Les Cinq Péchés Capitaux d'Athènes

Depuis l’élection du Syriza, le 25 Janvier dernier, rien n’a été épargné à la jeune équipe par ses « partenaires » européens  : coup d’état financier de la BCE, ultimatums, déclarations contradictoires, politique du bâton et de la carotte, attentisme pour le déblocage des fonds, usage systématique des termes péjoratifs à l’égard du gouvernement et du peuple grecs, leçons de bonne conduite, mimiques punitives…

Depuis l’élection du Syriza, le 25 Janvier dernier, rien n’a été épargné à la jeune équipe par ses « partenaires » européens  : coup d’état financier de la BCE, ultimatums, déclarations contradictoires, politique du bâton et de la carotte, attentisme pour le déblocage des fonds, usage systématique des termes péjoratifs à l’égard du gouvernement et du peuple grecs, leçons de bonne conduite, mimiques punitives… Tout cela sur fond de menace du Grexit (la sortie de la Grèce de la zone Euro) dont pourtant personne ne semble prêt à prendre la responsabilité. Pourquoi une telle hargne pour un problème financier qui, comme dans d’autres cas par le passé, pourrait être rapidement résolu ? 

C’est que, en dépit du discours dominant des institutions et de la presse européennes, le problème n’est pas en premier lieu financier, mais politique et idéologique, voire profondément psychologique. Athènes tente d’introduire dans la scène européenne les valeurs européennes qui ont déserté l’Europe depuis les années quatre-vingts : l’autonomie collective versus le colonialisme, la démocratie versus le totalitarisme des marchés, le primat du politique sur l’économique, la raison et la pensée critique versus la stérilité du discours technocratique, le changement versus l’immobilisme du « il n’y a pas d’alternative » de l’idéologie néolibérale, la mise en avant de l’histoire européenne versus l’amnésie qui a gagné les sociétés européennes. Ce sont ces cinq péchés capitaux de Syriza que tentent de sanctionner  les élites européennes, avec une violence qui est significative de leur embarras coupable.

Le projet d’autonomie et le refus du gouvernement grec de se soumettre dorénavant  aux dictats de la « troïka », ont été occultés en Europe au profit du discours économiciste dominant sur la dette. Il est pourtant un enjeu central du gouvernement[1] et reste populaire en Grèce, en dépit des risques financiers qu’il comporte. « Nous avons levé la tête », scandaient les manifestants grecs à l’annonce des premières mesures punitives de l’Europe. De cette colonisation, mise en place par les puissances européennes il y a deux siècles et garantie par les élites traditionnelles grecques[2], une large part de la société grecque n’en veut plus. Or voilà : l’autonomisation des dominés est dure à accepter par les dominants.

La démocratie, c’est-à-dire le pouvoir du peuple, est un autre enjeu du gouvernement grec, occulté en Europe. Maladroit peut-être, mais fort de ses convictions…européennes, ce gouvernement ne cesse de marteler, lors du bras de fer avec ses partenaires, son obligation de respecter le verdict populaire. Il y a de quoi déranger ceux qui ont érigé la trahison des promesses électorales en mode de gouvernement et les élections en Europe à un théâtre d’ombres. Que signifient la démocratie et le débat démocratique en l’Europe d’aujourd’hui qui prône le pouvoir des marchés comme unique perspective des sociétés ? La proposition grecque d’engager le débat entre partenaires pour sortir du chacun pour soi et débattre des failles de l’architecture de la zone Euro et des alternatives aux politiques d’austérité s’est heurtée au mur des procédures. « Pas de temps pour discuter, il faut appliquer le programme », est la réponse européenne à ceux qui demandent la remise en question de ce programme. Et pour cause ! Repenser les politiques néolibérales aurait signifié l’affirmation du primat du politique sur l’économique. Ce dont les Etats européens ont renoncé depuis les années quatre-vingt du siècle dernier.

Ils ont aussi renoncé à une autre valeur européenne que les Grecs essaient désespéramment de réintroduire en Europe : la raison et la pensée critique, enfuies sous les avalanches des chiffres qui tiennent lieu de pensée pour les institutions européennes. Pourquoi la dette grecque ? Pourquoi son explosion en l’espace de quelques années ?[3] Qui en a profité ? Par quels mécanismes la Grèce est rentrée sous la tutelle du mémorandum ? Peut-on payer la dette en s’endettant davantage et en adoptant des mesures d’austérité ? Est-il raisonnable de perpétuer les mesures d’austérité, alors que celles-ci détruisent les sociétés ? A l’examen rationnel de ces questions, les dirigeants Européens opposent des discours moralisateurs sur « le laxisme budgétaire et le clientélisme effréné » des Grecs[4]. Affirmation sans doute justifiée, mais focalisée sur une seule partie du problème et évacuant une autre : celle qui concerne la responsabilité des prêteurs. En fait l’endettement est une politique délibérée de l’Occident depuis le XIXe siècle. Elle s’est radicalisée depuis les années 75 du siècle dernier quand les grandes banques internationales privées ont acquis des politiciens leur hégémonie totale sur les banques centrales des Etats. La Grèce est un de nombreux laboratoires de ces politiques qui imposent souvent des taux d’intérêts exorbitants[5]. Pris dans les tenailles de ses créanciers réfractaires au débat sur ces questions, le gouvernement grec a mis néanmoins en place un comité international avec la mission d’analyser les origines de la dette et un comité interministériel censé clarifier les mécanismes qui ont conduit le pays au mémorandum. Il y a de quoi agacer les tenants de l’infaillibilité du dogme et de l’immobilisme.

En effet, le quatrième péché capital des Grecs est leur idée incongrue, et pourtant combien européenne, de la nécessité de changement en Europe ! Pour autant qu’elle ait été entendue, cette idée a suscité beaucoup de railleries auprès des leaders européens et d’une partie de la presse. Pourtant, quel contraste entre nos sociétés englouties dans la paralysie et l’impuissance et ce minuscule pays qui prend le risque de sa solitude et de la faillite économique, avec l’espoir, mais pas la certitude, de se changer et changer les autres. Risque, incertitude et espoir sont les conditions du changement, ces mêmes conditions que nos sociétés ont oubliées, assistant silencieuses à la montée des extrêmes qui, il n’y a pas si longtemps, ont mis l’Europe à sang et à feu.

Face à cette amnésie, la Grèce fait le chemin inverse. Elle s’approprie son histoire proche et plus lointaine. L’occupation allemande refait brutalement surface, non pas pour des raisons financières comme on suggère par projection en Europe. C’est la réactualisation de l’occupation dans des termes nouveaux qui importe. Les débats publics, les entretiens avec les survivants de la guerre, les investigations sur l’histoire de l’endettement, sont autant de signes du désir de comprendre le passé pour éclairer le présent. Il est possible que l’irrationalité économique l’emporte et que le nouveau gouvernement cède sous l’asphyxie de ses créanciers. Mais cette  expérience de liberté laissera des traces.    

 Ecrit par Sophia MAPPA

Psychanalyste, consultante, chercheure à LIPHA Université Paris Est Créteil. 


[1] « Nous ne voulons plus du régime colonial incarné par la troïka », affirme le ministre de l’économie grec (entretien avec Rosa Moussaoui, L’Humanité, 17 Mars, 2015)

[2] Cf. notre article, « Pourquoi l’Europe ne comprend pas la crise grecque ? » in Le Débat, Paris 2012, no 171

[3]Pendant les 5 ans de l’intervention du FMI et des institutions européennes, la dette grecque est passée de 113% du PIB en 2009 à 175% en 2014,

[4] Cf. entre autres l’article de J. Gautheret dans le Monde du 26 Mars 2015, p.19   

[5]Entre 1980 et 1983 les emprunteurs ont imposé au pays des taux allant de 12% à 13%.

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