Acanthe
Enseignante en lettres.
Abonné·e de Mediapart

28 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 août 2022

Acanthe
Enseignante en lettres.
Abonné·e de Mediapart

« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen

Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.

Acanthe
Enseignante en lettres.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les personnages de Sorogoyen sont des acharnés. Que l’on songe à « Madre » (2019) et à la quête obstinée du personnage éponyme, à « El Reino » (2018) ou « Que Dios nos perdone » (2017) et au combat forcené que doivent livrer leurs héros, sur le plan de la « politique politicienne », autrement dit des affaires, ou de l’investigation policière.

« As Bestas » ne déroge pas à la règle, en mettant rapidement en place, avec autant de fixité que lorsque les dieux grecs avaient arrêté les destins des hommes, deux déterminations aussi contraires que farouches. Face à face, dans un hameau de Galice se mourant peu à peu de l’exode rural : d’une part, Olga (Marina Foïs) et Antoine (Denis Ménochet), couple de néo-ruraux d’origine française pratiquant avec succès l’agriculture bio et opposés, au nom de leurs idéaux, à l’implantation d’éoliennes sur la commune ; d’autre part, leurs voisins Xan (Luis Zahera) et Lorenzo (Diego Anido), couple fraternel d’autant plus soudé que le cadet s’est trouvé intellectuellement diminué par un accident ancien.

Eux sont plus que favorables aux éoliennes sujets du litige, car elles leur apporteraient une indemnité financière sur laquelle ils fondent quantité de rêves et de projets. Mais cette opposition factuelle, loin de rester cantonnée à l’enjeu qui l’a suscitée, va croître de façon phénoménale, au-delà de toute raison, et donner lieu à un véritable harcèlement de ceux qui restent vécus comme des étrangers par ceux qui revendiquent le droit du sol.

Il faut préciser ici que l’une des très grandes forces de ce sixième long-métrage de Rodrigo Sorogoyen est d’éviter totalement tout manichéisme, toute caricature. Si la raison s’est envolée du conflit instauré, les raisons des uns et des autres n’en sont pas moins aussi clairement exposées que défendues. Et la séduction de Luis Zahera, même si elle se fait plus inquiétante, égale largement celle de Denis Ménochet. Pas de jugement, donc, ni de parti trop clairement pris, juste la mise en présence de deux volontés inflexibles, lancées de toutes leurs forces l’une contre l’autre.

Au passage, et malgré la gravité du sujet, malgré la tension puissante qui traverse chaque scène, comme un discret clin d’œil auto-critique et non dénué d’humour, avec la mise en abyme d’une passion filmique devenue compulsive, officiellement à des fins de témoignage…

À l’appui d’une mise en scène aussi sobre qu’efficace, et pour accompagner l’image au chromatisme assez sombre d’Alex De Pablo, comme si un tableau de Goya reprenait vie de nos jours, une musique plus que discrète, puisque le plus souvent absente. Mais une percussion solitaire peut souligner les moments de tension, à la manière d’un cœur qui s’emballe. Parfois, le compositeur Oliver Arson fait entendre un ostinato, qui glose magnifiquement l’« obstination » qui sous-tend tous les actes des personnages.

Très élégamment, le réalisateur et sa co-scénariste Isabel Peña introduisent, à la faveur d’une rupture dans la narration, une ellipse importante, nous transportant au-delà de l’irréparable. Le rapport des forces étant, dès lors, modifié, la grande beauté scénaristique réside dans le fait que la résorption partielle de l’opposition ne dissoudra en rien la puissance de détermination des protagonistes, qui s’inscrira dans une inébranlable volonté de continuité et de persévérance.

Dans ce volet, le personnage d’Olga explose littéralement et la performance de Marina Foïs, durcie et presque masculine pour la circonstance, impressionne et force le respect. Là encore, la passion filmique opère un joli retour, puisque c’est l’une des vidéos tournées par son père qui permet à la fille du couple d’accéder à une meilleure compréhension de ce que ses parents ont pu partager, et par conséquent d’abandonner ses jugements portés de l’extérieur sur les résolutions maternelles.

Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol a permis une nouvelle fois à ses spectateurs de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum », et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Qatar-Sarkozy : les nouvelles liaisons dangereuses
Un rapport de la police anticorruption montre que Nicolas Sarkozy aurait fait financer a posteriori par le Qatar, en 2011, des prestations de communication réalisées par le publicitaire François de La Brosse pour sa campagne électorale de 2007, puis pour l’Élysée. Aucune d’entre elles n’avait été facturée.
par Fabrice Arfi et Yann Philippin
Journal — Justice
Ce double condamné que Macron envoie représenter la France
À la demande d’Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy a représenté la France, mardi 27 septembre, aux obsèques de l’ancien premier ministre japonais. Le fait que Nicolas Sarkozy ait été condamné deux fois par la justice, notamment pour « corruption », et soit lourdement mis en examen dans l’affaire libyenne, notamment pour « association de malfaiteurs », ne change rien pour l’Élysée.
par Fabrice Arfi et Ilyes Ramdani
Journal
Crise de l’énergie : sans « compensation » de l’État, le scolaire et l’université en surchauffe
Pour affronter la flambée des prix de l’énergie dans tout le bâti scolaire et les établissements d’enseignement supérieur, collectivités et présidents d’université s’arrachent les cheveux. Le projet de loi de finances 2023 est cependant bien peu disert sur de possibles compensations de l’État et écarte l’hypothèse d’un bouclier tarifaire. En réponse, économies, bricolage ou carrément fermeture des établissements d’éducation.
par Mathilde Goanec
Journal
« Il faut aider les Russes qui fuient, qui s’opposent »
Alors que Vladimir Poutine a lancé la Russie dans une fuite en avant en annonçant la mobilisation partielle des réservistes, et des référendums dans les régions ukrainiennes occupées, quelle réaction de la société civile, en Russie ou en exil ? La chercheuse Anna Colin Lebedev et trois exilées qui ont quitté le pays depuis l’invasion de l’Ukraine sont sur notre plateau.
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda
Billet de blog
Giorgia Meloni et ses post-fascistes Italiens au pouvoir !
À l’opposé de ce qui est arrivé aux autres « messies » (Salvini, Grillo…), Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia semblent - malheureusement - bien armés pour durer. La situation est donc grave et la menace terrible.
par yorgos mitralias
Billet de blog
Interroger le résultat des législatives italiennes à travers le regard d'auteur·rices
À quelques jours du centenaire de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, Giorgia Meloni arrive aux portes de la présidence du Conseil italien. Parfois l'Histoire à de drôles de manières de se rappeler à nous... Nous vous proposons une plongée dans la société italienne et son rapport conflictuel au fascisme en trois films, dont Grano Amaro, un film soutenu par Tënk et Médiapart.
par Tënk
Billet de blog
Trop c’est trop
À tous ceux qui s’étonnent de la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait peut-être rappeler qu’elle ne descend pas du ciel.
par Michel Koutouzis