Le Temps des Cerises n°5 (28 juillet)

Une grande dame et une grande militante nous a quitté ce 28 juillet : Gisèle Halimi s’en est allé et forcément triste, ce Temps des Cerises, rend hommage à son engagement féministe.

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 Morts au travail !

Une nouvelle glaçante est  également arrivée dans ma revue de presse sans que j’en entende parler dans les médias. A l’occasion d’un CSE (Comité Social et Economique) des carrières Roy (Saint-Varent, Deux-Sèvres), le mercredi 27 mai, trois personnes ont été tuées par un homme, apparemment convié à ce CSE, qui a ensuite retourné son arme contre lui. (Article Centre-Presse). Yohan Brunet a donc tué deux membres de son syndicat (CFDT) et le Directeur financier de son entreprise. L’enquête est toujours en cours. De nombreuses questions restent posées, notamment par la veuve de l’une des victimes, Elisabeth Guillemain (voir article très complet de Centre Presse).

Ces questions, nous les reproduisons ici parce qu’elles sont importantes, évidemment :

« Qu'est-ce qu'il foutait à cette réunion ?  Comment a-t-il pu entrer avec une arme sur ce site Vigipirate ? Pourquoi le bureau du CSE n'a-t-il pas été mis sous scellé et les ordinateurs saisis ? Pourquoi tout le monde n'a pas été entendu ? Comment expliquer que Yohan Brunet s'est retourné contre des syndicalistes qui le défendaient ? Quel était le but d'une visite de deux responsables des carrières à son domicile, à Loudun, pendant le confinement ?  Mon mari n'a pas pris deux balles dans la tête et trois dans le coeur pour rien ! Il est inconcevable qu'on puisse tourner la page de ce drame comme ça, qu'on puisse se retrancher derrière une extinction de l'action publique. Toute ma famille, nos enfants, ont besoin de réponses. » 

Dans bon nombre de « rapports d’expertise », on parle souvent de ces risques de « violence extrême », violence qui peut être portée contre soi-même (suicide) ou contre les collègues (agression, meurtre, etc). Mais une chose est sûre : ces violences extrêmes commises dans les entreprises ont encore plus de mal à se faire connaître, voir reconnaître qu'à l'extérieur. L’omerta est souvent  plus grande qu’à l’extérieur à cause de la pression vécue par les différents acteurs (direction, syndicat, personnel). Evidemment, la responsabilité pénale pesant sur l’employeur qui est tenu d’assurer la santé et la sécurité de ses salariés y est également pour beaucoup.

Ici, l’extinction de l’action publique est un risque réel pour les familles concernées puisque la personne qui a commis ces actes est décédée. Or, même si c’est dur à entendre et sûrement à comprendre pour les familles de victimes, la famille du salarié qui est passé à l’acte et qui a retourné son arme contre lui a aussi besoin de réponses. Le deuil de tous et toutes passe inévitablement par la connaissance de la réalité et l’analyse des causes qui ont amené à ce geste désespéré. Donc, même si l’action au pénal peut être éteinte par le décès du meurtrier, il reste cependant des recours pour les familles.

D’abord, le (ou les) syndicat (s) peuvent demander dans le cadre du CSE (c’est lui qui vote) et de sa commission santé sécurité et condition de travail (CSSCT) une expertise indépendante sur cet acte, expertise qui permettra également de disposer des préconisations contenues dans le rapport d'expertise, une aide essentielle pour le (ou les) syndicat (s), la direction et le personnel qui doit être évidemment sous le choc. En fonction de ces préconisations et des réponses apportées par l’entreprise, il peut y avoir ensuite des actions devant les tribunaux de la part des syndicats, en lien avec les familles. Ensuite (et cela dépend aussi des conditions objectives), la famille peut se retourner vers le Tribunal des affaire de Sécurité Sociale (je crois qu’il faut en premier faire la demande de reconnaissance auprès de la CPAM et saisir le Tribunal en cas de rejet) pour faire valoir la faute inexcusable de l’employeur, ce qui peut permettre (puisque c’est le but à priori), d’avoir des réponses précises de la part des responsables. Dans tous les cas, les familles peuvent prendre contact avec un avocat (mais j’imagine que c’est déjà le cas).

Sauve qui peut !

C’est le groupe Liberty qui reprendra « France Rail Industry » (qui appartenait à British Steel en dépôt de bilan depuis 2019). Le site est implanté à Hayange (Moselle) et il est le principal fournisseur de rails de la SNCF. Le projet intègre également l’aciérie Ascoval à Saint-Saulve (Nord). (Article France Info).

En Bretagne ce sont les établissements Meuniers, créés en 1934, qui ont été placés mardi matin en redressement judiciaire (68 salarié-es) (article France Bleu).

Dans la Vienne, à Ingrande, les salariés de la Fonderie Fonte ont à choisir parmi différentes options concernant l’avenir de leur entreprise (Article La Nouvelle République) : la fermeture de l’entreprise (oui, bof) pour la première version, une reconversion d’ici à 2023 en mettant progressivement les salarié-es en « activité partielle » sur la durée pour la deuxième version et une troisième option avec une production transitoire de carter pour Renault et un maintien de l’activité fonte ce qui permet de maintenir les salarié-es en activité tout le temps, d’après le délégué CGT. Bien sûr c’est la direction qui « pose » les questions… par exemple le passage en coopérative sous contrôle ouvrier ne semble pas posé… étrange…

International

Montréal (Canada) : Annonce d’une grève par l’Association du camionnage du Québec (ACQ) au port de Montréal à partir du lundi 27 juillet. La question des horaires de travail semble être à l’origine du conflit. (Article La Presse)

Béjaïa (Algérie) : Port paralysé depuis le 20 juillet où les salariés demandent le départ du PDG de l’EPB (Entreprise portuaires de Béjaïa) (Article Algérie Eco)

Maroc : Grève suivie par plus de 98 % des salarié-es des travaux publics. Mouvement appelé par le Syndicat national des secteurs des travaux publics du ministère de l’équipement, des transports, de la logistique et de l’eau. Le syndicat entend « engager des négociations avec les autorités afin d’obtenir la revue du système de bas des employés pour protéger leurs droits et la sécurité sociale » (Article bladi.net)

Portland (Etats-Unis) : les manifestations contre le racisme continuent (les médias en ont pas mal parlé en cette fin de semaine en France).

Garrett Foster tué à Austin (Texas) et sa compagne - Hommage Facebook Garrett Foster tué à Austin (Texas) et sa compagne - Hommage Facebook
Pour rappel, l’envoi de policiers fédéraux par Trump n’a fait qu’attiser la révolte (ce qui était d’ailleurs peut-être la volonté du Président américain). (Article L’Actualité). Radio Canada précise que les manifestant-es dénonçaient « la décision d’un juge fédéral de ne pas retenir la demande des autorités locales de restreindre les actions des agents spéciaux fédéraux ». Des manifestations similaires ont également eu lieu à Seattle où « la police a utilisé samedi des grenades éblouissantes et du gaz au poivre » (Article La Presse). Dans le même temps, un manifestant est mort par balle, samedi soir, à Austin (Texas), il s’agit de Garrett Foster. (Vidéo compte Twitter de la fusillade)

Jérusalem (Israël) : là aussi les manifestations anti-Nétanyahou ne fléchissent pas ! Plusieurs milliers de manifestant-es samedi pour demander sa démission. « Corrompus, on en a assez de vous », « déconnectés (de la réalité) on en a assez de vous », « Où sont la morale ? Les valeurs ? Quel gâchis » pouvait-on lire sur les pancartes. (Article Figaro International)

Paris (France) : Manifestation ce 25 juillet en soutien au peuple Ouïghour en Chine.

Canada : Le groupe « Women’s Wellness Within » lance un appel à cesser le travail ce lundi, « pendant une courte période, afin de réclamer une enquête publique sur la tuerie survenue en Nouvelle-Ecosse en avril ». « Nous devons mener une enquête qui examine les liens explicites entre la misogynie, la violence contre les femmes et les tueries, ici comme ailleurs au Canada » demande Stephen McNeil, représentante du groupe femme. (Article L’Actualité). Pour rappel il s’agit d’une attaque perpétrée par Gabriel Wortman les 18 et 19 avril 2020, attaque qui a fait 23 morts dans plusieurs localités de la Nouvelle-Ecosse. Wortman a été abattu par la police. (voir article Wikipedia)

Haïti : Départ en grève illimitée des greffier Haïtiens, le 28 juillet, pour faire respecter un accord signé avec le pouvoir depuis 2017 (Article Rezo Nodwes)

Thaïlande : Plusieurs centaines de jeunes Thaïlandais ont manifesté dimanche à Bangkok pour dénoncer la politique du gouvernement dont ils demandent la démission. L’article de Challenge qui reprend une dépêche de l’AFP précise que les manifestant-es ont brandi des peluches représentant des animaux inspirés d’un manga japonais, alors qu’une autre manifestation, une semaine plus tôt, avait repris des chansons rap antigouvernementales…. Depuis les manifestations s’enchaînent (Voir également article 20 minutes)

Vénézuela : Carlos Chaparro est décédée dimanche lors d’une manifestation contre la pénurie d’essence à Aragua de Barcelona. (Voir information Twitter de « l’observatoire des conflits ») et l’article de RFI

Gabon : les agents du Trésor public, des impôts, de la douane et des Hydrocarbures sont en grève depuis deux semaines et viennent de décider de mettre fin au service minimum en l’absence de négociations. (Yahoo Actualités)

Liban : Appel à la grève des infirmiers et infirmières à partir du 5 août. "Après plusieurs réunions avec les autorités concernées, visant à résoudre la crise du secteur sanitaire, alors que les licenciements abusifs se multiplient et que les infirmiers et infirmières ne sont pas payés, le syndicat a décidé d'annoncer une journée de grève, le 5 août". (Article L’Orient Le Jour)

Initiatives

Presque un appel du pied de la part de FO. Sous le titre « Les grandes figures du syndicalisme féminin français », Christophe Chiclet, journaliste de l’inFO militante identifie avec raison « un terrain de recherches pour les historiens du mouvement social ». (Article Force Ouvrière)

Extinction Rebellion Réunion a lancé une campagne contre le chantier de la nouvelle route du littoral (NRL). Voici leur communiqué :

Action Extinction Rebellion Réunion Action Extinction Rebellion Réunion
NRL – On arrête le massacre ! 

Action d'Extinction Rebellion 974 contre le chantier de la NRL et surtout contre les travaux de la DIGUE qui n'en finissent plus de polluer l'actualité réunionnaise en plus de massacrer l'écosystème océanique.

Cela fait maintenant des mois que ce chantier pharaonique de la Nouvelle Route du Littoral empoisonne l’actualité réunionnaise, tantôt par ses dépassements de budget exorbitant (le projet prévu pour couter 1.66 milliard s’approche déjà des 3 milliards d’€…), tantôt par l’incapacité du groupement VINCI – GTOI - SBTPC à s’approvisionner en roches (18 millions de tonnes tout de même nécessaires à la digue et à la surélévation de la route). Il en manque toujours 7 millions !

Comment a-t-on pu en arriver à un tel fiasco ? Comment a-t-on pu aboutir à un tel niveau d’impréparation ? Et surtout, comment a-t-on pu valider ce projet de groupement d’entreprises qui n’assurait pas un approvisionnement suffisant et confirmé en matériaux ?

Ce projet de route est à l’image de certains grands projets d’aménagements métropolitains, c'est-à-dire un projet du siècle dernier qui ne répond pas aux besoins d’aujourd’hui et aux urgences écologiques et climatiques. Il favorise le tout voiture alors qu’il est évident que l’argent public devrait être orienté vers un développement massif des transports publics. Seulement voilà, il fallait au président de Région laisser sa marque dans le paysage réunionnais, il lui fallait son projet phare pour rayonner et assurer une activité au secteur du BTP réunionnais afin qu’il puisse continuer à survivre. Il a pour cela cédé au lobby des transporteurs réunionnais en validant la portion digue qui est un non-sens environnemental complet en plus d’être un gouffre financier. Ces derniers, plutôt que de bloquer la Région, feraient mieux de se retourner contre leurs commanditaires, à savoir le groupement d’entreprise car c’est bien lui qui est responsable de l’approvisionnement en roches tel que précisé dans le contrat. Ce n’est pas au contribuable réunionnais de payer les erreurs des multinationales incapables d’assurer l’approvisionnement en roches massives et qui réclament aujourd’hui entre 150 et 300 millions d’€ supplémentaires.

On n’oublie toutefois pas la responsabilité de la Région dans ce scandale financier car un élu n’est pas seulement là pour prendre des décisions et couper des rubans, il doit également rendre des comptes lorsqu’il faute. M. Didier Robert, c’est votre cas, vous avez fauté par ambition politique et par orgueil, vous avez balayé le projet du tram train qui aurait été bien plus durable et aurait permis à la Réunion de se sortir de cette politique du 100% voitures qui engendre bouchons sur bouchons, qui polluent nos centres-villes et ralentit l’activité économique. Vous avez plombé les comptes de la Région avec ce projet et la baisse cette année de 250 millions d’€ du budget régional n’est malheureusement que la partie visible de l’iceberg. De combien sera la baisse l’an prochain une fois la facture du groupement d’entreprise payée ? De 300 millions d’€, somme réclamée par les multinationales ?

Les réunionnaises et réunionnais ne peuvent pas rester pris en tenaille entre d’un côté des lobbys des secteurs automobiles et du BTP qui font la pluie et le beau temps et de l’autre des élus peu scrupuleux de l’intérêt commun et des réalités sociales.

Mesdames et messieurs les élus de la Région, merci d’arrêter le massacre tant environnemental que financier, arrêtez ce projet de NRL tel qu’il est, résiliez le contrat du projet de la digue, arrêtez d’hypothéquer les chances de développement durable de la Réunion en plombant les finances régionales. Vous n’êtes pas là pour servir les intérêts de quelques entreprises mais pour assurer un développement local soutenable, durable, équitable et profitable à tous.

Dura Lex, Sed Lex ! (mais pas toujours)

La Cour des comptes vient de sortir plusieurs rapports qui peuvent vous être utiles

Résumé

Jeudi 23 Juillet

- La grève continue chez les Castorama notamment sur la question de la prime d’intéressement, divisée par 4. L’intersyndicale parle d’un véritable « hold-up ». (Article FO) La Direction de Castorama a sorti un communiqué samedi 25 juillet (Voir Nice-Matin) affirmant que mercredi « la direction a fait une proposition « inédite » : un montant d’intéressement garanti de 30 millions d’euros sur l’année 2020, soit environ un mois et demi de salaire en plus. » Et d’affirmer : « Nos projections à date nous permettent de dire que l’intéressement que l’on a proposé est supérieur au résultat opérationnel de Castorama France cette année et par conséquent nous ne ferons pas de nouvelle proposition ». Visiblement pas suffisant : la grève continue.

- Distré (Maine-et-Loire) : Les salarié-es de Buffalo Grill ont reconduit leur grève qui dure depuis 4 jours pour dénoncer les conditions de travail dégradées et un « management inapproprié » (Article Ouest France)

- Mayotte : Grève depuis lundi des salarié-es de BDM (Bourbon Distribution Mayotte) (Appel CGT) pour une revalorisation des salaires (150 euros), des chèques déjeuners, une prime d’astreinte… (Article JDM)

- Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) : Grève (CGT) chez Amcor Capsules pour l’obtention d’une prime exceptionnelle COVID 19 (Article Info-Chalon)

Vendredi  24 Juillet

- Sarreguemines (Moselle) : Plus de 1000 personnes ont manifesté ce vendredi en soutien aux Smart (appel de l’intersyndicale CGT, FO, CFE-CGC, CFDT et CFTC) (Article Autoactu) pour protester contre le projet de vente par le groupe allemand Daimler du site Smart et pour réclamer le maintien des emplois.

Samedi 25 Juillet

- Beaucouzé (Maine-et-Loire) : Grève des salarié-es d’Alinéa contre la fermeture de leur magasin. Dans un communiqué, le personnel affirme vouloir « que la famille Mulliez prenne ses responsabilités, en proposant un PSE digne des grands moyens dont elle dispose ». (Article Ouest-France). Les salarié-es étaient également en grève à Alinéa Le Mans (Sarthe) (Article Ouest-France), Atoll près d’Angers (Maine-et-Loire) (article Ouest-France)

- Distré (Maine-et-Loire) : la grève continue au Buffalo Grill (soutien CFDT) (voir 23 juillet). Les salarié-es seront entendus « fin juillet et début août, par la Commission santé et conditions de travail de l’entreprise » (Article Ouest-France) et la direction a fait appel à un médiateur externe « afin d’assurer que les échanges se déroulent dans les meilleures conditions possible ».

- Castorama (grève nationale) : le mouvement se poursuit à Antibes (Alpes-Maritimes) (Article Nice-Matin), à Béziers (Hérault) (Article Midi Libre)

Lundi 27 Juillet

- Aisne : Un préavis de grève illimitée a été déposée à La Poste par Sud et CGT à partir du 30 juillet. A l’origine du mouvement : l’absence d’embauches, les nouvelles organisations (Article Courrier Picard)

- Guadeloupe : Appel à la grève illimitée par UNSA, UGTG et CGTG du SIAEAG (Syndicat intercommunal d'adduction d'eau et d'assainissement de la Guadeloupe). Les syndicats demandent « la sauvegarde des emplois, des salaires et le maintien des acquis sociaux ». (Article France Antilles)

- St-Malo (Ile-et-Vilaine) : Grève des dockers. Trente d’entre eux, employés par la société Saint-Malo Manutention qui vient d’être mise en liquidation judiciaire par le Tribunal de commerce de Saint-Brieuc et ce, sans reprise d’activité… (Article 20 minutes)

- Paris : Manifestation du syndicat CGT du Livre qui a bloqué l’impression du « Monde ». Le syndicat demande aux éditeurs et à l’Etat de relancer la distribution des journaux (voir action EARTA mardi et le Zoom en fin d’article sur Presstalis). (Article 20 minutes)

Mardi 27 Juillet

- Sarthe : Les salarié-es d’EARTA, entreprise de recyclage adaptée aux travailleurs handicapés ont manifesté devant l’Assemblée Nationale. EARTA mise en difficulté par les déboires de Presstalis (principal client) mis en liquidation judiciaire. 150 emplois sont menacés. (Article France Bleu). Rappelons ici que Presstalis est devenu France Messagerie depuis le 1er juillet, ce qui ne règle pas les problèmes de la presse et des kiosquiers concernés (voir également l’interview d’Eric Fottorino à qui nous devons des publications prestigieuses et qu’il faut absolument aider à vivre : le 1, America, Zadig, Légende (Article France Info) (Voir également le Zoom ci-dessous pour rappel de la situation décrite par Eric Fottorino

Zoom Presstalis

Communiqué du 22 mai 2020 - Eric Fottorino - A nos lecteurs

EN DÉCIDANT LE 15 MAI la mise en règlement judiciaire de Presstalis et la liquidation de ses filiales locales (SAD et Soprocom), le tribunal de commerce de Paris a acté la situation de faillite du principal diffuseur de presse écrite en France. Alors qu’un plan de relance d’une nouvelle structure tente difficilement d’aboutir, les conséquences de cette décision sont très lourdes pour nos publications. Ce sont à ce jour quelque 800 000 euros de créances qui sont gelées dans les « tuyaux » de Presstalis, correspondant aux recettes attendues de nos trois publications, le 1, America et Zadig, ainsi qu’aux financements « forcés » que nos sociétés ont dû consentir au diffuseur sur les trois dernières années.

Comme la quasi-totalité des éditeurs indépendants, de Society à We Demain, en passant par L’ÉléphantPolka et tant d’autres, nous n’avons jamais été associés à la gestion désastreuse – et frauduleuse par bien des aspects – de Presstalis. Nous demander, encore une fois, de remettre au pot dans une nouvelle structure alors que nos trésoreries sont rendues exsangues est inenvisageable, et avant tout indécent.

Depuis le lancement du 1 en avril 2014, nous nous sommes toujours montrés solidaires de Presstalis. Avec America (2017) et Zadig (2019), nous avons confié chacun de nos titres à ce réseau, lui apportant près de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires. En contrepartie, nous avons dû subir tous les aléas, les surcoûts et les retards de paiements de cette entreprise en pleine débâcle. L’instabilité du management et la valse des directeurs généraux au cours des dernières années déviant sans cesse le cap de ce bateau ivre.

Il nous a fallu supporter, non sans difficultés, des variations de barèmes toujours plus lourds et des délais de règlement toujours plus longs. Nous avons dû trouver des solutions d’urgence pour pallier les impacts de ces décisions tarifaires chaque fois imposées du jour au lendemain : ici, allongement de quinze jours des délais de paiement ; là, alourdissement de la charge des invendus… Un summum fut atteint avec la décision brutale et unilatérale prise par Presstalis, fin 2017, de conserver sine die 25 % de notre chiffre d’affaires ; puis d’instaurer une retenue de 2,25 % du chiffre d’affaires. Pour autant, très conscients des difficultés de la filière, nous avons fait le choix délibéré et solidaire de lancer Zadig en mars 2019 chez Presstalis, à la demande pressante de la direction de l’époque.

Depuis l’ouverture des récentes négociations, notre position n’a pas changé. Nous ne pouvions envisager un avenir éventuel avec Presstalis sans une condition préalable minimale et nécessaire : que nos encours soient garantis.

Malgré nos demandes répétées, malgré les notes précises envoyées aux différents interlocuteurs de ce dossier, nos démarches ont été ignorées. Et lorsqu’enfin une proposition a été faite, son absurdité nous a confortés dans la certitude que Presstalis n’aurait aucune considération pour nos problématiques pourtant très objectives, et que rien ne nous serait proposé dans le cadre des négociations en cours.

Dès lors, ce n’est plus Presstalis ou les groupes de travail réunis à son chevet que nous interpellons.

L’autorité de régulation de la distribution de la presse (l’Arcep), ayant compris la fragilité extrême et l’urgence de notre situation, nous a autorisés à quitter Presstalis sans préavis (lire plus bas). C’est pourquoi nos titres seront désormais distribués par les Messageries lyonnaises de presse (MLP). Nous lisons bien, entre les lignes des récents communiqués, que l’on souhaite nous faire payer ce départ, au nom d’une solidarité que nous aurions trahie. Autrement dit, que nos encours sont considérés comme non prioritaires, dès lors que nous n’avons pas rejoint le plan de redressement proposé par les quotidiens dans leur seul intérêt – des quotidiens qui sont, rappelons-le, largement à l’origine de la situation de Presstalis par leur refus chronique de payer le coût de leur distribution et par leurs pratiques commerciales répréhensibles. Il est bon de rappeler ici que ces recettes, perçues sur les ventes de nos publications, nous reviennent. Presstalis se fait payer – assez cher – pour assurer leur distribution et collecter nos encours ; ces sommes ne lui appartiennent pas, même si la société avait pris de grandes libertés avec l’usage de nos liquidités depuis des années. Ne pas les restituer serait tout simplement du vol.

À présent, c’est l’État que nous interpellons. Il est et sera le payeur final. Ces dernières semaines, il a versé à fonds perdu 70 millions d’euros à Presstalis, sans qu’aucun plan viable ne soit conclu pour la continuité de l’entreprise. À l’État, donc, nous demandons la mise en place d’un fonds de soutien de la presse nous permettant de récupérer nos encours. À condition que ces sommes ne passent pas par Presstalis, sans quoi elles ne nous parviendraient jamais, ou au mieux partiellement.

Nous appelons aussi à un audit des encours, afin que les éditeurs puissent faire valoir leurs droits sur ce fonds en toute transparence. Nous sommes à la disposition des pouvoirs publics pour travailler à ce dispositif et à sa mise en œuvre. Nous avons émis des propositions précises correspondant à la réalité de nos situations.

Enfin, nous demandons une fois de plus, face à ce scandale d’État, et compte tenu des sommes abyssales englouties par l’entreprise Presstalis, que soit ouverte une commission d’enquête parlementaire pour connaître l’usage réel de ces fonds. Certains actes de gestion pourraient à l’évidence être portés au pénal.

Je le rappelle une fois encore, avant qu’il ne soit trop tard. Si nos recettes ne nous sont pas rapidement versées, nous disparaîtrons dans les semaines ou dans les mois qui viennent. Si tel était le cas, si nos titres, caractérisés par leur indépendance, étaient amenés à cesser leur parution, ce ne serait pas seulement une atteinte grave au pluralisme de l’information, à sa diversité, à la capacité d’innover et de questionner les modèles dominants qu’incarnent nos publications. Pareille hécatombe signifierait qu’en France, désormais, l’information est le monopole des grands groupes industriels. Une situation indigne d’une démocratie, où les chiffres – l’argent – auraient le dernier mot. En toute impunité.

 

Hommage à Gisèle Halimi © Photo Keystone Hommage à Gisèle Halimi © Photo Keystone

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