d’aborder la dernier aspect de la solidarité, celui des usagers et de la population. Aspect particulièrement crucial, ainsi que le démontre une grève conduite en 2011 dans le canton de Quingey (canton de la périphérie de Besançon). En effet, un conflit d’une longueur inhabituelle s’est déroulé dans cette commune, durant 39 jours, impliquant 8 facteurs sur une équipe de onze. La grève avait connu un tournant, au 37e jour, lorsque le maire de By, petite commune de la tournée, avait retenu, avec un groupe d’une vingtaine de villageois, la camionnette louée par la Poste conduite par deux intérimaires, pour exprimer le ras-le-bol de la dégradation du service postal. La direction de la Poste avait dénoncé alors une « une prise d’otage » à propos des intérimaires[19], mais avait ouverte immédiatement des négociations permettant d’aboutir à une sortie rapide de conflit.
Dans le cas d’Ecole-Valentin, pas d’irruption aussi tonitruante des usagers, mais l’organisation de quatre soirées de solidarité dans trois villages différents[20]. Les deux premiers concerts ont rassemblé une centaine de personnes, les deux suivants sans doute plus du double (chiffres fournis par Sud). Ces soirées ont précédées d’un intense travail de popularisation : distribution d’un tract par les grévistes dans les boîtes aux lettres des villages de la tournée, contacts avec les commerçants, affichages dans les magasins, collages d’affichettes, organisation pratique des soirées.
C’est avec chaleur que les grévistes décrivent ces moments, manifestation de l’écho de leur mobilisation et activation de réseaux larges de solidarité :
« Question : Il y avait la participation des gens du cru à vos soirées ?
Isabelle : Oh oui. On a fait Audeux, Pouilley-les-Vignes, Geneuille. Les gens connaissent leur facteur, ils connaissent nos problèmes.
Question : Ce ne sont pas uniquement des gens extérieurs qui sont venus soutenir depuis Besançon ?
Isabelle : Ah non, à 95%, c’étaient des usagers. Et puis quelques soutiens extérieurs, c’est sûr. (…) mais nos collègues, enfin pas tous, sont quand même venus à nos soirées. Certes pas tous, une petite minorité. Même nos collègues de Besançon, ils ne sont pas tous venus. Mais les meilleurs, ils étaient là
« Isabelle : « (…) pour en revenir aux soirées qu’on a faites. Les communes se sont quand même impliquées. On a eu les salles gratos. On a demandé dans des endroits où on nous a dit qu’il fallait payer. On a dit non, on va là où c’est gratuit. Les municipalités nous ont donné les salles gratuites. On avait un orchestre. C’était gratuit. Tout ce qu’on a récolté, c’était du plus. On a fait merguez, saucisses…(…)
Florent : Mon beau-frère qu’est boucher nous a trouvé de la viande pas chère. On a des enfiles. Et on a mis la main à la pâte. On a fait les pizzas. On n’a rien acheté. On faisait tout »
Faire la fête fait du bien au moral, permet d’informer largement sur le sens de la mobilisation et récolter des moyens financiers en faveur des grévistes. Selon le témoignage du responsable de SUD, chacune de ces soirées à permis de récolter plusieurs centaines d’euros. Si l’on y ajoute les sommes collectées auprès des collègues du syndicat, informés par la presse syndicale, la solidarité financière a permis de limiter fortement les pertes de salaires[21]. Selon le témoignage des grévistes, la perte pour chacun d’entre eux se monte à plus de 4000 €, dont plus de la moitié a été compensée par les sommes récoltées à l’occasion des soirées et des chèques adressés au syndicat.
Après la reprise du travail, les grévistes adresseront aux donateurs un courrier avec le message suivant : « les grévistes vous remercient pour votre soutien moral et financier », message envoyé à plusieurs centaines de destinataires, individus et organisations.
III.3 Noyau gréviste et dispositions à l’action collective
Reste à examiner une dernière dimension, que seul un dispositif resserré de nature biographique permet de distinguer.
Si deux d’entre eux sont fonctionnaires (après de nombreuses années en CDD), le plus jeune d’entre eux relève du droit privé. Les trois grévistes sont tous syndiqués à SUD, l’une d’entre elle ayant été syndiquée à la CGT préalablement (cette première affiliation syndicale s’expliquant par le fait que son mari d’alors était militant cégétiste). Leur syndicalisation remonte à de très nombreuses années (fin des années 90, sans qu’ils se rappellent précisément la date). Ajoutons que cette affiliation ne se limite pas à payer une cotisation syndicale mais se traduit par un fort penchant pour l’action collective :
« Question : Alors, cette grève a débuté le 16 sept. Vous étiez déjà engagé, syndiqué …
Florent : Oui ce n’est pas la première grève. On a toujours été en conflit avec notre hiérarchie, avec nos hiérarchies successives. Des grèves, on en fait pas mal. (Isabelle abonde).
Isabelle : La dernière, j’étais arrêtée. Mais sinon en 89…
Florent : Non, pas 89, c’était en 2009 (rires). Il y en a eu plein. A chaque réorganisation. En 1995. Il y en eu pas mal. Et puis en 2007. C’était à chaque fois des grèves de 10, 12 jours. Ah oui. Des grèves quand même assez longues.
Isabelle : Il faut dire qu’à cette époque, on était beaucoup plus nombreux et soudés (Florentopine, Oh oui). Alors, que la dernière grève, on l’a fait à trois »
Le responsable SUD confirme l’inscription du bureau d’Ecole-Valentin dans une culture de confrontation avec la direction depuis de nombreuses années :
« Question : Donc c’est un bureau très fortement syndiqué.
Réponse : Oui. Ecole-Valentin, c’était un bureau réputé. Ils se sont toujours battus.
Question : Donc, il y a une histoire…
Réponse : Oui. On a déjà déposé des préavis. On a déjà fait au moins deux grèves, qui ont duré. En 2008 ou 2009, ils avaient déjà fait une semaine de grève. Et une autre en 2003-2004. Ca a toujours été un établissement en lutte. Ils ont même eu un chef d’établissement qui avait été remercié par la Poste, tellement c’était allé trop loin ».
Rien n’indique mieux ce penchant pour l’action collective que la manière dont les grévistes se sont préparés à l’affrontement, en se réunissant préalablement dès le mois de juin, en envisageant un conflit long et même, d’avoir anticipé les conséquences économiques de la grève :
« Question : Mais à ce moment, vous ne soupçonniez pas que ça allait durer…
Isabelle : Non, bien sûr. Mais enfin, nous trois, on s’était dit il fallait qu’on tienne un mois. On sait très bien qu’on n’obtient rien. Qu’en quinze jours, on n’est même pas reçu.
Florent : Oui, dans ma tête, c’était quand même minimum un mois.
Question : Ah bon ?
Isabelle/Florent : Oui, nous les trois. On s’était dit ça. Ca ne peut pas durer moins d’un mois. C’est sûr, comme c’est parti. Ca fait quand même un ou deux ans qu’on a des expériences
(…)
Question : Et financièrement, c’est pas une épreuve ?
Florent : Ah bien financièrement, j’avais prévu depuis un moment.
Isabelle : Oui, ça fait déjà un ou deux ans qu’on se dit… Les calendriers, on en met toujours un peu de côté. En se disant, s’il y a une grève, on pourra tenir. Ah oui, on anticipe…
Question : En vendant les calendriers à Noël ?
Isabelle : Oui, absolument. Ah oui, les trois. On se le disait…
Question : Ah bon, les trois, vous étiez dans l’optique…
Isabelle : Oui, oui. S’il y a quelque chose, on sera pas pris au dépourvu (…) Oui, nos ça fait déjà au moins deux ans qu’on se dit, il y a une grève qui se prépare. Il faut qu’on soit prêt. On a un peu d’avance ».
Ainsi que le note avec finesse Marie (Cartier, 2003), sous la casquette commune du facteur coexistent plusieurs générations professionnelles et manière d’exercer le métier. Bien qu’en décalage avec les bornes temporelles qu’elle indique, les grévistes développent des caractéristiques intermédiaire entre la première et la seconde cohorte de facteurs, largement masculin, doté d’un niveau de certification primaire, issu du monde rural, imprégné du sens du service public, appréciant leur travail de tournée, extrêmement critiques à l’égard des normes commerciales que l’entreprise cherchent à imposer.
On ne peut rapporter ici toutes la distance qu’ils manifestent à l’égard des nouvelles générations, formatées par l’entreprise, dotés d’un CAP, obtenu en apprentissage, délivré par la Poste et voués à vendre toujours plus.
Ajoutons un dernier aspect, auquel nous ne nous attendions pas vraiment en commençant cette enquête. Les trois grévistes sont inscrits profondément dans la vie et l’économie rurale. Comme le dit l’un d’entre eux : « on est tous des gens qui habitent à la campagne. Même quand il n’y a pas de sous qui rentrent, on a encore les patates du potager pour manger. Isabelle, elle a finit de payer sa baraque. Moi, la mienne, c’est moi qui l’ai construit, au fur et à mesure. Je ne paie rien. Ou pratiquement rien. Je ne suis pas riche, mais je ne dépense pas beaucoup. Jean-Marc, il faut voir… Il deux ha autour de chez lui. Il fait tout. Il fait sa charcuterie, tout. Ses poules, ses moutons, son cochon. Tout ». D’ailleurs, à plusieurs reprises, durant la grève, les voisins sont venus déposer des paniers de légumes pour les familles des grévistes. Cet aspect de travailleur d’ancien régime (un pied dans le salariat, un pied dans le monde paysan) avait d’ailleurs intrigué les journalistes qui, fleurant le bon sujet, souhaitaient réaliser un reportage dans ce bucolique Eden, au détriment des motifs de la grève. Proposition que les grévistes avaient vivement déclinée.
Ce conflit, minoritaire, et dérogatoire par sa durée laisse entrevoir des conditions de réalisation qui permettent d’expliquer ce caractère exceptionnel. Reste à conclure sur ce que nous apprend cette grève sur la conflictualité actuelle.
Conclusion
Trois aspects méritent d’être évoqués pour conclure cette approche de l’économie politique du travail.
Retenons tout d’abord la dimension très combative de la direction de la Poste, favorisée par le caractère limité du conflit. Dans un communiqué diffusé aux facteurs (ainsi qu’à la presse) le 26 nov. la Poste avance que « Les agents ont repris le travail de leur propre initiative, ce lundi 25 novembre, sans aucune contrepartie. Comme nous avons pu le dire depuis le début du conflit, le syndicat SUD a entraîné les 3 agents dans une voie sans issue ». Pour la direction, le choix apparaît de manière claire, entre se démettre et se soumettre, c’est la seconde alternative qui s’impose pour les grévistes, les salariés devant comprendre ce qui les attend. Le billet de l’Est Républicain du 26 nov. insiste sur cet aspect : « ils sont restés en grève pendant 70 jours, avant de reprendre le travail hier. 70 jours qui n’ont pas fait plier une direction de La Poste d’une extrême fermeté ».
La passivité constitue l’attitude la plus courante de l’ensemble des salariés, ainsi qu’en atteste, au-delà du cas de la Poste, la manière dont s’est déroulée la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay, qui a vu se dérouler la plus longue grève de l’histoire contemporaine (16 janvier-17 mai 2013, soit quatre mois) de l’automobile, tout en demeurant largement minoritaire (Larios, 2013 ; Pattieu, 2013 ; Tormos, 2014). Les exemples peuvent être multipliés, ils confirment cette tendance engagée depuis de très nombreuses années désormais, d’esquive du conflit.
Néanmoins, esquive du conflit, ne signifie pas absence de conflit, comme notre propre recherche tend à le démontrer. Continuent à persister des noyaux de combativité et de radicalité au sein du monde du travail en général, à la Poste en particulier. Quartier Sud, le journal de la branche distribution de SUD-PTT pointe ainsi (janvier 2014, n° 61) que « Les luttes à la distri se multiplient, (Vierzon (18), Mérignac (33, Ecole-Valentin (25) ou Lyon 7) », mais que le problème est celui des connexions entre ces différents mouvements, isolés, séparés, étanches les uns aux autres. S’il y a certainement là, du point de vue du sociologue, matière à dessiner les contours d’un travail d’enquête et de suivi, avec l’espoir que la figure du gréviste ne demeure pas pour l’éternité celle de l’altérité.
Bibliographie
Ouvrages
- Barba Thomas, Le livre noir de la Poste, Paris, J.-C. Gawsewitch éd., 2013
- Béroud Sophie, Denis J. Michel, Desage Guillaume, Thibault Martin, L’Union Syndicale Solidaires : une organisation au miroir de ses militants. Profil, pratiques, valeurs, Rapport de recherche laboratoire Triangle (Université Lyon II), 2011, 129 p. + annexes.
- Béroud Sophie, et alii, La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine, Bellecombe-en-Bauges, Ed. Croquant, 2008.
- Brun Thierry, Qui veut tuer la Poste ? Chronique d’un démantèlement, Paris, Politis éd., 2013.
- Burgade (de la), Emmanuel, Roblain Olivier, dir., « Bougez avec la Poste ». Les coulisses d’une modernisation, Paris, La Dispute, 2006.
- Cartier Marie, Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien, La Découverte, 2003
- CFDT-PTT, Des idiots par milliers. Du démantèlement des PTT à la grève de 1974, Paris, Maspéro, 1975
- Combessie Jean-Claude, Au sud de Despenaperros. Pour une économie politique du travail, Paris, MSH éd., 1995.
- Defaud Nicolas, La CFDT (1968-1995). De l’autogestion au syndicalisme de propositions, Paris, Presses sciences Po, 2003.
- Delfau Gérard, La poste, un service public en danger : constats et propositions, Paris, Harmattan, 1999
- Denis J.-Michel, dir., Le conflit en grève ? Tendances et perspectives de la conflictualité contemporaine, Paris, La Dispute, 2005.
- Fontenelle Sébastien, Poste stressante. Une entreprise en souffrance, Paris, Seuil, 2013.
- Hanique Fabienne, Le sens du travail. Chronique de la modernisation au guichet, Toulouse, Eres, 2000.
- La mécanique des lettres, Grenoble, éd. Le Monde à l’envers, 2013.
- Larios Silien, L’usine des cadavres, ou la fin d’une usine automobile du Nord de Paris, Saint-Georges-d’Oléron, éd. Libertaires, 2013
- Malaval Catherine, La Poste au pied de la lettre. Six ans d’enquête sur les mutations du courrier, Fayard, 2010
- Pattieu Sylvain, Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay, Paris, Plein Jour, 2013.
- Tormos Ghislaine, Le salaire de la vie, Paris, Don Quichotte, 2014.
- Vezinat Nadège, Les métamorphoses de la Poste. Professionnalisation des conseillers financiers (1953-2010), PUF, 2012
Articles
- Gadrey Jean, « Service universel, service d’intérêt général, service public : un éclairage à partir du cas des télécommunications et du secteur postal », Politiques et Management public, juin 1997, vol. 15, n° 2, p. 43-72
- Linhart Danièle, « Comment l’entreprise usurpe les valeurs du service public », Monde Diplomatique, sept. 2009
- Maraschin Joëlle, Poste stressante, dossier, Santé&Travail, juillet 2012, n° 81
- « La poste se moque des usagers », UFC-Que Choisir, avril 2013, n° 513.
Rapport de recherche
Bertaux-Wiame Isabelle, Jeantet Aurélie, Linhart Danielle, Les temps modernes de la poste, Mission de recherche, La Poste, 2000.
Annexes
Annexes 1 : Courriel refus de la Poste
Courriel du 01-04-2014
Bonjour,
Je suis au regret de vous informer que je ne donnerai pas suite à votre demande de rendez-vous.
Cordialement
XXXX. Directeur des Ressources Humaines et des Relations Sociales
La Poste - Direction du courrier de Franche Comté
14 rue Gambetta - BP 16189
25015 BESANCON CEDEX
Annexes 2 : Chronologie du conflit
Chronologie grève Ecole-Valentin (Doubs, 25)
Lundi 16 sept. 2013 : Début de la grève
26 sept. Rencontre avec les facteurs de Roche-Lez-Beaupré et Saône (périphérie Besançon)
27 sept. Première soirée de solidarité : concert à Audeux (périphérie Besançon)
28 sept. Appel à un rassemblement à la permanence de la députée
30 sept. Entrevue avec députée annulée. Grève à Roche-Les-Beaupré (périphérie Besançon) + délégation à la direction régionale courrier
2 octobre : Rencontre avec la direction
3 oct. 50 % de grévistes à Ecole
4 oct. Deuxième concert de solidarité à Audeux
5-6 oct. Festival CAC (Collectif pour des Alternatives au Capitalisme). Animation d’un stand
10 oct. Grève PIC (Plate forme Industrielle du Courrier, centre de tri)
13 oct. Grève des guichetiers à Palente et Chaprais (deux quartiers de Besançon).
14 oct. Rencontre avec la directrice de cabinet du Préfet. Suite à intervention lors de la visite de la ministre de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme,
15 oct. Participation au rassemblement en soutien aux salariés de la DIRECCTE en grève ce jour.
18 oct. Soirée de soutien à Geneuille (périphérie de Besançon)
21 oct. Intervention du président du Conseil Général
29 oct. Rencontre avec la direction
30 oct. Nouvelle rencontre direction. Propositions en 2 points.
31 oct. Rencontre supplémentaire avec la direction. Proposition en 6 points.
4 nov. Contact téléphoniques et Internet avec la direction +
7 novembre Demande par SUD d’un médiateur
15 nov. Concert de solidarité à Pouilley-les-Vignes + rencontre avec la députée
16 nov. Rencontre avec la direction
Vendredi 22 nov. Rencontre avec la directrice DOPP
Lundi 25 nov. Reprise du travail
Annexes 3 : Les 6 propositions de la direction, si la grève cesse :
- Une journée de découverte du nouveau site
- Trois jours de doublure sur les tournées
- Etalement des jours de grève selon le réglementation
- Un casier de tri pour gaucher
- Un bilan au bout de trois mois
- Respect des personnes mutuel
Annexes 4 : Le tract CFDT
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[1] Une première évocation d’un médiateur avait été esquissée le 14 oct. lors d’une rencontre entre des grévistes et SUD, avec la directrice de cabinet du Préfet. En effet, voulant attirer l’attention sur leur mouvement, les grévistes avaient prévus de rencontrer la Ministre du Commerce à l’occasion de sa visite à Besançon. Mais, repéré par les services de sécurité, ils avaient été évacués du site et mis en contact avec la responsable préfectorale.
[2] Communiqué presse de SUD du 22 novembre 2013.
[3] Dans ce même communiqué du 22, SUD note que « Les grévistes ont été reçus par XX (Directrice des opérations, pilotage et performance (désolé, on ne sait pas ce que c’est comme fonction ».
[4] Communiqué de presse SUD du 25/11/2013.
[5] Plein SUD, le journal de SUD PTT 25, novembre 2013, p. 1.
[6] Aux dernières élections nationales des CT (Commissions techniques, équivalent d’un CE) de 2011, la CGT recueille 29,33%, Sud 22,2 5%.
[7] Elections aux CT Doubs : Sud : 34.35 % ; CFDT : 19,2% ; CGT : 14,45 % en 2011.
[8] Plein SUD, op. cit., p. 1.
[9] Nous avons consulté cette source. Force cependant qu’elle ne saurait égaler le quotidien de la PQR. Plusieurs arguments militent en faveur de l’usage privilégié de l’Est Républicain. Tout d’abord, on ne connaît pas le nombre de lecteurs de Ma Commune, qui fait du nombre de ses contacts un argument en faveur de ses tarifs publicitaires. Sur la durée de la grève, on compte quinze articles, soit un peu plus de la moitié de ce que publie dans le même temps la PQR. Ces quinze articles sont illustrés par trois photos (dont une répétée 5 fois), les deux autres étant des photos fournies par SUD. Une autre illustration est le logo de la Poste, répété à plusieurs reprises là encore. Enfin, le contenu de l’information consiste la plupart du temps en la publication du communiqué de SUD, puisque la direction ne communique pratiquement pas. Quand cette dernière le fait, les deux communiqués sont mis bout à bout (exemple significatif, l’article de fin de conflit du 25 nov.). Au final, cette source représente un apport bien moindre, tant en quantité qu’en qualité par rapport à la traditionnelle PQR.
[10] Si bon nombre de ces radios se limitent à diffuser de la musique, parfois avec reprise d’informations à caractère national, certaines radios présentent un caractère plus local et réalisent un travail journalistique sur l’information locale.
[11] 17 septembre 2013, « Malaise à la Poste à suite de réorganisation des plateformes » ; 20 octobre 2013, « Poursuite de la grève des postiers » ; 29 oct., « 45e jour de grève des postiers » ; 4 novembre 2013, « 50e jour de grève pour les trois postiers d’Ecole-Valentin » ; 25 nov., « Reprise du travail par les trois facteurs d’Ecole-Valentin ».
[12] Le premier article, du 19 octobre 013, « Un élu critique la Poste » constitue une prise de position d’un conseiller général PS, dénonçant la régression du service public. Cependant, comme le note le journaliste de L’Est, « il ne mentionne pas « noir sur blanc » la grève liée à la fermeture du service de distribution d’Ecole », d’autant que ledit conseiller général est l élu d’un canton géographiquement opposé à celui d’Ecole. Le second article, du 13 nov. rend compte d’un arrêt de travail dans deux bureaux de Poste de Besançon, sans même mentionner la grève d’Ecole Valentin.
[13] 26 et 29 sept. « Ni la direction de Besançon, ni la direction régionale ne se sont manifestées » ; 30 oct. « Dans un très court communiqué, La Poste de son côté.. » ; 6 nov. « Hier, aucun contact n’a eu lieu entre les facteurs concernés et leur hiérarchie (qui n’avait pas de commentaire à faire à notre journal » ;14 nov., « Aucune nouvelle de l’employeur « depuis le 31 octobre », assure le syndicat dans un communiqué » ; 19 nov. « Et pourtant, ce même 15 novembre, rencontre il y eut entre la direction locale de La Poste et des grévistes emmenés par Sud. Et ce n’est pas souvent que ça arrive… »
[14] 30 oct., « 46e jour de grève » ; 6 nov., « Depuis 51 jours… » ; 9 nov. , « Facteur : dîtes 55 » ; 14 nov., « 59 jours de grève pour trois postiers » ; 19 nov. , « Facteurs : dîtes 65 », 21 nov. , « Grèves des facteurs, 67e jours » ; 26 nov. , « 70 jours de grève ».
[15] DOTC : Direction Opérationnelle Territoriale du Courrier
[16] PPDC : Plate Forme de Préparation et Distribution du Courrier
[17]Un courrier de réponse est envoyé à la députée le 23 sept. par le directeur de l’établissement.
[18] Si réponse il y a eu, elles ne figurent pas dans les archives de SUD.
[19] Selon l’article de l’Est Républicain du 22 juin 2011, les intérimaires séquestrés se sont vus payés un coup à boire et ont été ramenés d’où ils venaient.
[20] Audeux, 27 sept. ; Audeux, 4 oct. ; Geneuille, 18 oct. ; Pouilley-les-Vignes, 15 nov. A ces quatre soirées organisées par SUD, il faut ajouter l’animation d’un stand durant le week end des 5-6 oct. à l’occasion d’un festival pour des alternatives au capitalisme organisé par diverses associations et partis de la gauche radicale.
[21] Notons que par la réglementation de l’entreprise, la Poste doit procéder à un prélèvement échelonné des retenues pour fait de grève, ne pouvant excéder un maximum défini.