Affaire Fillon - Affaire Stavisky. Menace sur la démocratie

Enième confirmation que la politique n’est qu’une vaste blague, une vaste fumisterie, qui joue dangereusement avec les espoirs et les peurs des citoyens. François Fillon, avant même d’être président, avant même la clôture des dépôts des 500 parrainages nécessaire pour se présenter à l’élection présidentielle, enterre l’une de ses promesses de campagnes, la république irréprochable.

Les affaires politico-médiatiques ne manquent pas dans notre histoire politique. On pourrait même dire qu’il s’agit d’un sport pratiqué très couramment par les représentants de notre démocratie. Pourtant l’affaire Fillon prend un caractère particulier. Il semble, que nous touchions la fin d’un cycle. Beaucoup de citoyens en ont assez de la république des affaires, d’avoir des parrains mafieux en guise de représentants. Pour dire la vérité, beaucoup de personnes en ont assez, de la République.

C’est en cela que l’affaire Fillon est exceptionnelle par sa gravité, par son scénario qui serait burlesque s’il n’était pas tragique. La situation est telle, que le vocabulaire politique prend des accents guerriers, « quasi guerre civile », « complots politico médiatique », « assassinat politique ». Prenons donc le filon de l’assassinat, le vrai, et explorons une affaire oubliée, si importante dans le déroulé de l’histoire politique française, l’affaire Stavisky. Encore une fois, plongeons dans notre passé, notre passé trouble, et parfois franchement sale, plein de suif.

L’affaire Stavisky éclate au début de l’année 1934. Nous sommes alors sous le régime de la troisième république, régime parlementaire qui, s’il a l’avantage d’être plus représentatif, est très instable politiquement particulièrement en période de crise.

Déjà nous y sommes dans la crise en 1934, c'est à croire qu’il ne s’agit pas d’un état transitoire mais d’un système durable. En 1929 débute la Grande Dépression. Elle touche la France tardivement, mais elle reste tenace plus longtemps que dans les autres pays. L’incapacité des gouvernements successifs à résoudre la crise enclenche le mécanisme pervers de l’instabilité parlementaire. Les régimes se succèdent sans trouver de solution à la très grande misère qui s’installe en France. Les chiffres du chômage en France explosent dans les années trente, sans toutefois être aussi dramatiques qu’en Allemagne ou aux Etats-Unis. Au milieu de la décennie, il y a 7.5% de chômage dans l’ensemble de la population active, et plus de 15 % dans les secteurs industriels. Je crois qu’il est inutile de rappeler que la situation sur ce point est plus grave aujourd’hui.

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Nous voilà donc dans les années trente. Devant l’incapacité parlementaire à résoudre la crise, et face aux coups de boutoir d’une certaine droite encore royaliste et catholique et farouchement opposée à la République, une partie de l’opinion connait un mouvement dit antiparlementaire. Il devient à la mode d’être opposé à la République, tant et si bien que l’on voit fleurir sur les voitures des petits autocollants « Je ne suis pas parlementaire ». En arrière fond de ce mouvement profond qui travaille la société française, il y a les ligues d’extrême droite, à noter qu’elles ne sont pas toutes fascistes mais profondément antiparlementaire et opposée à la République.  Il y a bien sûr l’Action Française, la plus vieille, fondée sur la division crée par l’affaire Dreyfus. Les camelots du Roi, qui initieront la manifestation émeutière du 6 février 1934. Les Croix-de-feu, dont les membres sont des anciens combattants de la première guerre mondiale dirigés par François de la Rocque, qui aura une trajectoire que l’on peut qualifier de très française. Le décor est planté, et le drame peut commencer.

Emblème des Croix-de-Feu du colonel la Rocque Emblème des Croix-de-Feu du colonel la Rocque

Tout commence, encore une fois par une affaire de détournement de fonds, d’escroquerie. Le 25 décembre 1933, le directeur du crédit municipal de Bayonne, Gustave Tissier, est arrêté. Il est soupçonné de fraude, et d’avoir mis en circulation des faux bons au porteur, qui permettent sur simple présentation d’un document de déposer de l’argent dans un établissement. Les premiers soupçons portent sur 25 millions de franc. Rapidement cependant, on se rend compte que cet homme n’est que l’obligé de Serge Alexandre Stavisky, de famille juive, et sous l’autorité du député maire de Bayonne Dominique Joseph Garat. L’ensemble du détournement de fond porte alors sur plus de 200 millions de francs au détriment du crédit municipal.

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Imaginez un peu l’orgasme idéologique pour les factions d’extrême droite. Un juif, multirécidiviste dans le crime, détourne l’argent des français avec l’aide d’appuis économiques et politiques. Ce n’est plus du caviar, c’est une fleur de caviar pour les opposants à la République.

Découvert, Stavisky fuit, il part dans les Alpes dans son chalet à Chamonix. Quand la police arrive sur place des coups de feu éclatent, Stavisky s’est suicidé, de deux balles dans la tête... L’affaire Stavisky éclate alors de manière posthume pour l’intéressé. Le responsable de la section financière (tiens tiens) du département de la Seine, Albert Prince, mène rapidement l’enquête.Il découvre de nombreuses ramifications de l’affaire dans les milieux policiers, judiciaires et médiatiques. Deux ministres et au moins un député et un sénateur étaient au courant et en ont profité. La mort de Stavisky pose alors beaucoup de question, et le canard enchainé, déjà, titre, « Stavisky se suicide d’un coup de révolver qui lui a été tiré à bout portant ». Albert Prince quant à lui sera retrouvé décapité sur une voie de chemin de fer, son rapport sur l'affaire disparu, mais après les faits qui nous intéresse.

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Dès lors, et indépendamment de la vérité judiciaire, l’affaire Stavisky explose ses bornes juridiques et politiques. Elle devient l’incarnation même de la république des affaires, des corrompus, de la mafia au pouvoir, et sous le patronage des Juifs. Cette affaire fait ressurgir celles du cartel des gauches au début des années ving, et surtout celle des Panama… non celle DU Panama, où un très grand nombre de députés avaient été impliqués à la fin du 19ème siècle. Rapidement le fantasme supplante la vérité dans l’opinion publique tant le ras-le-bol d’une institution vieillissante, instable, incapable et manifestement corrompue devient patent. Pendant ce temps, les grands parti de gauche ne réagissent pas, laissant le discours libre aux pires dérives de l’extrême droite qui joue alors sur du velours. Le gouvernement Chautemps tombe le 28 janvier 1934 et un nouveau cabinet sous la direction d’Edouard Daladier est formé.

La conséquence la plus directe est la grande manifestation du 6 février 1934 qui fait suite au limogeage le 3 février du préfet de police de Paris, qui est alors farouchement anti-communistes et anti-gauche de manière générale et indulgent pour les troubles liés aux ligues. Des appels à la manifestation sont lancés très rapidement par les milieux d’extrême droite. Cette mutation d’un préfet de droite est considérée comme un signal d’une offensive de l’extrême gauche au gouvernement.

Le soir du 6 février 1934 il n’y a que du beau monde à Paris, l’action française, les camelots du roi, les croix de feu, les jeunesses patriotes, les phalanges universitaires. Le coup de force pour renverse la gueuse (La république) est en marche. 50 00 manifestants déboulent dans les rues de Paris dont des milliers de personnes prêtes à en découdre au cri « A bas les voleurs !», slogan fourre-tout qui rameute dans une même foule des socialistes et des communistes qui ne savent pas qu’il participe à un putsch potentiel.

 

Les ligues fascistes défilent jusque dans la nuit parisienne Les ligues fascistes défilent jusque dans la nuit parisienne

 Ce que l’on sait moins sur cette journée, c’est qu’un gouvernement provisoire est d’ores et déjà en place à l’hôtel de ville en prévision de la chute de la République, ce qui réfute la thèse courante qu’il ne s’agirait que d’une manifestation qui a mal tourné. L’objectif de la manifestation est la chambre des députés, située de l’autre côté de la Seine alors que l’essentiel de l’émeute se produit sur la place de la concorde. Les Croix-de-feu, réunit sur l’esplanade des invalides, en capacité donc de prendre en tenaille le Palais Bourbon refusent de marcher sur celui-ci, ruinant les ambitions de prise de pouvoir des ligues. L’émeute tourne à la guerre civile, des milliers de militants, de droite donc, arrachent les bancs, déracinent, les arbres, tirent sur la police, tranchent les jarrets des chevaux des gardes mobiles. Du témoignage de la seule personne que je connaisse et qui était sur place, il n’y avait qu’un cordon de policiers pour protéger la chambre des députés. Une attaque des Croix-de-feu aurait signifié à coup sûr la fin de la République et l’installation d’un régime factieux, ou même fasciste en France.

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De notre lorgnette, il semblerait que nous soyons loin de ces choses-là. La conséquence nous la connaissons, c’est l’union des forces de gauche pour contrer la menace, patente, du fascisme en France, c’est le Front Populaire. Pourtant, qui aujourd’hui peut prétendre que les français ont encore confiance dans les institutions ? Le régime de la cinquième république stabilise le système. Cependant, si l’on imagine un instant la France d’aujourd’hui sous un régime proche de la troisième république, on ne peut qu’affirmer que l’instabilité politique serait la norme. L’affaire Cahuzac, l’affaire des Panama Papers, les affaires de Nicolas Sarkozy, l’affaire Le Pen, l’affaire Fillon (liste non exhaustive j'en suis certain). En seulement 10 ans !

La situation est encore plus dramatique qu’en 1934. L’autoritarisme, le fascisme, a bien compris que le coup de force n’était pas la bonne solution. La légalité, l’exploitation des affaires, des peurs… la démocratie est encore la meilleure solution pour imposer une légitimité à l’illégitime. Comme en 1934, des gouvernements « amis » s’imposent partout dans le monde, avec l’appui implacable du suffrage universel. Nul besoin de putsh, nul besoin de marche sur Rome, le fascisme nouveau viendra par les urnes.

L’affaire Fillon est la goutte d’eau, celle qui démontre parfaitement que la république des affaires est au pouvoir. Elle témoigne d’une époque bien plus inquiétante que les années trente en France. Une époque où l’on peut regarder l’électeur droit dans les yeux et lui dire l’inverse de ce que l’on a dit le matin, d’une époque où l’on peut hurler au complot sans preuve, où l’on peut menacer le mouvement social d’une subversion total et appeler cela la « Blitzkrieg » sociale, où l’on peut menacer des magistrats de répression une fois au pouvoir. D’une époque où l’on crache au visage des pauvres en volant l’argent public et lui dire que ça ne le regarde pas, lui le manant, le gueux. L'opinion publique, inéxorablement, la mort dans l'âme, de voir que la République n'est pas ce qu'elle était censée être se détourne de ceux qui sont censés la représenter. Ils se dirigent vers la ligue du Front National et de Mme Le Pen, qui, on le voit bien ne souffre pas des affaires qu'elle traîne derrière elle. Car les français n'en peuvent plus de ne plus croire, alors ils croient à tout ce qui redonne un peu d'espoir, un peu de fierté. Puisque la fierté d'un politique n'est plus d'être irréprochable, autant que le politique soit radical, voire anti-républicain.

Ils sont bien plus forts qu’en 1934. Il pèse sur notre République une menace lourde, qui repose sur la légitimité de la volonté du plus grand nombre. Un 6 février 1934 est à attendre très prochainement, il n’aura pas lieu dans la rue, il n’aura pas lieu armé, mais dans les urnes. Il est du devoir, de ceux qui veulent encore y croire à cette République en danger, d’instaurer un comité de salut public, qui sera à même de faire de nouveau croire à la démocratie, un nouveau Front Populaire est nécessaire. Plus que jamais.

 

La guerre vient.

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