La traduction comme dialogue interculturel

Facteur d'inter-culturalité, la traduction tend vers une société du savoir, que le monde arabe aujourd'hui est loin d'avoir intégré par le manque d'intérêt pour la matière, et par l'absence de politique d'apprentissage des langues. Immense déficit à combler.

La traduction est un cheminement du clos à l'ouvert, d'une culture homogène pensée en rapport à d'autres cultures. Elle force les barrières de l'univers et donne accès à l'éclat qu'elle véhicule.

Facteur d'inter-culturalité, elle tend vers une société du savoir, que le monde arabe aujourd'hui est loin d'avoir intégré par le manque d'intérêt pour la matière, et par l'absence de politique d'apprentissage des langues. Immense déficit à combler.

Le corpus à traduire suit une progression complexe. Le traducteur s'imprègne de l'auteur à traduire de sa langue et de sa culture.

En évitant l'exclusivité du littéralisme des énoncés parallèles et la recherche du sens fidèle par équivalence, il approfondit le corps traductif pour déborder sur l'imaginaire et les sensibilités culturelles qui lui sont liés, comme découverte de l'altérité, tout en déliant les logiques d'enfermement et les lignes de contrainte, ceci pour une plus ample mobilité planétaire.

Considérations théoriques et exemples pratiques

Le texte est une subjectivité centré autour de son propre moi, sa propre conscience. Une altérité mystérieuse. La traduction est le genre dialogique par excellence qui brise l'unidimensionnalité signifiante et la textualité close. Elle permet l'émergence d'une conscience interpersonnelle, fonde un humanisme d'égalité interculturelle dans le respect des différences.

Elle constitue la forme transcendante de la quête d'humanisme universel à laquelle doit être soumise la pensée, dans le désir de (re) connaître l'Autre à travers son expérience du discours ou de la langue. Pour aller à la rencontre de l'Autre-être du texte, il est nécessaire de faire l'effort de reconnaître sa dimension non visible, non donnée, cachée à l'immédiateté de la vue, la débusquer et la ramener vers soi.    

Cet effort de rencontre constitue sur le plan traductif une délicate opération de dépassement d'une pratique traduisante, limitée au seul exercice de sa fonctionnalité technicienne. Or la connaissance textuelle, forme suprême de la rencontre de l'altérité ne peut faire l'objet d'une inféodation normative, sans que l'essence du sujet humain ou langagier n'en soit compromise.

Le texte originaire se doit d'être investi, interprété dans ses couches intérieures par-delà ses nuances formelles. L'investissement des paliers intérieurs est une initiative heuristique qui permet la mise en valeur et la rencontre des sédiments successifs déposés par la pensée et la sensibilité de l'auteur.

Ainsi traduire revient à interpréter cette pensée profonde, la donner pour existante sans quoi le pendant du texte originaire, ne sera que malentendu et mésintelligence. Qu'est ce que traduire ? Question fondamentale qui évacue d'emblée, sans la rejeter, la seule dimension pratique et le résultat technique, mais nous place dans l'horizon d'une pensée essentielle, celle des étendues, des territorialités non limitées, des découvertes qui masquent le quotidien banal, pour faire surgir de nouveaux espaces qui transcendent les barrières linguistiques et les prismes nationaux à tendance ethnocentrique. Celle qui transcende les adhérences inessentielles de l'obsession du sens et de la littéralité phobique, en pressurant scrupuleusement le texte pour une meilleure restitution esthétique.

Autrement dit, l'acte de traduire n'est autre que ce lien métaphysique auquel nous tendons afin d'atteindre l'altérité dans sa subjectivité par une articulation herméneutique nécessaire. S'affranchir des contraintes du langage formel que propose l'immédiateté de la langue dans le texte à traduire, c'est intégrer un cheminement herméneutique de l'acte inaugural de la pensée première. Cette impasse linguistique dans l'expression d'une césure entre pensée et langue rappelle l'oubli heideggérien de l'être-vrai, son occultation par une ontologie phénoménologique, domination technicienne qui a soumis et transformé « la pensée essentielle » en « pensée efficace ». Ou encore la subordination de « la conscience intellectuelle à l'idéologie du métier » (Walter Benjamin). Pour éviter l'écueil du solipsisme textuel qui aboutirait à l'enfermement de l'auteur et de sa pensée, la traduction par sa contribution, active le protocole interprétatif, finit par intégrer la dimension non donnée ou dégradée de la subjectivité pour l'élargir à la totalité-monde (Glissant). La question de la transcendance linguistique est fondamentale. Car comment distinguer une pensée inarticulée, exprimée dans des mots conventionnels, dans la conformité, sachant que le motif de cette inarticulation est, par exemple, la censure politique.

Ou l'autocensure morale, dès lors qu'il s'agit du besoin de dire une sensibilité particulière, jugée comme une tare par la société et les traditions. La traduction saisit la manière d'être de l'auteur à traduire et agit «à partir de la sensibilité de celui qui produit (ce) discours» (Schleiermacher) Comment le traducteur arrive-t-il à lever cette interdiction, sinon en faisant l'effort de favoriser une anthropologie d'écoute, de déterritorialiser la pensée subjective, de dénaturaliser les limites géographiques de l'auteur, mais pas seulement d'assurer une captation du sens, en faisant migrer les mots d'un territoire à un autre.

A ce stade s'ensuit une autre migration, sous-tendue par ces mots, mais comme forme de socialisation, de modes de communications et de réception à l'autre bout de la chaîne, c'est-à-dire vers des espaces de connaissance d'autres sociétés , d'autres peuples, par le biais de cette production linguistique, qu'est proprement la traduction.

En réponse aux débats politiques et philosophiques sur l'interculturel, aux questions délicates posées par le dualisme conceptuel du courant « communautariste » et son opposé, la traduction apparaît comme l'outil qui assure par excellence, l'intercommunication, au-delà de ses formes esthétiques et de ses expressions formelles. Elle constituera l'interface de communication le mieux adapté, assure un processus infaillible d'interchangeabilité culturelle. Les récits de voyages, par exemple sont significatifs comme formes de traductions du monde, des mondes incompréhensibles, étranges, broussailleux et ténébreux, univers conradien, mais sitôt traduits et découverts, ces univers apparaissent soudain sous la lumière et l'éclat, car ramenés à notre dimension, à notre compréhension.

Adab a-rihla, chez les auteurs arabes traduisait bien ce souci curieux de leur soif de connaissance des autres civilisations.

En dépit des vicissitudes humaines et historiques, la civilisation d'expression islamo-arabe a porté dans le monde les résonnances d'une science nouvelle, grâce aux nombreux centres de traduction de Beyt Al Hikma. L'activité multidisciplinaire y était liée à la traduction d'œuvres helléniques, syriaques, indiennes, perses et chinoises sous de grands passeurs, à l'exemple de Yahyâ Al-Bitriq (Patricius), Ibn Ishak (Johannitius), Hunayn, et bien d'autres. Cette vaste et heureuse initiative a contribué à structurer les fondements de l'épistémè occidentale et significativement imprégnée la contexture de la pensée chrétienne, travaillée par Saint Tomas d'Aquin au début du XIIIème siècle, sous l'influence des commentaires du célèbre polymathe Ibn Roshd (Averroès). La traduction, comme science de la rencontre constitue in fine une éthique universelle et une esthétique interprétative. Un surpassement de soi vers l'autre différent de soi. Le texte traduit, fixe le lien à autrui, construit une relation nouvelle, ineffaçable, favorise le regard irénique, en lui assurant pérennité et historicité : une validité dont le temps s'épuise à y tracer ses sillons flétris. C'est « La pérennité du phénomène traductif dans l'existence » (Gentile et Pirandello).

La langue appartient à la nation qui la parle. La traduction est une supra-langue qu'on ne peut enfermer dans les mêmes limites, car elle dessine une cartographie universelle pour réduire la distance du mystère et de l'inconnu. Elle devient une langue étrangère dès lors qu'elle quitte son foyer originel. Une langue étrangère qui se déleste de son étrangeté face à l'autre étranger, qui n'en sera plus un. C'est là où réside sa fonctionnalité inter ou multiculturelle dans sa dimension humaine. C'est à ce moment que la traduction devient un outil d'affranchissement des filiations symboliques qui arriment le texte originaire à des grilles de lecture dogmatiques. Elle se sert du jeu subtil des langues sources /cibles pour créer un métalangage au-dessus des balises des cultures unitaires. Elle aboutit ainsi à un métissage par la rencontre et la découverte d'autres sociétés, dans une vision moins réductionniste, moins portée par l'étrangeté de l'autre, mais plus encline enfin à la reconnaissance et à la légitimation.

Abdelkader Benarab

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