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Billet de blog 20 nov. 2022

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« Mauvaises filles » (2022) de Émérance Dubas

Le 23 novembre sort sur nos écrans un documentaire saisissant, sorte de pendant aux « Magdalene Sisters » (2003), de Peter Mullan. Mais il s’agit ici de la France, jusque dans les années 70… Il est des documentaires auxquels on voudrait pouvoir ne pas croire, à propos desquels on aimerait pouvoir se rassurer en se disant qu’ils ne sont que fiction. « Mauvaises filles » est de ceux-là. Une œuvre à ne pas manquer. 

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    Il est des documentaires auxquels on voudrait pouvoir ne pas croire, à propos desquels on aimerait pouvoir se rassurer en se disant qu’ils ne montrent que de la fiction. « Mauvaises filles » est de ceux-là. Grâce à la réalisatrice Émérance Dubas, voici « The Magdalene Sisters » (2003, Peter Mullan) à la française. Et ce n’est pas une fiction, puisque, en tant que documentaire, cette réalisation jouit du cachet particulier de l’authenticité.

Le nom ne s’invente pas : la congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur fut fondée à Angers en 1829 et agrée en 1835 par le Pape Grégoire XVI. À partir de cette maison mère, les établissements du Bon Pasteur se multiplieront en France, Europe, et même Amérique, allant jusqu’à compter presque trois cent cinquante communautés sur la planète, au milieu du XXème siècle.

Avant qu’il ne soit trop tard, la documentariste, originaire de la ville fondatrice et s’étonnant de la discrétion de cette institution au sein de sa ville d’enfance, part à la rencontre de femmes étant passées par ces centres, sur la France entière. De ces entretiens se dégagent quatre figures et une voix, toutes nées entre 1927 et 1956 : Éveline, qui vit maintenant en Bretagne, Marie-Christine, qui vit à Nantes, Fabienne, désormais à Paris, Michèle, qui a opté pour les cigales, très présentes, de la Provence, enfin Edith, dans la Nièvre.

Toutes disent la douleur du placement, leur incompréhension, parfois la découverte, bien postérieure, que celle-ci s’est faite sur la demande de l’un des parents, la rigueur des traitements, le manque, parfois le risque frôlé d’une dépersonnalisation, suite à une sanction trop dure, mais aussi la sortie difficile, hasardeuse, aventureuse…

Sensible, empathique, mais aussi respectueuse, toujours à bonne distance, la caméra d’Emérance Dubas, avec Isabelle Razavet et Gertrude Baillot à l’image, dévoile ces figures dans leur intérieur, où elles mettent à nu leurs blessures enfouies, frontalement. Parfois des larmes remontent, de loin, les surprenant elles-mêmes. La parole est d’une incroyable sobriété, marquée par la discrétion qui s’est imposée durant des années, réduisant ces femmes au silence quant à ce qu’elles avaient traversé, sous le sceau de la honte et de l’inavouable, de quelque côté que se situe cet inavouable ; du côté de la jeune fille d’alors, du parent déficient, d’un voisin ou d’un patron abusif…

Au Puy-en-Velay, les locaux du Bon Pasteur ont été reconvertis en Aide Sociale à l’Enfance. Au Bon Pasteur d’Angers, le tournage n’a pas été autorisé. La caméra suit deux anciennes pensionnaires aux abords bien clos d’un lieu qui offre encore un aspect respectable, et dans lequel elles resituent aisément leurs rituels de vie. Mais à Bourges, les bâtiments sont à l’abandon, voués à être prochainement détruits. La caméra se livre alors à une déambulation bouleversante, guidée par la seule voix d’Edith, la plus âgée, qu’on ne verra jamais à l’image et qui n’aura pas eu besoin de revenir sur les lieux pour les décrire avec une précision parfaite.

Contraste déchirant entre une mémoire embaumeuse et le travail du temps qui corrode et détruit le monde réel. Paradoxalement, ces moments parviennent à se draper d’une réelle beauté, lorsque la voix menue, toute sage, d’Edith, dépeint son séjour éprouvant, parfois cauchemardesque, entre des murs qu’elle a conservés avec une fidélité intacte, alors que l’image montre la réalité de ce qu’ils sont devenus ; une réalité morte, mais qui n’efface pas, toutefois, leur ancien usage ; on identifie les dortoirs, les couloirs, les espaces d’ablutions, les autres pièces destinées à un usage plus mystérieux, là encore parfois moins avouable. La caméra elle-même, d’ailleurs, s’emploie à recueillir la beauté de ces espaces au bord de l’anéantissement, comme si l’accession au statut de souvenir accordait à ces lieux quelque noblesse, les arrachant à la turpitude compacte du propos.

« Il n’y a pas de filles perdues », énonce un magazine des années ‘60 enquêtant sur ces maisons, aussitôt suivi, au montage, par quelques images d’archives tirées de la Cinémathèque de Bretagne, et présentant des extraits du documentaire « Les Dames blanches » (1952), de Fernand Baron. Extraits qui donnent à voir, et à entendre, le mensonge dont étaient entourées ces institutions. Il n’empêche : on a la conviction profonde, émouvante, devant ces femmes maintenant âgées, mais qui ont réussi, malgré tout, à se construire des vies pleines et ont eu des  enfants, qu’Émérance Dubas a sauvé du silence et de l’oubli des figures belles et fortes, des figures qui redonnent espoir et forcent l’admiration, des figures de survivantes.

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