Cinémas portugais et français, les luttes communes

Serge Daney rappelle que le cinéma est "un sentiment d'appartenance à l'humanité à travers un pays supplémentaire". Pour la deuxième année consécutive, en complément à la programmation cannoise des cinéastes, l'ACID propose un "trip", un voyage à travers notre pays supplémentaire que sont les films vers un pays réel et une cinématographie contemporaine.

"Terra Franca" de Leonor Teles "Terra Franca" de Leonor Teles

Après la Serbie, nous sommes partis en direction du Portugal. Pour trois films, deux fictions et un documentaire. Le cinéma portugais est prolifique, aussi riche dans ses inventions formelles qu'il est précaire économiquement. C'est aussi cela que nous avions envie de partager avec les spectateurs cannois, l'idée d'un cinéma qui trouve comment donner à voir une situation politique et économique limite en l'inscrivant dans des formes qui surprennent.

Au-delà de la découverte des films, nous avons pu échanger avec le collectif de cinéastes de l'APR (Association Portugaise de Réalisateurs). Une occasion de connaître le quotidien de production, de distribution et de diffusion des cinéastes portugais, de comprendre comment eux fonctionnent, d'essaye de nous inspirer de leurs réponses pour penser nos problèmes (et inversement !).

2012 est connue comme l'année zéro du cinéma portugais.

Cette année là, en conséquence directe de la crise économique, l'Etat avait gelé les budgets des films.

Pas d'argent, zéro, rien.

Cette année fut l'année de la renaissance de l'APR.  La crise appelant l'unité, les cinéastes se ont souhaité s'organiser collectivement avec d'autres acteurs de l'industrie pour penser comment faire front, contre un pouvoir trop peu intéressé par leurs besoins. Les réalisateurs se sont donc regroupés avec producteurs, comédiens, techniciens, festivals et distributeurs pour former cette association qui joue un rôle de lobbying, de relais médiatique et de diplomatie visiblement éreintant mais fondamental dans une industrie qui est une contradiction en soit: à la fois florissante à l'international et inexistante en son pays.

En France aussi, l'ACID s'est alliée avec d'autres associations de cinéastes et de professionnels du cinéma pour "peser" plus et mieux dans les négociations qui influeront sur nos avenirs communs, ce BLOC (voir ici) est une plateforme d'alliance. Ces pratiques politiques sont souvent arides. Mais de fait incroyablement nécessaires.

Toujours la même chose: le cinéma c'est ce mélange improbable entre art et industrie. Un équilibre fragile, à inventer et réinventer en permanence. Et quand les budgets sont votés par des hommes et des femmes, qui soit ne connaissent rien au cinéma, soit font partie de grands groupes aux intérêts économiques aux antipodes du cinéma d'auteur, comment faire face ?

Au Portugal, raconte une des cinéastes, les budgets sont attribués par des experts qui sont en fait des dirigeants de chaînes et de téléphonie mobile qui n'ont aucun intérêt à prendre en compte un cinéma qu'ils estiment n'intéressent pas  les spectateurs portugais. Comment ça les spectateurs portugais ne s'intéressent pas au cinéma portugais, à LEUR cinéma?

C'est là où l'absurde de la situation s'accentue. Quand bien même les Portugaises et les Portugais voudraient voir des films portugais, ils auraient du mal à trouver une salle qui les diffuse...

verao-danado-photo2

Comme souvent les chiffres parlent d'eux-mêmes: hors les murs des centres commerciaux, il n'y a que TROIS cinémas dans la ville de Lisbonne et UN seul et unique cinéma à Porto. Le désert, souligne João Salaviza, présent à Un Certain Regard (Les morts et les autres). Les villes de taille moyenne quant à elles, sont vides de cinéma. C'est difficile à imaginer en France, un pays où les cinémas existent, vivent, sont bien là. Mais sans salle, c'est la quadrature du cercle: pas de salle où montrer un cinéma local, donc pas de spectateurs.

Voyez, clament les décideurs soucieux des profits: pas de spectateurs pour le cinéma national... il n'intéresse pas les "gens".

C'est le coup de la poule et de l'oeuf.

L'initiative VAI E VEM, pensée par Ines Sapeta, tente de répondre à ceci, en créant une caravane itinérante, pour amener le cinéma portugais aux hommes et aux femmes qu'il filme. Le projet a vocation à faire découvrir les films célébrés à l'international sur tout le territoire depuis lequel il se pense, mais aussi à projeter des films patrimoniaux et faire découvrir les films dans les lieux même où ils ont été tournés. Terra Franca, merveilleux film que l'ACID TRIP avait mis à l'honneur n'a pas encore été montré dans le village où il a été filmé et c'est l'une des premières destinations de la caravane Vai e Vem.

La rencontre a été fructueuse et l'on peut rêver des suites à cette collaboration active entre cinéastes de deux pays aux systèmes de production et de diffusion très différents. La concentration des pouvoirs guette à tous les niveaux de décision et il nous faudra rester très vigilants contre ce modèle de distribution des richesses qui a déjà cours au Portugal et pourrait bien être le nôtre si les choses continuent d'aller, ou plutôt de ne pas aller, comme elles vont... Car ce modèle libéral en cours au Portugal est à l'avant garde des critères délétères souhaités par des acteurs privés qui ne sont intéressés que par les gains du Cinéma commercial et n'a aucun goût pour le Cinéma Indépendant. Le modèle portugais est ce qui nous attend si nous laissons le terrain aux seuls acteurs économiques.

L'auteur, l'auteure (toujours lui ! encore elle !) a une position transversale, depuis l'écriture jusqu'à la diffusion, il a une expertise qu'il doit toujours imposer pour que les modèles de demain n'oublient pas les ayants droits à l'endroit des recettes des nouveaux mode de diffusion. Soutenir la diffusion en salle comme ailleurs, c'est une façon de soutenir la création et son financement!

A suivre, donc.

Et voyez ici les trois teasers des films choisis pour ce voyage portugais à travers notre pays supplémentaire :

ACID TRIP #2 Portugal : TERRA FRANCA de Leonor Teles, extrait © ACID CinéIndépendant

 

ACID TRIP #2 Portugal : VERÃO DANADO de Pedro Cabeleira, extrait © ACID CinéIndépendant

 

COLO Trailer #1 - Film by TERESA VILLAVERDE © ALCE FILMES

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.