« Le Père » (2012) de Florian Zeller

Radioscopie d’une chute… En ces jours où la réouverture des cinémas se fête avec, entres autres, deux films centrés sur cette même thématique, « The Father » de Florian Zeller et « Falling » de Viggo Mortensen, il paraît intéressant de se retourner vers l’œuvre source, en tout cas pour l’un de ces deux films…

Quinze scènes. Elle est loin, la construction bien charpentée, rassurante, de la dramaturgie classique, architecturée en scènes et en actes. Beckett et Ionesco sont passés par là, et avant eux Kafka, dans le domaine du roman, déconstruisant et entomologisant la figure du héros de manière inquiétante. Ici, avec le génial auteur contemporain Florian Zeller, digne héritier de ces grands noms, c’est la figure du « Père », qui se trouve ainsi déconstruite. Non par la férocité ou la vindicte de l’écrivain, comme Kafka, justement, dans son impitoyable « Lettre au Père » (1919), mais par la férocité de l’existence, une férocité - et ses dégâts… - recueillie avec infiniment de tendresse et de délicatesse par le dramaturge.

Si l’on demandait, à l’improviste, quels sont les mots qui, à brûle-pourpoint, se présentent à l’esprit dans le réseau de connotations associées au nom promu par le titre, « Le Père », sans doute afflueraient en tout premier lieu les termes de force, tendresse, protection, bienveillance… Comme méthodiquement, quoique très subtilement, chacune de ces valeurs se trouve patiemment mise en pièces, hachée menu, du fait des ravages causés par la maladie. Si, selon le credo baroque, « La vie est un songe », pour Calderon, et « Le monde entier est un théâtre », pour Shakespeare, il n’y a pas de raison pour que la déconstruction d’un monde singulier, individuel, celui d’un père, André, devenu trop âgé, n’entraîne pas, en miroir, la déconstruction du théâtre et de ses repères. Pour mieux donner à voir le cerveau malade du père, un seul personnage, Anne, la fille d’André, est joué par deux actrices, tantôt « Anne », tantôt « la femme », lorsqu’André ne la reconnaît plus. Même mécanisme pour le compagnon de celle-ci, tantôt désigné comme « Pierre », tantôt comme « l’homme ». Une « femme » et un « homme » qui pourront tout aussi bien, dans la dernière scène, s’être faits infirmière et médecin.

Une pièce déchirante à force de sobriété et dans laquelle même la déchéance trouve sa beauté, la folie sa force poétique, comme chez Artaud. Ainsi, l’une des ultimes paroles du père : « J’ai l’impression de perdre toutes mes feuilles, les unes après les autres. […] Je ne comprends plus ce qui se passe ».

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