Et pourtant, elles tournent !

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Quand on parle du peu de présence de femmes dans la sélection officielle cannoise, l'argument le plus souvent avancé est le réel. Il y aurait, statistiquement, moins de femmes réalisatrices. Et donc, statistiquement, moins de films de femmes. Le réel, cette chose sur laquelle on aime se reposer pour hausser les épaules et passer à autre chose, a bon dos. Les femmes font des films. Beaucoup. D'ailleurs la programmation ACID pour Cannes 2018 présente 8 films réalisés par des femmes, sur une programmation de 12.

De quoi ces femmes, nombreuses à l’ACID et trop souvent absentes ailleurs, sont-elles le nom ? De leur plus grande précarité, de leurs plus grandes difficultés à accéder à des financements significatifs, de leur nécessité à convaincre et conquérir un monde qui a longtemps pensé pouvoir se passer d’elles. L’ACID dans son travail de diffusion de films indépendants, se trouve en première ligne pour observer ces inégalités. Soutenir des premiers ou seconds longs métrages issus d’économies fragiles c’est prendre le pouls de ces films rejetés des préfinancements.

Une révolution, c'est quoi ? Le changement d'un cadre de pensée.

Souvenez-vous: eppur si muove, et pourtant, elle tourne, la terre, au centre de l'univers.

Et puis non, révolution, changement radical, le certain devient moins sûr et le monde change à jamais. Aujourd'hui encore il se passe, doucement mais sûrement, une révolution dans la façon dont le monde se pense et s’observe. Le centre du monde du cinéma apprend à composer avec ce qui était jusqu'alors à sa marge. Et malgré le peu d'appétence du centre à céder sa place, pourtant elles tournent, les femmes.

Et le cinéma se doit de penser avec elles.

Si la question de la place, du nombre, des chiffres des femmes réalisatrices présentes à la compétition officielle mérite d'être posée, ce n'est pas tant pour interroger un regard féminin ou masculin sur  les films, et sur le monde, mais bien pour questionner un cadre de pensée existant où il y aurait (fatalité du réel, toujours) plus d'hommes légitimes que de femmes dans ce monde. Interrogeons, questionnons, remettons en cause. N'acceptons pas ce réel qu’on nous impose sans l'avoir au préalable passé au tamis de nos désirs. Il y a des femmes cinéastes, elles font souvent des films de talent. Et si elles ne sont pas (encore assez) mise en avant c'est avant tout parce que les représentations doivent changer.

Il est intéressant de noter que c'est dans la foulée d'une prise de conscience de l'objectification des femmes au cinéma avec les affaires de harcèlement sexuel à Hollywood et ailleurs que les désirs paritaires (dans les salaires et dans les équipes) ont refait surface. A ce propos, l'initiative 5050x2020, présente à Cannes, est importante, instigatrice à travers diverses pétitions et enquêtes fouillées d'une parité salariale d'ici 2020. Des actions incitatives doivent être mises en place, sans se contenter d’un tapis rouge à monter.  Le collectif doit annoncer le 12 mai des engagements, dont on peut espérer qu’ils iront plus loin qu’une montée des marches strictement feminine.

 Voir ici les différentes enquêtes menées par ce collectif.

 Le cinéma est affaire de représentations. Le cinéma se doit donc de penser la représentation du monde les images dont il rêve, ses désirs et les cadres qu’il imagine pour celui-ci, littéralement. Le cinéma doit réfléchir les représentations possibles pour les femmes contemporaines et cela ne saurait se faire sans elles.  Beaucoup de critiques ont été faites sur l'idée même d'une parité "forcée" par la loi. Et il y a beaucoup à dire, forcément, sur une discrimination positive (affirmative action) à l'américaine qui a vu l'émergence d'une bourgeoisie africaine-américaine parfois oublieuse d'une majorité encore pauvre, toujours ghettoïsée. La parité ne sera jamais révolution en soi, fin en soi, but ultime. Mais la parité peut aider au changement d'un cadre de pensée. 

Enfin, la révolution elle-même doit être permanente, questionnée toujours. Les femmes, si longtemps marginalisées et objectifiées (et marginales parce qu'objet, bien sûr) devront être à l'avant garde des combats contre toutes les discriminations et de toutes les objectifications, qu'elles soient de genre, d'orientation sexuelles, de religion ou de couleur de peau.

L’intersectionalité dont parlait ici Angela Davis sur mediapart (particulièrement à partir de 04:30).

D’ailleurs c’est à l’initiative d’un collectif de femmes noires que le livre “Noire n’est pas mon métier” sort, dans la foulée du mouvement #metoo.

Voir ici et ici.

Naruna Kaplan de Macedo et Régis Sauder pour l'ACID

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