LA FUITE DU TEMPS II (suite)

La première partie de cette étude sur le temps a suscité un certain nombres de réactions d'internautes et d'amis sur mon blog (https://admin.over-blog.com/stats) qui la trouvaient un peu " trop philosophique", Cette suite de l'analyse inclut des exemples d'auteurs où leur œuvre littéraire illustre l’importance du phénomène à travers leur propre expérience,

 

Le temps est le temps de chacun de nous. Seule la conscience, voulant s’en informer, dégage une morphologie propre à son intériorité.  C’est le sens  du discours augustinien sur le temps. Saint Augustin connaissait bien  le temps sans pouvoir néanmoins l’expliquer. Dire le temps, rejoint  l’expérience de débusquage  de notre moi profond et sédimenté,  de notre intuition, et in fine   des fragments pour une recomposition sémantique. Ce premier palier appartient au temps humain, sécable en simultanéité,  limitable en durée mais toujours non réversible. C’est le temps des poètes, de la nostalgie et du romantisme littéraire en général qui l’a si bien exprimé.  Nous le retrouvons dans sa forme poétique,   comme dans le Lac de Lamartine,  où viennent se mêler les  frais embruns  des amours mélancoliques,  dispersés par le temps.  C’est aussi une forme de temps que Camus  a exprimée dans sa mêlée d’âme troublée sur l’Algérie et ses hommes.  Ou encore  le temps  chez le romancier italien Dino Buzzati, avec ses prolongements philosophiques : Un Cronos  dévorant ses propres enfants, les fossilisant dans l’immobilisme  des attentes  inessentielles et absurdes.  Le temps transparait aussi sous un faisceau de lumières changeantes  dans l’art. Si la peinture ou la sculpture par les effets de leur composition en expriment  chacune  la vision liée au monde qu’elles interrogent, la photographie par exemple, demeure  l’expression artistique qui tend le plus vers l’éternisation du temps, en se fondant en lui, dans une communion parfaite.  Tous ces exemples montrent le temps objectif, mensurable, inatteignable cependant. Proust, dans sa Recherche du temps perdu, involontairement réfère  à la fugacité de l’instant,  par le biais des sortilèges de la nostalgie. Il y imprime son désir de réappropriation d’un vécu à jamais disparu. L’étant proustien n’est plus : sa mémoire  est un souvenir  de fragments de vie,  aux saveurs insipides, incapables  de faire revenir  un bonheur d’un lointain jadis.  Mais la littérature de l’exil est peut être la recherche la plus substantielle,  pour tenter de cerner la phénoménalité insondable du temps. Elle pose un lieu inaccessible. Lieu de l’enfance et du paradis perdu,  le confond avec l’espace qui le génère. L’exil met à nu cette ruine  du temps spatial et son  caractère non  interchangeable, car les  lieux  ne sont pas équivalents.  La mémoire de l’exil accentue  l’impossible  retour,  infidèle qu’elle est dans son élan perfide à embellir le souvenir du passé. Ce temps linéaire est celui de l’homme.

Parallèlement nous retrouvons posé le temps divin.  Au-delà de ses aspects phénoménologiques,  le temps linéaire que nous venons de décrire caractérise l’existence humaine, s’incurve dans le cycle de vie de l’homme, délimite sa fin dernière.  Le temps  divin est une conscience transcendantale, pure,  dégagée des expériences du sensible et de toutes les données humaines.  Il  est inscrit dans le hors temps  non balisé,  hors des méridiens géographiques  que  l’espace-temps impose. Il est  dans le dépassement des insuffisances ontologiques, rappelant  la  perspective eschatologique  qui délimite la fin de l’Histoire humaine  et se décline en une métaphysique du Salut.  C’est le temps théologique, de l’éternité, de l’incorruptibilité.  Entre le temps humain et le temps divin s’inscrit en creux le point de non rencontre de ces  deux horizons irréductibles. Le temps incarne  Dieu.  Dieu est stable dans  son Royaume,  loin des turpitudes  de  l’éphémèrité temporelle, conséquence de notre finitude. Le christianisme, selon les Pères, n’est pas fait pour vivre dans le temps.  Il est cyclique  dans sa répétition mécanique, récurrent dans ses processus répétitifs, sans atteindre la subjectivité totale :   véritable temporalité de la foi.  Comme l’exprime Michel Foucault dans ces lignes : «  Comment et quand se fera ce retour de Dieu qui nous est promis ? Que faire de ce temps qui est comme en trop ? »(1)

De même, dans  la pensée coranique,  nous retrouvons ces cycles utilisés comme ordonnancement  mondain,  dans l’attente de l’Heure  ( قيام الساعة  ), l’Heure qui advient, l’échéance du Jugement Dernier. L’Islam plus que le Christianisme  enjambe la Durée (الدهر) sans l’anéantir. Le temps en Islam est une constellation,  une immensité astrale (والعصر)  par laquelle Dieu jure, et fait sommation  à l’homme, contre l’ici bas corrompu, rappel contre l’oubli et le doute, car : «  En vérité; L'Heure va arriver : pas de doute là-dessus » (40, 59). Contre le doute et  l’oubli,  l’homme est interpelé sans cesse. Le Coran multiplie les injonctions pour que l’homme respecte les mandements  de Dieu. Rappels également qui attirent l’attention sur l’observance cultuelle parmi les fidèles dont le  quotidien machinal  les font s’éloigner de la vraie foi,  à cause des alternances des pratiques menées sous l’emprise d’un automatisme instinctif.  (suite)

   (1)cité par H. Bourgeois, Gibert : l’expérience chrétienne du temps, Cerf, 1987, p.25

 

 

 

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