« Primaire » (2017), un joli film sur l’éducation.

« Primaire » (2017). A l’heure du Coronavirus, on redécouvre ce joli film sur l’éducation en école primaire avec, déjà, la nostalgie d’une époque et de gestes perdus...

Tout, dans cette neuvième réalisation d’Hélène Angel, se donne sans fard : le thème, clairement posé par le titre, « Primaire » ; on verra en effet ce qui se joue dans une école primaire ; l’actrice principale, Sara Forestier, magnifique une fois de plus, portant le film sur ses menues épaules, et avouant aisément qu’elle rejoint ici l’un de ses rêves puisque, si elle n’était pas devenue actrice, elle aurait aimé être institutrice... Les couleurs, vives, franches, pimpantes, celles que l’on rencontre fréquemment, de fait, dans les écoles primaires.

Loin des attaques qui visent si fréquemment les enseignants dans leur image publique, la réalisatrice livre son admiration pour ce métier dès les premières scènes, qui montrent l’institutrice, Florence, dans le plein exercice de ses fonctions, luttant pied à pied contre l’échec au cœur d’un petit groupe d’aide individuelle, puis au sein de sa classe entière, évoquant les dieux grecs avec ses élèves ; en pleine gloire, donc...

Sitôt ce portrait dressé, esquivant l’hagiographie, Hélène Angel, également co-scénariste - avec Yann Coridian, Agnès de Sacy et Olivier Gorce -, révèle les failles, passant par deux personnages en miroirs inversés, deux garçonnets, tous deux magnifiquement interprétés, avec une sensibilité et un naturel confondants : Denis (Albert Cousi), le fils de Florence, que celle-ci a dans sa classe, mais qui ne rêve que de partir à l’autre bout du monde rejoindre son père ; Sacha (Ghillas Bendjoudi), élève du même âge mais intégré dans la classe d’une collègue (Olivia Côte, également parfaite dans le rôle) et délaissé par sa mère (brève apparition saisissante de Laure Calamy en mère défaillante !). C’est cet élève-là, côtoyé à l’occasion des difficultés disciplinaires qu’il pose aux adultes, qui fera affleurer la fragilité de l’institutrice, écartelée humainement entre son propre enfant et celui qui aimerait la prendre pour mère, tout en étant déjà travaillé par des pulsions moins enfantines qui achèvent de semer le trouble chez l’enseignante ; écartelée professionnellement entre le respect strict du protocole (l’état d’abandon exigerait un signalement à la protection de l’enfance, avec risque, à la clé, de placement en institution...) et le désir profond de sauver (mais comment ?) un élève qui n’est même pas le sien... Belle audace du regard des scénaristes, qui osent approcher toute la part d’irréductiblement humain qui entre en jeu dans le lien pédagogique, avec ses potentiels effets d’élection, encore plus vertigineuse lorsqu’elle est mutuelle.

Malgré l’intensité de ce qui est ici exploré, l’ensemble de la classe n’est pas pour autant négligé et plusieurs figures d’élèves émergent, toutes aussi émouvantes qu’attachantes, entre la fillette qui se heurte à des difficultés de lecture, la jeune autiste accompagnée par son AVS, ou de jeunes garçons oscillant entre désinvolture affichée et implication réelle dans le cours... Le vocabulaire pédagogique contemporain, aussi authentique qu’invraisemblable (les nombreux sigles, la renomination forcée...) est gentiment mais efficacement égratigné lors de quelques échanges entre les pédagogues, la vertu de méthodes anciennes discrètement revendiquée à travers la promotion d’un manuel des années 1960... La réflexion spécifiquement pédagogique, même si elle n’est pas mise en avant, est néanmoins bien présente et a visiblement irrigué l’ensemble de l’entreprise, loin de la rigidité des normes actuelles.

Une approbation d’autant plus précieuse que s’illustre également de façon presque comique la difficulté à trouver des témoins aptes à prendre la mesure des petits miracles qui font scintiller les journées d’un enseignant, en dehors des élèves eux-mêmes. Difficulté qui s’incarne dans deux personnages brièvement entrevus : un inspecteur perplexe, plus dépassé que les élèves, de sa place en fond de classe ; et une mère d’élève, s’employant à toute force à supposer dans le regard de l’enseignante toute la haine et toute la dépréciation qu’elle éprouve elle-même, sans toutefois se l’avouer, pour sa propre enfant...

À côté des enjeux si subtilement dégagés, l’idylle qui rapprochera l’institutrice d’un Vincent Elbaz ancien garnement en voie de rédemption est certes aussi sympathique que rafraîchissante, mais semble un peu greffée sur ce fonds plus complexe, un peu trop rassurante. Il n’empêche : les dialogues nous offrent une jolie scène de rencontre frontale dans les couloirs d’une école ; et, un peu plus loin, la désopilante érection d’une chaussette... Un regret non dépassé, toutefois : la musique, exagérément présente et soulignant à grands renforts de craies de couleurs la tonalité de la scène illustrée. Une fausse note surprenante, et qui a dû occulter aux yeux de plusieurs spectateurs la réelle délicatesse de l’œuvre.

Une œuvre qui a remarquablement su capter toute la force et toute la fragilité, aussi bien d’une institution scolaire que des êtres, sans doute moins éloignés qu’on ne pourrait le croire, qui s’y trouvent réunis.

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