Retour sur une #EvacDeMerde

Une «mise à l'abri» dans la même logique que les autres, mais en pire ! Lundi 17 novembre 2020, la police et les CRS bouclent le campement situé sous la bretelle de l'autoroute A1 à Saint-Denis. Romane s'est levée tôt pour être là avant eux. Elle témoigne de ce qu'elle a vu.

Je n’ai pas vraiment les mots pour décrire ce qu’il se passe, mais je vais quand même essayer…

Hier a eu lieu la 65e évacuation de campement (au moins la 65e, j’ai perdu le compte…). Plus de 2000 personnes survivent depuis des mois dans cet enfer et attendent d’être « mis à l’abri », ils sont restés éveillés toute la nuit. Alors quand les bus arrivent ça se bouscule. C’est ce qui arrive quand on laisse pourrir la situation, quand on attend qu’il y ait des milliers de personnes, quand on attend que les gens aient froid et crèvent la dalle, quand on attend qu’il y ait des morts pour réagir. Tout au long de l’évacuation les flics gazent les exilés qui tentent de monter dans les bus. Ils leur disent qu’il ne sert à rien de se ruer, qu’il y aura de la place pour tout le monde. C’est bien sûr un mensonge.

© accueil de merde

Lorsque le dernier bus part, il reste encore des centaines de personnes. La police leur demande de se disperser, un groupe d’un côté, un groupe de l’autre. On le sait, à la fin de chaque évacuation, lorsque les journalistes sont partis, c’est la chasse à l’homme qui commence dans les rues de Paris. Les policiers leur disent d’aller à Porte de la chapelle, alors ils se mettent en marche, sans protestation. Sur le chemin, sur l’avenue Wilson, les policiers les gazent, les matraquent. Ils ont loupé la chance d’avoir un hébergement, la police a confisqué toutes les tentes et les couvertures, ils n’ont plus rien, ils savent qu’ils sont repartis pour des mois de survie à la rue. Mais visiblement, l’Etat estime que ce n’est pas suffisamment horrible, il faut aussi les gazer et les tabasser. Depuis 2015 les campements de la honte s’enchainent. Depuis 2015 la réponse de l’Etat est la même : la surenchère de violence.

© Utopia 56

Hier soir à Rosa Parks il y avait des centaines de laissés pour compte de l’évacuation. Il y avait E., un exilé Afghan qui était reporter de guerre dans son pays. Il s’est fait arrêter quelques heures plus tôt sur l’avenue Wilson. A un moment il s’est arrêté de marcher car son sac était lourd. Les policiers n’ont rien voulu entendre, ils l’ont violement poussé pour qu’il continue d’avancer. Il a voulu filmer les agressions de la police. Il a demandé aux habitants qui observaient la scène de leur balcon de filmer les policiers en train d’attaquer des civils sans défense. Alors ils l’ont arrêté. Filmer la police n’est pas encore un délit. C’est pourtant bien pour ça qu’ils l’ont arrêté, imaginez si cette putain de loi passe…

© accueil de merde

Les policiers l’ont immobilisé en mettant leur jambe sur sa nuque. Il dit qu’à ce moment-là, il a pensé à George Floyd, assassiné par la police américaine et cette même méthode d’interpellation. C’est la première fois de sa vie qu’il se fait arrêter, il est choqué, traumatisé d’avoir été traité avec une telle brutalité, d’avoir été traité comme un criminel. Durant sa rétention au commissariat, il a demandé de l’eau, parce que le gaz lacrymo ça irrite et ça donne soif. Il a demandé de l’eau plusieurs fois, personne ne lui en a donné. Il a finalement été libéré. Il n’a commis aucune infraction et ses papiers sont en règle… A Rosa Parks il me montre ses poignets enflés sur lesquels figurent encore les traces rouges des menottes. Ils ont serré assez pour que ce soit bien douloureux. Durant l’interpellation les flics ont également cassé son téléphone sur lequel figuraient les images des charges de la police sur les exilés.

Son ami m’explique qu’il a été matraqué par les policiers. Lorsque E. s’est fait arrêté, il a tenté de s’interposer. Les policiers lui ont ordonner de continuer d’avancer. Il leur a répondu qu’il ne partirait pas sans son ami, que les policiers pouvaient le tuer sur place, qu’il ne bougerait pas. Les policiers l’ont matraqué. Un autre homme m’explique qu’il s’est également fait frapper par les flics. Lorsqu’ils ont chargé, il est tombé. Ils l’ont matraqué dans le dos lorsqu’il était à terre. Un autre me dit qu’il s’est fait frapper à l’épaule. Le policier lui a dit « Pourquoi vous venez chez nous ? Restez dans votre pays ».

M.est sidéré par cette violence gratuite. « Même si au fond de nous on était détruit, parce qu’on a pas pu monter dans les bus, on a rien dit. On a montré qu’on était patient, on sait qu’on doit attendre pour la prochaine chance, qu’on va rester dehors pour des mois en plus. Mais ils nous ont quand même gazé, c’est quoi ça ? ». Il y a un jeune homme au bord des larmes. Lui aussi s’est fait frapper cet après-midi, il dit qu’il ne supportera pas de vivre à la rue plus longtemps. Son ami tente de lui remonter le moral comme ils peut, il lui dit « on survivra à ça ». Un autre m’explique que les évacs ne sont jamais une bonne nouvelle pour lui. Il en a déjà fait 5, il est remis à la rue à chaque fois. C’est dur pour lui de voir les autres heureux de monter dans les bus. Il n’a plus d’espoir, il sait qu’il n’y a que l’errance qui l’attend.

Remy Buisine © Remy Buisine
 

Utopia et SMW distribuent des couvertures. Tous les exilés demandent où ils peuvent aller dormir ce soir… Nulle part. On sait qu’ils vont être traqués par la police. Les policiers de Paris vont leur dire de retourner à St Denis. Ceux du 93 vont les chasser vers Paris. Ils n’ont pas le droit de dormir sur un bout de trottoir, ils n’ont pas le droit d’être dans l’espace public, ils n’ont pas le droit d’être. Il n’y a pas plus clair comme message : on ne veut pas les accueillir, on veut les faire disparaître, on veut les anéantir.

Ce soir, un homme m’appelle et me raconte ce qu’il a subit avec ses amis la nuit dernière. Ils se sont installés dans un recoin de la porte d’Aubervilliers. Des policiers les ont réveillés à coup de pieds. Ils leur ont ordonné de partir. Alors ils se sont posés un peu plus loin. De nouveau réveillés à coup de pieds, de nouveau chassés. En tout ils se sont faits réveillés 4 fois par la police cette nuit qui leur a ordonné de partir. Vers où ? Nulle part. Part d’ici mais pas là-bas… Et ce matin à l’aube ce sont les services municipaux qui les ont réveillés et chassés. Ils n’avaient pas dormi la veille à cause de l’évacuation, ils n’ont quasiment pas dormi cette nuit. Ils ont faim, ils ont froid, ils n’ont plus de tente. Et s’ils en avaient une elle serait détruite ou confisquée par les flics. Il demande combien de jours ça va durer car il ne tiendra pas longtemps. Je n’ose pas lui dire que ça risque de durer des semaines…

C’est de la torture. L’état français torture les exilés et veut les faire dépérir loin des regards.

© accueil de merde

Le silence médiatique est insupportable. Quand est-ce que les médias parleront de cette politique immonde et criminelle ? Recracher le CP du préfet, même lorsqu’on cite une phrase d’un bénévole pour faire genre on les écoute aussi, c’est pas du travail de journaliste.

Notre impuissance est insupportable. Quand est-ce que les collectifs/assos antiracistes vont se réveiller ? Les premières victimes du racisme, les premières victimes des violences policières, ce sont eux, et ils ont plus que jamais besoin de soutien ! Quand est-ce qu’on va se réveiller ? Qu’on occupe un lieu avec tous ces gens qui dépérissent sur nos trottoirs ? Quand est-ce qu’on se décide à rester avec eux, dehors, pour faire tenir un campement ? Quand est-ce que tous les gens qui likent les posts, ceux qui disent « ah c’est bien ce que tu fais, continue », vont nous rejoindre vraiment sur le terrain ??

Quand ?

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#etatcriminel

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