Échecs, Totalitarisme, Amnésie, Musée, Management, Identifiant, Gastev...

Mon cerveau, ma pensée se promènent... un doux mélange de littérature, d'expérience, de visites crée une sorte de ronde permanente au plus profond de moi-même... c'est à ce moment précis que je sais qu'il faut écrire et je lâche à l'instant ce que je fais pour me noyer dans ce doux torrent d'écriture.

Alors donc... je reviens sur ma visite de l'exposition "Rouge" au Grand Palais. Il y a décidément quelque chose qui ne colle pas, une "digestion" qui n'en finit pas, un malaise, un manque ! Je pense que les organisateurs de cette manifestation sont sans doute compétents dans leur mise en scène de l'art soviétique, ils se sont donnés beaucoup de mal, et le tout est réussi car ils nous donnent à voir des oeuvres originales que la plupart du temps nous n'aurions jamais vu. On nous apporte donc un savoir, mais un savoir sous forme d'une "consommation artistique", c'est à dire quelque chose que nous devrions accepter en tant que tel. Oui mais ! Il y a un problème... On arpente les salles et on se promène de 1917 aux années 1950 comme sur un chemin obligé. 

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Dans un musée, en tout cas dans celui-là, il y a un début, où l'on rentre et une fin où l'on est censé acheter des souvenirs et se dire "ça, c'est fait !"... La sortie est à l'opposé de l'entrée, il y a donc un sens unique et aucune possibilité de faire machine arrière... 
Oui mais ! Dans ce cheminement qui se veut logique, chronologique, il manque l'essentiel ! Il manque le contenu, le contexte et les évolutions politiques, historiques... Il manque le basculement dans le totalitarisme, il manque les structures mises en place par Staline pour asseoir cette dictature bureaucratique après l'engouement des premières années de la révolution. Bon, un peu de bon sens devrait vous faire poser des questions : quasiment chaque artiste exposé a fini fusillé, déporté, anéanti, exclu, rayé... Donc de deux choses l'une : soit on considère que finalement, le pouvoir totalitaire de Staline était intrinsèque à l'idée même de Révolution et du coup le "sens" de la visite du musée est finalement logique... Soit on se dit que "non, ça ne s'est pas passé comme ça".. Il y a eu rupture, basculement, appropriation illicite et là... on ne nous donne aucune clef pour comprendre. Hannah Arendt dans son livre sur "le système totalitaire" explique parfaitement (et on peut la suivre sur ce terrain) que Lénine a subit sa "plus lourde défaite lorsque, au début de la guerre civile, le pouvoir suprême, qu'il avait d'abord prévue de concentrer entre les mains des soviets, passe dans les mains de la bureaucratie du parti". Et si ce n'est pas le seul élément qui explique le totalitarisme, il s'avère qu'en tout cas Staline a ensuite éliminé toutes les classes et nationalités nouvelles, en commençant par liquider les vestiges du pouvoir des soviets, puis la nouvelle classe moyenne des villes et les paysans aisés à la campagne et enfin... la classe ouvrière naissante. M'oui, c'est une carence totale organisée par le "Grand Palais" et je me questionne sur l'aspect fortuit de la chose. En fait, n'est-ce pas un système qui est dénoncé... mais sans aucun mot de dénonciation... Le passage par l'Art d'un message politique qui ne se dit pas, qui ne s'avoue pas... c'est problématique ! Pourquoi est-ce problématique te dis-tu si déjà tu t'es donné la peine de lire jusque là (et tu n'as pas fini jeune Padawan !). C'est problématique parce qu'à ne pas nommer les choses, on les ignore ou on leur donne un autre sens. Comprendre les mécanismes, la construction d'un régime totalitaire offre des clefs sur notre histoire contemporaine, tout simplement.. Sur ce qu'on est en train de vivre.

Alors, allez-vous me dire, quel rapport avec les autres mots de ton titre... J'y viens, j'y viens, oh grand précepteur de la productivité littéraire ! D'abord le jeu d'échec. Exposé dans le musée, on ne le trouve nul part sur Internet dans sa forme initiale. Je vous ai mis les "blancs" en photo ici. Comme vous le constatez, les pions sont enchaînés, le roi a un masque de mort et la reine a le pognon. Le message est clair ! Les "Blancs" représentent l'ennemi, le profiteur, l'exploiteur, le riche... et les "Noirs" sont les révolutionnaires. Bien, jusque là rien d'extraordinaire. Ce qui l'est en fait, c'est que l'échiquier ne dispose d'aucune case blanche... Pour ne pas que les "Blancs" puissent gagner. On a donc tous les éléments d'un jeu d'échec, sa stratégie, sa difficulté, on a toutes les règles de ce jeu formidable, mais on ne peut pas y jouer. L'apparence de l'Art des échecs mais le fatalisme d'une fin qui est imposée parce que tout simplement un camp ne peut pas jouer, au risque de gagner ! Mais n'est-ce pas ce que le capitalisme, le monde de l'entreprise a lui-même prolongé dans son organisation actuelle. Vous êtes un pion, vous connaissez les règles, à la limite vous aurez la tactique et la connaissance, mais vous ne pouvez pas jouer ! Les règles sont imposées par le camp d'en face qui a modelé le terrain de telle manière que vous soyez tétanisés à votre place. C'est exactement l'illustration de tous les discours de management qui vous laisse penser que vous faites partie d'un beau jeu, en porcelaine, que les règles du jeu sont connues de tous et toutes, qu'il s'agit là de l'art noble du jeu par excellence mais qui vous dérobe les "cases"... Votre connaissance (votre professionalisme) du jeu est parfaite mais elle ne vous sert à rien ! Parce que vous n'êtes rien et qu'il est hors de question que vous gagniez quoi que ce soit. Ce qui rappelle furieusement l'introduction de Danièle Linhart dans sa "comédie humaine du travail" : "Lorsque l'on analyse les principes qui sont au fondement des modèles d'organisation technique du travail, qu'ils soient taylorien ou contemporain, une même réalité s'impose : celle d'une attaque des métiers, de l'expérience des professionnels, afin de limer le plus possible leur capacité de peser sur le travail, d'influer sur le choix des pratiques"....

Et l'amnésie me direz-vous ? Quel rapport ? Et bien n'est-ce pas une certaine manière d'organiser l'amnésie que d'organiser une exposition sans donner les clefs qui permettraient de comprendre, au moins de discuter, des conditions historiques dans lesquelles cet Art soviétique a pu se développer, s'inventer, se renouveler puis sombrer dans le culte du chef, l'omniprésence du "leader"... Cette même amnésie qui est également à la base de ce régime managérial contemporain quand il s'agit en permanence, par des réorganisations incessantes, de laisser à penser aux salariés qu'ils sont dépassés, qu'ils ne comprennent pas le sens du mouvement perpétuel. Citons encore Mme Linhart : "Quoi de plus déstabilisant que cette disqualification incessante de ce que l'on est, de ce que l'on fait, de son travail ? Et c'est bien ce que le management impose de façon massive aux salariés : puisque tout change tout le temps, ils ne peuvent se fier à l'expérience qu'ils ont acquise, aux compétences qu'ils se sont forgées. Ils doivent s'en remettre aux indicateurs, aux procédures, aux bonnes pratiques sans cesse renouvelées que leur fournissent ceux qui sont là pour adapter en permanence le travail en fonction d'un environnement incertain, fluctuant.

Me direz vous encore qu'il n'y a aucun rapport entre tout cela ? Comment se construisent toutes ces interactions, ces pensées qui d'une simple exposition sur l'Art soviétique, en passant par un jeu d'échec en porcelaine, vous font vous retrouver nez à nez avec Alexeï Gastev, jeune révolutionnaire, obnubilé par le taylorisme après avoir travaillé chez Renault et qui, une fois revenu sur les terres de la Révolution se met à rêver d'un ouvrier qui ne se ferait appeler que par un numéro. Un homme pour qui, finalement il est "naturel que les ouvriers soient anonymisés afin de permettre une parfaite coordination du système, puisque dans le faits ils le sont déjà..." Dérapage d'un fou furieux qui a d'ailleurs, lui aussi, fini fusillé, qui plus est anonymement puisque même sa famille n'était pas au courant. Anomalie stalinienne ? Mais au fait, vous qui travaillez à La Poste, comment vous "identifiez vous" dans tous vos documents administratifs ? N'est-ce pas un identifiant (3 lettres-3 chiffres) qui vous offre le sésame de toute connexion ? Pour la Sécurité Sociale, vous êtes qui ? M. Machin ou ce numéro interminable... 1 62 08 37.... Et oui, l'anonymation fait bien partie de notre quotidien. Elle fait partie de cette déshumanisation qui est une propriété essentielle du système auquel on participe tous les jours...

Les ponts sont jetés... Un musée, un jeu d'échec, un numéro, une amnésie... Je peux retourner à ma lecture ? Merci....

 

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