Hors-Série 2 - Le Temps des Cerises - A propos de deux textes du NPA

Trop long pour figurer dans "Le temps des Cerises", quelques réflexions inspirées par deux textes trouvés sur le site du NPA. C'est ce que j'appelle une "controverse amicale" donc inutile de s'enflammer. Les critiques sont toujours les bienvenues.

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Le NPA livre deux textes dans sa rubrique « idées » qui s’y j’ai bien compris, étant signé par des militant-es ne représentent pas forcément la position officielle de l’organisation.

Les auteurs s’interrogent sur une possible « période de recomposition politique ? » et développent une stratégie de renversement du capitalisme. Autant d’éléments qui peuvent nous intéresser dans le cadre de notre « veille » sur les mouvements sociaux…

Définir et analyser les différentes classes, expliquer qui sont leurs représentants, leurs « agendas » respectifs, pourrait être un bon départ (non ?) plutôt que d’en rester aux seuls résultats électoraux…

Partant du niveau record de l’abstention aux élections municipales, de la faiblesse militante d’EELV, du discrédit du PS ou encore du fait que « les listes présentées par le PCF et la FI n’ont pas réussi à tirer leur épingle du jeu » et qu’enfin l’extrême-gauche « obtient des scores très faibles », Antoine Larrache, l’auteur du premier article en conclut que « le monde du travail ne possède pas, à cette étape, de correspondant politique solide représentatif de perspectives, d’espoirs, fussent-ils réformistes ». Bon, jusque là, on est d’accord… même si c’est un peu bizarre d’en appeler à des « espoirs réformistes »  !

On est d’accord (et je conçois totalement que ma position n’ait rigoureusement aucune importance par ailleurs), à ceci près qu’il serait plus intéressant, plutôt que de faire des constats « de bon sens », d’examiner plus en profondeur quelles sont aujourd’hui les bases sociales des différents partis constitutifs de la « gauche » au sens large. Comprendre comment les différentes fractions des classes sociales se mobilisent (ou non), se structurent (ou non) apporterait peut-être des éléments d’explications  plus essentiels que les résultats électoraux. Cela pourrait permettre ensuite de se positionner ou d’intervenir au sein même des classes populaires. Des éléments sont d’ailleurs à notre disposition… Citons, sans que cette liste soit limitative, les derniers livres d’Emmanuel Todd (« Les luttes de classe en France au XXIè siècle », Seuil, 2020) ou « Capital et Idéologie » (Thomas Piketty, Seuil, 2019), sans parler des apports au débat de Frédéric Lordon dans ses derniers ouvrages. Oui bien sûr il y a à dire sur tous ces « apports intellectuels », mais au moins la polémique ouverte (et amicale) peut être source de réflexions dans un désert idéologique qui est aussi le reflet de cette absence de recomposition politique. Pour être tout à fait clair sur l’enjeu de cette analyse, je renvois au livre magistral de Karl Marx, « Les luttes de classes en France »

« Plus jamais ça » dit Clovis en se vengeant du vase de Soissons… ou le syndrome du disque rayé…

Alors oui, bien sûr, il y a des luttes, c’est d’ailleurs l’objectif du « Temps des Cerises » d’en apporter une vision globale autant que faire se peut

Paul Géniaux -enfants d'ouvriers dans la région parisienne © Paul Géniaux Paul Géniaux -enfants d'ouvriers dans la région parisienne © Paul Géniaux
avec mes petits moyens. Non pas pour constater la division, l’isolement, le parcellaire et le particulier, mais au contraire pour pouvoir en tirer une inspiration au regroupement, à l’unification, à l’universalisme… Antoine nous parle d’un collectif « Plus jamais ça », « tentative de courants, autour d’Attac, la CGT, Solidaires, la FSU, Greenpeace, le DAL, etc ». Le problème comme souvent, c’est qu’à part dans la mouvance militante, personne n’a jamais entendu parler de cette initiative. Outre que le titre « plus jamais ça » ne correspond pas à un « élan positif » (parce que « plus jamais ça » on l’entend à la fin de chaque catastrophe, crise, guerre, etc… Dans les faits, le problème c’est que « Plus jamais ça » se reproduit à l’infini. Le risque  est donc d’une initiative sans lendemain, explosant au premier particularisme revendiqué de l’une ou l’autre des organisations ou devant les intérêts supérieurs, forcément supérieurs, de l’une ou l’autre de ses composantes… Car une chose essentielle manque à tous ces regroupements éphémères et volatiles : c’est celui du contrôle, par les premiers intéressés, c’est-à-dire celui du public visé, des fractions ou de la classe sociale que l’on veut mobiliser. Ce n’est même pas la « base militante » de ces organisations qui contrôle les buts et les moyens, ce n’est généralement qu’une « campagne de plus » dans un agenda qui échappe totalement aux populations que l’on veut « initier »… Et d’ailleurs, Antoine en a bien conscience en finissant son paragraphe par un constat d’échec par avance : « Ces mesures (proposées par « Plus Jamais ça ») font partie des mots d’ordre d’urgence que nous portons nous-mêmes dans le cadre de la crise actuelle. Au niveau national, il n’y a pas d’initiative militante dans ce cadre mais, au niveau local, il est utilisé pour regrouper des forces militantes »… Voilà justement le problème !

Construire une coordination des entreprises en lutte contre les licenciements et les plans sociaux, ce serait pas urgent ?

On a donc au final un axe d’agitation commun à toutes les rentrées sociales, à toutes les crises politiques : « Partout où nous sommes, la tâche des révolutionnaires à la rentrée est de participer aux mobilisations, d’être reconnus comme des éléments moteurs, et de construire des ponts entre elles pour une remise en cause du pouvoir »… Oui et ? Pour faire quoi ? Sachant qu’une fraction des révolutionnaires fera ce qu’elle fait le mieux mais pas pour l’intérêt des mouvements : pousser les mobilisations le plus loin possible, en faire émerger les éléments les plus engagés, les recruter au sein de l’avant-garde, puis faire des formations pour les intégrer au sein de l’appareil, attendre la lutte suivante… et recommencer. D’autres militent ad vitam aeternam pour construire les mobilisations et se noient dedans sans perspectives plus « générales »… Bref, la tâche des révolutionnaires ressemble furieusement à la ritournelle des « journées d’action » sans lendemain…

Pourtant l’apport militant dans ces mobilisations reste effectivement essentiel pour leur développement. Les « revendications transitoires qui attaquent l’Etat et la propriété privée des moyens de production » devraient effectivement être à la base de cette action militante : l’interdiction des licenciements et suppressions de postes par exemple peut se construire sans attendre, à partir des entreprises en lutte ou qui subissent des plans antisociaux, comme cela a été le cas en 2001 autour de la mobilisation des LU de Ris-Orangis. A l’époque, les salarié-es aidé-es de militant-es (notamment LCR et LO) avaient organisé, préparé, une coordination nationale des entreprises et appelé-es à une manifestation nationale en Juin à Paris.  Mais cette démarche implique d’avoir, dans le même temps, une vraie politique d’implantation militante dans les entreprises… Comme le démantèlement et le désarmement de la police nécessite un travail, permanent et organisé, au sein des cités et des principales grandes villes, pour que la jeunesse s’organise et s’empare de cette demande… autant de choix que le NPA a enterré dès son acte de naissance en rompant avec les pratiques d’investissement militants, c’est-à-dire en jetant le bébé avec l’eau du bain « tournant ouvrier » des années 1970. Tout comme l’investissement dans les cités avait été délaissé au début des années 1980 pour faire le choix de l’investissement de la jeunesse (par les JCR de l’époque) dans SOS Racisme contre la proposition de certain-es militant-es de construire des organisations de jeunesse dans les cités et les jeunes galériens (et ne dites pas non parce que j’y étais à l’époque dans les JCR et nous n’étions qu’une petite poignée à faire le choix des « Jeunes contre la galère » plutôt que de rejoindre la main magique pilotée par le PS et Harlem Désir…

Y’a du boulot sur la planche Antoine… mais il faudrait déjà que ces perspectives soient clairement annoncées… la transition, c’est maintenant ! (Pour lire l’article du NPA intégralement, c’est ici). M’enfin, en matière de recomposition politique je ne suis pas plus avancé par contre

Et je découvre qu’il y a également un autre article pouvant peut-être complété l’article précédent… En avant donc  : « Pour une stratégie de renversement du capitalisme ».

Paul Géniaux - Chiffonniers Paris © Paul Géniaux Paul Géniaux - Chiffonniers Paris © Paul Géniaux

Subalterne toi-même ! Vive l’insolence ouvrière !

On y apprend, après avoir un peu révisé le « Manifeste du Parti Communiste » de Marx-Engels que « l'unité (du prolétariat) doit aller au-delà de la lutte contre l’exploitation, et rassembler les forces qui se mobilisent contre cette conséquence nécessaire du capitalisme qu’est la destruction de l’environnement, ainsi que contre d’autres dimensions du système de domination établi, comme l’hétéro-patriarcat (patriarcat aurait suffit non ? Pourquoi rajouter « hétéro » ? Doit-on comprendre que l’hétérosexualité porte les mêmes oppressions que le patriarcat ? Existerait-il un homo-patriarcat ? J’avoue  que je ne comprends pas !) et le racisme systémique. Il s’agit ainsi de former un « bloc subalterne » à partir de situations d’exploitation et d’oppression diverses, et des luttes qui s’y ancrent ». Tout cela n’est pas vraiment compréhensible… Peut-être que cet article ne s’adresse qu’à des « spécialistes », mais c’est dommage ! Citer Gramsci à travers un essai de Palheta ne suffit pas à rendre la perspective du « bloc subalterne » claire vue de l’extérieur. Peut-être même que l’emploi du terme « périphérique » serait moins équivoque  en considérant les luttes qui ne sont pas portées directement par la « classe ouvrière » (qui est-elle d’ailleurs ?) mais par des mouvements transverses aux classes sociales si c’est bien l’idée qui est présenté dans ce paragraphe assez obscur…

Sur la « fragmentation du prolétariat », on débouche sur une micro-conclusion assez étrange : (la fragmentation permet) « de comprendre que des mouvements très puissants et radicaux, aux prises avec le même adversaire (l’Etat bourgeois), puissent se succéder en à peine quelques mois presque sans aucune communication et continuité ». C’est le chien qui se mord la queue là quand même ! S’il y avait un parti (ou un groupe uni d’organisations) qui centralisait ces luttes, voir les anticipait par une politique d’implantation au coeur des classes populaires et surtout qui soit à l’initiative de mobilisations visant à cette unification, le problème de la « fragmentation » serait alors sans doute différent. Aujourd’hui on a au contraire un panel de « partis » qui souhaitent tordre les mobilisations dans le sens de leurs perspectives propres au lieu de faire en sorte qu’au contraire ce soient les revendications portées par la « rue » qui alimentent le positionnement du parti. Ce qui manque, c’est une appropriation par l’auto-organisation, c’est-à-dire un contrôle effectif des mandats de celles et ceux qui sont « délégué-es » ou porteurs de la mobilisation. L’exemple type en est celui donné sur les « Gilets Jaunes » dont les auteurs regrettent que « la suspicion initiale envers les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier n’a donc pas pu être assez surmontée ». M’ouais ! Autant on a pu voir un vrai tournant dans l’attitude des militant-es au sein de la FI sur la mobilisation « Gilets jaunes », autant les actes de TOUTES les organisations « ouvrières » ont alimenté, et ce dès le départ, cette suspicion et pas seulement dans les organisations syndicales et loin d’être circonscrite aux seules « organisations traditionnelles du mouvement ouvrier ».

La ré-unification syndicale, on en cause ? Ou pas… ?

D’ailleurs, sans même aller jusqu’aux Gilets jaunes, la dernière grève sur les retraites a apporté son lot de pistes pour renforcer les liens entre salarié-es d’entreprises différentes. La « coordination SNCF-RATP » par exemple a été vécue par les militant-es à l’initiative comme un élément essentiel dans la construction du rapport de force : « En définitive, le sens de cette coordination c’est de donner un débouché à ce qu’on a fini par appeler le « réveil de la base ». Les journalistes n’ont pas cessé de vanter le retour en force des syndicats, après toute la séquence Gilets jaunes où ils avaient été marginalisés, mais c’est une réalité en trompe l’oeil de ne voir que cette dimension car ça revient à manquer tout ce phénomène de radicalisation et de détermination dans certains secteurs de la classe ». (In « Les Mondes du Travail », hors-série, mars 2020). Il est vrai que le paragraphe du texte sur la « convergence des luttes et l’auto-organisation » aborde de bonnes pistes à ce sujet… Mais c’est aussi un secret de polichinelle que de dire qu’au sein même du NPA, il y a des luttes fractionnelles sur ce sujet, les répercussions étant même relativement importantes et tout aussi violentes au sein des organisations syndicales dans lesquelles ces militant-es (du même parti) s’affrontent sur « la ligne à suivre » (notamment dans les Sud-Solidaires). Le résultat en est malheureusement - et à l’insu de leur plein gré comme disait un philosophe célèbre - le tapis rouge déroulé aux directions d’entreprises pour exercer une répression féroce allant jusqu’au licenciement ou à la révocation. Sans parler bien sûr des organisations complètement hermétiques à la notion de « coordination », « d’auto-organisation » ou de « contrôle par les grévistes ». Cela devrait naturellement poser la question du syndicalisme dans son ensemble, c’est-à-dire pour un parti révolutionnaire celui de poser clairement la question de la réunification syndicale et de porter ce mouvement par une campagne publique, militante, permettant notamment aux groupes plus ou moins oppositionnels d’avoir une boussole politique au lieu de se retrouver isolés voir attaqués au sein même de leur propre syndicat. Il est temps d’unifier la résistance syndicale autour d’un projet commun même si l’on sait que la question des structures n’est pas la plus simple à régler. En tout cas porter un projet d’unification de la classe ouvrière (au sens très large) est une vraie réponse face effectivement à un libéralisme en ordre de bataille !

Paul Géniaux - Les Halles - Premier arrondissement Paris © Paul Géniaux Paul Géniaux - Les Halles - Premier arrondissement Paris © Paul Géniaux
En finir avec les statues de Marx pour retrouver Marx vivant !

Pour finir, l’article pose avec raison la question de la construction d’un Parti révolutionnaire et des tâches qui lui incombent. La question est quand ? Avec qui ? Comment ?

J’aimerai donc aussi, à mon tour, poser ma petite pierre dans le débat par cette conclusion de K. Marx dans « La guerre civile en France, 1871 » : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. » Le concept a été tellement tordu par les régimes totalitaires staliniens que la question devrait être reposée dans son sens originel. La Commune a toujours à nous en apprendre, aussi bien par ses erreurs que par ses réussites… La question de la destruction de l’Etat centralisé par la généralisation de « Communes » sur tout le territoire, d’une actualité évidente d’un point de vue écologique, pose la question d’une nouvelle organisation des citoyens, sous contrôle direct d’eux-mêmes là où ils vivent et là où ils travaillent (parce que le sujet n’est pas abordé dans les deux textes, mais la question d’un vrai « droit de veto » des salarié-es sur les conseils d’administration ou les directions patronales est aussi une priorité ! Qui la porte ?). C’est le concept de « ré-commune » , par exemple, développé par Frédéric Lordon dans son « Capitalisme, désir et servitude », la « chose commune » comme supérieure à la « chose publique », aussi bien dans l’entreprise que dans toute la société. L’envie de réécrire sur une page blanche plutôt que de sans arrêt recopier les mêmes recettes titille mes affects joyeux… Pas vous ?

Paul Géniaux - Bal Populaire - Quai aux Fleurs - 4ème Arrondissement © Paul Géniaux Paul Géniaux - Bal Populaire - Quai aux Fleurs - 4ème Arrondissement © Paul Géniaux

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