Couvre-feu et contre-feu

Voici donc que la dystopie de 2020 ouvre un nouveau chapitre. 20 millions de personnes en France vivent désormais sous le régime d’exception du couvre-feu. Le coronavirus, une situation exceptionnelle ? Vraiment ?

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Une jeune femme rabat son col sur sa nuque. Longeant les murs dans la nuit éclairée uniquement par les lampadaires du boulevard Saint-Michel, elle semble tendue. Jetant des coups d’œil furtifs à droite et à gauche à chaque carrefour, elle se dépêche de rentrer à son domicile. Il est 23 heures, elle ne devrait pas être là, elle le sait. Soudain, une voiture déboule en trombe par une rue à gauche, toute sirène hurlante. Deux hommes en uniformes descendent, menaçants… Elle sait, elle sait où ils vont l’emmener…

Non, nous ne sommes pas en 1943. La jeune femme ne transporte pas de tracts de propagandes estampillés de la croix de Lorraine. Nous sommes en novembre 2020 à Paris, et la jeune femme rentre simplement chez elle. Voilà la réalité crue de ce que signifie le couvre-feu. Un pouvoir total du flic sur la liberté.

 

La situation sanitaire est grave, c’est vrai. Il est inutile de la minimiser. Si rien n’est fait, cette maladie pourrait faire 100 000 morts en France en deux ans. Il est inutile d’en appeler au complot. Les maladies n’ont pas attendues les dictatures pour ravager le monde. Il est idiot de dire que le masque ne sert à rien. Il est probablement la seule arme véritable que nous possédions. La situation dans les hôpitaux est grave, car ce n’est pas une vague, c’est une marée montante, lente, qui finira par faire des centaines de morts par jour sur une plus longue période qu’en mars dernier.

Cependant, la situation exige-t-elle de s’aplatir devant un pouvoir policier qui ne fait que demander chaque jour plus de moyens, plus de pouvoir, plus de contrôle et plus d’impunité ? Non. La réponse est claire, c’est non. Le couvre-feu dans l’Histoire n’est pas nouveau. Il n’a pas pour vocation la défense de l’intérêt général. C’est une arme, et qui plus est une arme politique.

 

Couvre-feu. Deux mots limpides. D’abord, c’est essentiellement une invite à la prudence. Couvrir le feu la nuit pour éviter les incendies. Dans l’Europe du Moyen-âge, l’incendie peut prendre rapidement des dimensions catastrophiques. Se propageant de maisons en maisons, il peut ravager des quartiers entiers.

Mais couvrir un feu, c’est aussi couvrir la lumière. Sans lumière, impossible de se rassembler, de compter ses forces, de pouvoir s’organiser politiquement. Guillaume le conquérant l’avait bien compris. Après sa conquête de l’Angleterre à partir de 1066, il impose aux occupés un couvre-feu. Si la pratique est répandue justement pour éviter les incendies, l’objectif ici est bel et bien de saper la capacité d’organisation des anglo-saxons. L’objectif est de détruire les velléités de résistance, déjà, de l’occupé. Il y a un millénaire, le couvre-feu alors instauré en Angleterre va de 8 heures du soir à 6 heures du matin, presque comme aujourd’hui.

Depuis, le couvre-feu n’a jamais servi à autre chose qu’à servir le politique et rien que le politique. Partout dans le monde, cette mesure a toujours été utilisée de façon quasi exclusive pour servir la politique intérieure d’un État. Répression de la délinquance et des émeutes des quartiers populaires, maintien de l’ordre en situation de guerre, répression des manifestations, mesure contre-insurrectionnelle… Il faut chercher pour trouver des exemples de couvre-feu dans le monde qui ne servent pas au maintien de l’ordre public et politique. En vérité, il n’y en a pas, ou si peu. Couvre-feu après un tremblement de terre pour éviter les pillages, ou pendant un black-out complet en Amérique du Nord. Des évènements quasiment anecdotiques par rapport à ce qui est imposé aujourd’hui.

En terme sanitaire, une telle mesure ne s’est jamais imposée en Europe. Elle ne s’est jamais imposée dans le monde non plus, sauf une fois, en 2014 au Libéria contre l’épidémie de maladie à virus Ebola . Ebola n’est pas du tout le coronavirus. Ce pathogène, fort heureusement est loin d’être aussi contagieux que le virus actuel. Surtout, Ebola est terriblement mortel avec un taux de mortalité de 50 % des cas recensés. Le couvre-feu ici a été déclenché pour deux raisons. La première est le taux de mortalité de cette maladie combiné à une défiance importante envers les autorités sanitaires internationales, qui sont largement prises pour des tentatives d’ingérences néocoloniales. La seconde est un problème criant de personnel hospitalier. Seulement 10 médecins pour 100 000 habitants contre 330 en France

 

Mais voilà, le coronavirus est une maladie extrêmement contagieuse avec une capacité infiniment plus importante d’écraser le meilleur système de santé au monde sous un nombre croissant de malades. Alors, le couvre-feu est indispensable ? Non. Car comme au Libéria, le vrai problème est que notre système de santé n’est pas taillé pour faire face à une pandémie. La logique de flux-tendu a fait que la grippe, la gastro-entérite, et les autres maladies saturent totalement les services d’urgence en temps normal. Pourtant, il était certain qu’une nouvelle pandémie allait se produire. Cette situation était tellement certaine que les scientifiques l’ont appelée la maladie X . Une maladie émergente très contagieuse qui mettrait à mal les systèmes de santé de la planète. Parmi les candidats à cette maladie X ? Un nouveau coronavirus, cousin du SRAS en moins mortel et plus contagieux. Les scientifiques l’avaient dit, exhortant les autorités du monde à réagir pour faire face le moment venu. Ils l’avaient dit, comme pour le tsunami qui englouti Fukushima, comme l’instabilité du réacteur RBMK de Tchernobyl, comme pour l’amiante, comme pour le réchauffement climatique et la sixième extinction. Mais non, nous n’avons rien fait.

Le couvre-feu actuel est avant tout un contre feu. Un contre feu pour masquer la réalité révoltante de la situation immédiate. Nous avons eu 5 mois de répit, et nous n’avons rien fait. Nous avons les mêmes capacités de réanimation qu’au mois de mars. Plus que l’Italie ou l’Espagne. Moins que l’Allemagne. Seulement, l’Espagne a construit en urgence un hôpital dédié à une seconde vague ou à une autre pandémie, pouvant accueillir 1 000 malades. L’Italie recrute des soignants en masse. 5 mois ! Tout un été à nous parler de violences urbaines, de séparatisme, d’islam, de free party avec ces sales jeunes à qui il faudrait imposer un couvre-feu en leur « conseillant de la façon la plus pressante » de ne pas sortir. Ce gouvernement et les médias généralistes, leurs supplétifs, sont à vomir.

 

Non, nous nous fermons des lits. Encore. et partout.  Que ces lits fermés ne soient pas des lits de réanimations n’a que peu d’importance. 6 000 lits de réanimations pour la France entière… quand on nous dit qu’en mars, sans confinement, 100 000 personnes auraient eu besoin de soins en réanimation. Depuis 30 ans 100 000 lits toute spécialités confondues ont fermé. A croire que seul le virus conduit en réanimation à l’heure actuelle.

Tout désastre est le fruit de plusieurs causes. Des causes naturelles, l’épidémie, et des causes humaines qui trouvent leurs origines souvent longtemps avant la catastrophe. La cause humaine ici est bien évident ce libéralisme assassin. Ce libéralisme qui ment. Où sont les 14 000 lits de réanimations promis par Olivier Véran ? Où sont les recrutements massifs ? Pourquoi tant d’infirmiers veulent changer de métiers ? Pourquoi les riches encore eux ne sont jamais mis à contribution ? Pourquoi l’Etat ne s’est pas chargé lui-même d’investir dans le traitement potentiellement très prometteur mis en avant par l’institut Pasteur . Pourquoi ?

Parce qu’il n’est pas question pour eux de faire ce qu’il faut. Il n’est pas question de remettre en cause nos modes de production de la richesse et de sa répartition. Parce qu’il n’est pas question de payer des dizaines de milliers d’infirmiers en plus hors période de pandémie. Parce qu’il n’est pas question d’investir massivement dans la recherche. Tout comme il n’est pas question de permettre aux vieux de prendre leur retraite plus tôt. Hors de question d’investir dans des dizaines de milliers d’enseignants pour contrer l’obscurantisme qui monte partout. Parce qu’il n’est pas question d’aller chercher l’argent là où il est, chez les créanciers de nos gouvernements. Chez ceux qui possèdent tout, à qui l’on donne tout, et qui ne rendent qu’une obole et le mépris comme gratification.

La situation actuelle est la résultante de ces politiques. Quand les gouvernements successifs ont signés ces dispositions de coupe budgétaires, ils paraphaient en même temps l’ordre de mise en confinement et l’ordre d’instauration du couvre-feu.

Dans les nuits parisiennes désormais silencieuses pour 6 semaines, reprenons à notre compte la citation apocryphe de Churchill : « Ils avaient le choix entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisis le déshonneur, et ils auront la guerre. » Nos gouvernements avaient le choix entre l’imprévoyance et la dépense. Ils ont choisis l’imprévoyance, et c’est nous qui en payons le prix.

La guerre vient.

 

 [HF31]https://www.lindependant.fr/2020/09/29/les-etablissements-de-sante-ont-ferme-3400-lits-dhospitalisation-complete-en-2019-9104785.php

 [HF32]https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/12/l-hopital-en-quete-du-juste-nombre-de-lits_6042577_3224.html

 [HF33]https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/doubs/besancon/chu-besancon-ferme-28-lits-du-service-soins-suite-readaptation-ssr-1877152.html

 [HF34]https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/de-nouveaux-nuages-assombrissent-l-avenir-de-l-hopital-g-sand-a-chezal-benoit-1601305027


 [HF31]https://www.20minutes.fr/sante/2781415-20200519-coronavirus-france-doit-augmenter-nombre-lits-services-reanimation

 [HF32]https://data.oecd.org/fr/healtheqt/lits-d-hopitaux.htm


 [HF31]https://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/ebola-le-liberia-decrete-le-couvre-feu-face-a-la-progression-de-l-epidemie_1569123.html

 [HF31]https://www.sciencealert.com/pandemic-simulation-showed-a-new-disease-could-kill-over-900-million-people

 [HF32]https://www.sciencesetavenir.fr/sante/l-oms-estime-que-la-maladie-x-pourrait-etre-la-prochaine-menace-mondiale_121999

 [HF33]https://www.independent.co.uk/news/science/disease-x-what-infection-virus-world-health-organisation-warning-ebola-zika-sars-a8250766.html


 [HF31]https://www.franceinter.fr/emissions/le-vif-de-l-histoire/le-vif-de-l-histoire-15-octobre-2020


 [HF31]https://www.pasteur.fr/fr/espace-presse/documents-presse/covid-19-projet-vaccin-lentiviral-voie-intra-nasale-assure-protection-importante-animal

 [HF32]https://www.rtl.fr/actu/bien-etre/coronavirus-un-ancien-medicament-pourrait-etre-efficace-contre-la-covid-19-7800903000

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