L’attentat du cinéma Saint-Michel: La violence religieuse oubliée

Trente ans de laxisme… Trente ans d’oubli. Trente ans où les pouvoirs publics se sont voilés la face. Trente ans où la liberté d’expression recule, sous la pression de groupes intégristes ennemis de la République. Déjà en 1988, la liberté d’expression était attaquée à la bombe par des intégristes… catholiques.

Le cinéma de l'Espace Saint-Michel détruit par l'attentat. il ne reouvrira qu'en 1991 Le cinéma de l'Espace Saint-Michel détruit par l'attentat. il ne reouvrira qu'en 1991

Eteignons immédiatement l’incendie. Le meurtre atroce de Samuel Paty n’est pas ici relativisé. Au contraire. Il s’agit de rappeler que plus que l’Islam politique, la religion politique tue ou tente de tuer, et cela depuis longtemps.

L’intégrisme religieux est compris aujourd’hui essentiellement dans sa composante islamiste, et pourtant ce mot n’a pas été inventé pour l’Islam mais pour la religion catholique. Il existe donc un intégrisme catholique, qui trouve ses racines dans une multitude de courant antimodernistes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Ce courant religieux n’était pas qu’un courant philosophique, devisant sur le sens profond de la vie dans de profondes et humides sacristies, non. Cet intégrisme, quoiqu’en proportion moindre que l’islam politique, a lui aussi sa part de violence, prenant les mêmes formes que celui que nous connaissons aujourd’hui. Les évènements dont nous allons parler ici ont d’ailleurs comme un air de déjà-vu…

Nous sommes en 1988 dans le cinquième arrondissement de Paris, le samedi 22 octobre. Ce soir-là il fait un peu plus froid que d’habitude. Une bruine tombe sur la ville. Depuis plusieurs semaines déjà, l’espace Saint-Michel, qui possède un cinéma, diffuse un film du cinéaste américain Martin Scorsese. Ce film : La dernière tentation du Christ.

Un film scandaleux, pour certains. Conspué avant même sa production, le cinéaste américain doit se tourner vers la France pour trouver les fonds nécessaires pour terminer la production et le tournage de son film. Aux Etats-Unis, manifestations, prières de rues pétitions viennent entraver le travail de production cinématographique. Sous la pression, le ministre de la culture, un certain Jack Lang recule. Oui, devant les cries d’orfraies des associations catholiques, le ministre de la culture de François Mitterrand fait le docile devant la Sainte Eglise. La France ne financera pas le film de Scorsese.

Qu’à cela ne tienne ! Le film se fait tout de même, et sans le soutien de la France. Le 28 septembre 1988, le film sort dans les salles françaises. Devant les menaces de troubles à l’ordre public, de nombreuses salles déprogramment le film qui rapidement se trouve confiné à des salles de cinéma confidentiel, et réservée pour le cinéma d’art et d’essai. Rien n’y fera. La colère des catholiques intégristes contre le film, qui met en scène une vie de Jésus non dogmatique, ne faiblit pas.

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Des lettres, des tracts, des menaces font suite à cette colère. Les condamnations ne viennent pas d’imams, mais de Mgr Lustiger et Mgr Decourtray. Rapidement, la colère cède à la violence, aux mises en gardes, au chantage. Radio Courtoisie, dans un élan charitable, conseille à ces enfants de Dieu à « bien faire attention à ne pas se blesser si l’envie leur prenait de taillader à coup de cutter les sièges des cinémas qui diffusent le film de Scorsese. » D’autres menaces encore venant d’une association catholique l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne). Selon cette association, les salles de cinéma sont prévenues :

« Les salles de cinéma qui prêteront au blasphème public doivent savoir à quelles réprobations actives elles s’exposent »

Clair, net, sans bavure. Si jamais des salles avaient l’audace dans ce pays à se livrent au droit à blasphémer, il y aura des conséquences. Mais lesquelles ?

Minuit et quart à l’espace Saint-Michel. Le film vient de se terminer. Les spectateurs, peu nombreux se lèvent et se dirigent vers la sortie. Soudain, une fumée âcre et épaisse envahit la salle et l’escalier qui permet de sortir de la salle de projection. Il n’y a pas d’autres sorties. La salle est rapidement envahie de fumée toxique. Les spectateurs s’affolent, se jettent au sol pour tenter de trouver un peu d’air frais. Certains s’évanouissent, gravement intoxiqués. La salle où a pris le feu est totalement détruite. Une centaine de pompiers est mobilisée.

14 personnes sont blessées. Plusieurs gravement. Ce n’est pas un accident. C’est un attentat à la bombe. L’engin pyrotechnique a explosé dans une salle en dessous de celle où était projetée La dernière passion du Christ. L’objectif est de faire taire ce film qui représente le prophète de la chrétienté d’une façon qui s’oppose frontalement au dogme biblique.

Dans plusieurs endroits en France, des événements similaires se produisent. A Besançon, un incendie ravage le 3 octobre  le cinéma « Le Building ». L’auteur est un membre du Front National contacté directement par les responsables de ceux qui commettront l’attentat de l’espace Saint-Michel. Le cinéma ne se remettra jamais de l’attaque et fermera définitivement ses portes.

Les auteurs sont parfaitement identifiés. Les noms sont « bien de chez nous » comme diraient certains. Georges Eric Leroux, Emmannuel Dousseau, Thomas Lagourgue. Rappelons tout de même les actes de ces hommes. Ils ont, en pleine conscience, mis le feu à un cinéma qui abritait encore des spectateurs, au prétexte que le film projeté « heurtait » leur représentation de leur prophète. Ils ont commis un attentat terroriste, pour faire plier la liberté d’expression. Sauf que dans ce cas précis, ils ont réussi à trois reprises. Premièrement, en faisant plier le gouvernement qui ne financera pas le film. Deuxièmement, en poussant les salles à ne pas programmer l’oeuvre de Scorsese, et cela dans une quasi impunité. Et troisièmement en condamnant à la fermeture un lieu de culture et de partage.

Quid de la condamnation des terroristes ? Ridicule. Une absolution dira l’Humanité. Pour avoir souhaité la mort et avoir tenté de la provoquer par le feu, il n’y aura que de la prison avec sursis et quelques centaines de milliers de francs d’amende. Pas cher, l’attentat contre la liberté d’expression. L’Humanité va même plus loin et prend les paris, prophétiques pour le coup :

              « Tiens par exemple: quand un jeune intégriste musulman fichera le feu à un cinéma sous prétexte que le film diffusé offense les préceptes du Coran, les juges dans leur grande sagesse, lui colleront trois ans avec sursis, histoire de lui donner une nouvelle chance. Allez, on prend les paris? »

              Il n’y a pas encore l’attentat du métro Saint-Michel, il n’y a pas encore de Bataclan, pas de Charlie, pas de Promenade des Anglais… Mais cette prophétie de voir le mal absolu dans une religion plutôt qu’une autre est bel et bien une prophétie réalisée. Le mal absolu, c’est le dogme.

La liberté d’expression est un bien immatériel irremplaçable. Il sera toujours attaqué de toute part. Mais par qui ? Samuel Paty est mort des mains d’un terroriste biberonné à l’intégrisme islamiste. Une fois dis cela que reste-t-il ? Des intégristes catholiques ont brûlé un cinéma. Aucuns morts. Et si ça n’avait été le cas ? 14 morts pour la liberté d’expression ? 14 morts sans intention de la donner ? Les bombes incendiaires, c’est moins grave que les kalachnikovs pour que l’on ait oublié qu’en France, les curetons ont cherché à tuer ? A quand enfin la vraie laïcité, celle qui séparera non l’église de l’Etat mais celle qui libérera la foi de la religion et du dogme ?

La guerre vient.

 

Sources

https://www.lesoir.be/art/le-front-national_t-19881029-Z01305.html

]https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/10/30/justice-l-affaire-scorsese-et-les-incendies-de-cinemas-deux-nouvelles-inculpations-dont-celle-du-poseur-de-l-engin-a-la-salle-saint-michel_4121923_1819218.html


]https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/doubs/besancon/besancon-il-y-30-ans-attentat-du-cinema-building-1551746.html


https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/10/25/quatorze-blesses-dans-une-salle-parisienne-projetant-la-derniere-tentation-du-christ-la-police-soupconne-des-extremistes-de-droite-d-avoir-incendie-le-cinema-le-saint-michel_4089166_1819218.html


https://www.livreshebdo.fr/article/les-integristes-chretiens-et-le-blaspheme-letude

Cliquer pour accéder à OBS1323_19900315_110.pdf


https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/10/25/quatorze-blesses-dans-une-salle-parisienne-projetant-la-derniere-tentation-du-christ-la-police-soupconne-des-extremistes-de-droite-d-avoir-incendie-le-cinema-le-saint-michel_4089166_1819218.html

http://referentiel.nouvelobs.com/archives_pdf/OBS1323_19900315/OBS1323_19900315_110.pdf


http://referentiel.nouvelobs.com/archives_pdf/OBS1323_19900315/OBS1323_19900315_110.pdf

Les Sensibilités religieuses blessées : christianismes, blasphèmes et cinéma. 1965-1988 (Fayard)

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