Des jardins, des ponts, pas de barrières

On tombe dans le crack comme on tombe dans un piège. Ça empêche de voir autour, de se souvenir de tout ce qu’on a quitté, des gens qu’on a aimés. Depuis la décision de cantonner les consommateurs de crack autour des Jardins d’Eole, les rues du quartier sont devenues difficilement vivables et les jardins deviennent un enfer à ciel ouvert. Les «P’tits Déjs Solidaires» demandent que ceux qui en sont responsables cessent de les réduire à un piège.

 © Ptit dej solidaire © Ptit dej solidaire

Les P’tits Déjs Solidaires se mobilisent quotidiennement, depuis bientôt cinq ans, dans les Jardins d’Eole et à proximité, à la jonction entre les XVIIIe et XIXe arrondissements à Paris, pour un accueil inconditionnel avec une boisson chaude et de quoi se restaurer, forts de la conviction que les rues et les routes doivent permettre à tout le monde de trouver son chemin et l’espoir d’atteindre des points de tranquillité puis d’attache.

Depuis la décision de cantonner les consommateurs de crack autour des Jardins d’Eole, les rues de ce quartier sont devenues difficilement vivables alors que les jardins sont en train de basculer en un enfer à ciel ouvert.

On tombe dans le crack comme on tombe dans un piège. Ça empêche de voir autour, de se souvenir de tout ce qu’on a quitté, des gens qu’on a aimés. Ça réduit la vie à un cycle infernal et on sait combien c’est dur d’en sortir.

Ceux et celles qui fréquentent les Ptits Déjs en voient les dégâts tous les jours. C’est ce qui motive leur refus d’accepter que les jardins et les rues de ce quartier soient transformés en piège. Car ce qui vit là, ce qui grandit là, ce qui se rencontre là, est bien trop précieux et bien trop complexe pour être réduit à un piège à crackeurs.

Les jardins et les rues sont des lieux de vie dont il nous incombe de faire bon usage. C’est ce que nous essayons de faire tous les jours. Pour les P’tits Déjs, ça veut dire prendre soin des tables, des bancs, des boissons, des mets qu’on sert. Ça veut dire de petites attentions, un sourire, un geste, le souvenir d’une histoire glanée, pour toutes les personnes qui viennent, de près et de loin, habituées et étrangères. Ça veut dire aussi soigner nos relations de voisinage avec tous les riverains dans ce coin depuis longtemps malmené par des pouvoirs publics en manque d’imagination, de courage et trop souvent aptes à se replier sur des « solutions » aveugles à coup de renforts policiers.

Les grilles et les barrières avec lesquelles on a progressivement défiguré les jardins, ne soignent rien : elles ne sont que des réponses également aveugles pour ceux et celles qui ne veulent pas voir plus loin que l’urgence. Ça ne cultive que la laideur, la méfiance, le sentiment d’insécurité, l’incompréhension, et à terme toujours plus d’aveuglement.

Regardons-nous les uns les autres dans les yeux, comme on le fait autour d’une table, avec une boisson chaude dans la main, même par temps de grand confinement, de pluie abondante ou de froid qui tue… On sera surpris de voir les liens qui se tissent malgré tout, sans complaisance, entre humains persuadés que pour vivre, il faut vivre ensemble, en solidarité. Et mettons les moyens là où ça permet de soutenir ce vivre-ensemble : dans la présence d’éducateurs dans les jardins, dans l’ouverture d’espaces de médiation pour les usagers de la drogue, dans des équipes spécialisées dans des problématiques face aux addictions.

Les P’tits Déjs restent solidaires de la vie et de ses possibles dont les Jardins d’Eole sont porteurs et demandent que toutes celles et ceux qui en sont responsables, dont les acteurs les plus puissants, cessent de les réduire à un piège à ciel ouvert.

 

Le Collectif des P’tits Déjeuners Solidaires

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