Voilà pourquoi je fais ça !

Caroline [prénom modifié] est une de ces héroïnes invisibles du nord-est de Paris qui aident les exilé-e-s parfois jusqu'à l'épuisement. Il faut dire que la tâche est immense quand, individu, on pallie au non-accueil d'un Etat. Elle explique pourquoi elle fait ça !

 © Caroline © Caroline
Tous les jours de la semaine, quand je tire mon caddie, rempli de dix litres de café et thé, le sac de pain et viennoiseries de l'autre main, quand j'essaie de trouver ma place dans le bus bondé, je me dis (le dos en compote) : " demain j'arrête, j'en peux plus . " 

Lorsqu'un ami Réfugié, très protecteur avec moi malgré son jeune âge, me dit réprobateur, en parlant des autres bénévoles sur le terrain que nous connaissons tous les deux, un tel et un tel ne fait pas comme toi, et il me mime en train de porter des trucs et de me démener... je me dis (au bord des larmes, un peu vexée c'est vrai) : " mais pourquoi je fais tout ça ?" 

Et puis j'arrive au Garden (Ce sont eux qui ont donné le nom ), je sors ma nappe, pose sur un banc, les thermos, le paquet de 100 gobelets, le pain et viennoiseries, les pots de ci et de ça... et ils viennent se servir... Les premières semaines après l'évacuation, ils arrivaient au fur et à mesure, je restais une heure... cette semaine... en 10 min il n'y a plus rien. Ces personnes en plus de dormir dehors sans tente, et parfois certains sans couvertures, depuis des semaines, des mois... ont faim... Voilà pourquoi je fais ça !

Et lorsque l'un d'eux ne dit que le café est très bon... je fais du café Soudanais, très fort et très sucré avec plein d'épices... forcément cela leur rappelle le café qu'ils buvaient préparé par un être cher qu'ils ont du quitter. Voilà pourquoi je fais ça !

Et un thé chaud, cela fait du bien, juste à côté de l'endroit où l'on dort, sans avoir à marcher des centaines de mètres et faire une longue queue d'attente... Voilà pourquoi je fais ça ! 

Et devant un café, on parle plus facilement, des problèmes rencontrés, conditions matérielles, ou dossier juridique , on fait plus confiance à celui qui vous nourri ... Voilà pourquoi je fais cela ! 

Et en ce Mercredi après-midi de début d'été, ce café et ces tartines ont été partagés, en toute quiétude, et solidarité par : des jeunes Soudanais d'à peine 20 ans, à qui j'ai eu du mal à expliquer que le lait chaud je l'avais amené pour les enfants (le lendemain, même si c'est lourd, j'en ai amené du lait !) une famille afghane de 4 enfants aux regards bleus translucides, des jeunes filles et garçons érythréens un peu dissipés, un Monsieur Peul avec son chapeau traditionnel, des SdF du quartier présents à cet endroit là depuis bien longtemps... 
Il y avait du soleil, des rires, des ventres rassasiés, et j'espère des âmes un peu consolées... Les petites filles afghanes m'ont aidées à ramasser les gobelets perdus, trop fières d'arborer leurs gants en latex ... Voilà pourquoi je fais cela !!! 

Et puis après le café, la réalité de leur situation m'a rattrapé : un Monsieur Érythréens, le bras en écharpe suite à une lourde opération ( chute en montagne, vous savez la frontière franco-italienne! ), remis à la rue sans calmant au bout de 4 jours, rencontrés la semaine avant et qui m'avait montré trop fier une photo de ses deux filles jumelles, me fait lire son récit, sur lequel va être basé sa demande d'asile, et qu'il venait de réécrire sur nos conseils, car ne parlant pas français sans aide, il ne pouvait pas raconter correctement son histoire : une succession d'horreurs et de maltraitances dans son pays et en chemin... en lisant ces lignes j'avais envie de pleurer , je lui ai simplement dit que c'était bien, que c'était mieux qu'avant pour son dossier... il était content, puis il m'a demandé une veste, les nuits quand on dort dehors, sont encore fraîches. 

Voilà pourquoi je fais ça !!!

Merci à ceux qui me soutiennent depuis des mois ou quelques jours : à ma famille qui tolère ou adhère selon les jours, ceux qui comme moi œuvrent pour eux au quotidien, ils se reconnaîtront, à mes amis et mes voisins, mon boulanger pour ses sacs de pain et viennoiseries quotidiens ( j'oublie sans doute quelqu'un).
Et mon binôme, qui m'aide en se faisant violence pour le transport , ainsi que tous les gars du camp qui m'ont aidé avant , à nourrir leurs frères.

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