LA QUESTION DES BINATIONAUX

Au-delà de l’instance juridique à laquelle il peut être soumis, et qui le définit, le phénomène de la binationalité soulève un certain nombre de questions et provoque des réactions plutôt de méfiance et de rejet de la part de ceux qui en sont concernés.

 

La binationalité  est  une notion  indiscernable.  La définir c’est prendre le risque tâtonnant  de circonscrire  « l’espace de vie »   où évoluent régulièrement  les porteurs de ce lien  juridique.    On peut s’amuser ainsi  à définir un binational : Un expatrié,   un exilé volontaire,  un travailleur émigré ou tout simplement  un résident par choix du pays d’accueil. C’est donc à la base, une raison et un motif sérieux qui ont poussé le futur binational sur le chemin du départ, hors des frontières nationales. Aujourd’hui ces frontières sont moins étanches psychologiquement et culturellement  qu’elles l’ont été il y a trente ans.  Même si l’on peut considérer que les barrières physiques restent officiellement  fermées,  le passage à travers les mailles du  filet  reste encore possible faute d’être soigneusement remaillé.   Qui sont ces binationaux ? Des immigrés pour les uns, des émigrés pour les autres.  La différence de vocables  avec  leur  variante formelle  est  un attribut  politique qui réfère à une  sémantique ambigüe,  tout en  arrimant les individus  à  un no man’s land  par absence de patrie définitivement  fixée.  Ce qui revient  à dire que le binational est un semi national  ici, et un semi national là-bas, n’en déplaise  à la fermeté des tenants  de la double nationalité.  Ces  perpétuelles ondulations  de  l’ici  et de  là-bas,  cette double absence, selon le beau mot de Abdelmalek Sayad,   génère une complication  durable. Ce que la république  donne d’une main, elle  le retire de l’autre : le droit accorde à l’individu  la nationalité française,   la tradition   lui  refuse la citoyenneté. Elle  l’exprime  par une latitude  qui retient  la  dimension  généalogique  dans  sa  composante nationale  et ses rapports  aux formes d’extranéité.  Cette confrontation avec  l’altérité  et son renvoi  vers ses sources culturelles  qui la définissent  est une dénégation inacceptable.

De même que la problématique de la déchéance de la nationalité par naissance, qui touche somme toute ces mêmes populations,  et dont il sont consubstantiellement liés est une aberration de jugement et  un traitement qui fourvoie l’opinion publique et  défaçonne la réalité des faits. Déchoir  un citoyen de sa nationalité est prévue par la loi  pour faits d’indignité nationale. Seulement la réactivation et le brandissement de ce spectre juridique dégage quelques fois des saveurs de racisme, dirigé contre un type de population de  confession déterminée. La déchéance revient à réprimer un comportement plus qu’à prévenir une forfaiture.

Dans le volet binational et de l’autre côté de la rive, c’est-à-dire le pays d’origine, le déni est encore  plus accru. Réactivement  plus douloureux.  En témoignent les nombreuses manifestations  publiques  et  commentaires sur les réseaux sociaux.  Jamais  violentes apostrophes  et  invectives virulentes  ne furent   portées avec acharnement  au registre, déjà  peu crédible, du rédacteur présumé  d’une  telle malveillance. L’article 51 de référence  frappe d’ostracisme une communauté souvent sollicitée en périodes électorales, mais dont on  s’en  soucie peu  lorsqu’il  s’agit d’affaires locales.   En tout état de cause l’accès aux hautes fonctions de l’Etat est une chimère, une illusion perdue. Déjà sur  la scène  du théâtre  politique à Alger,  on se livre  une bataille meurtrière  dans la course aux postes stratégiques  de l’Etat. Tous les coups en sont permis. Le machiavélisme politique, la perfidie  et  la lâcheté  sont une constante de la gestion politique.  Et nous pouvons  d’ailleurs, sans défaillance notable, élargir  cette menée peu morale à des élites universitaires, aux syndicats et partis d’opposition organique,  censés former une opposition critique  à  ces résistances dogmatiques.  

Faire appel à un binational qui vit  à l’étranger, par ceux-là même qui mènent bataille pour leur propre promotion,  le reconnaitre et in  fine  lui confier des tâches supérieures, c’est faire preuve de candeur et de stupidité  par les binationaux  qui croient en être éligibles. C’est  croire vraiment au père Noel. L’inamovibilité étant la première vertu pourvoyeuse de pouvoir et d’enrichissement.  

Mais le contrecoup d’une telle aventure est surtout psychologique. Les binationaux en France se sentent  trahis par un pays  auquel ils sont si nostalgiquement attachés, que leur regard peine à se détacher des horizons  balisés des frontières  imperméables.

 

 

 

 

 

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