Devant la tragédie d’autrui, ne rien dire c'est consentir

Lettre ouverte adressée au Conseil Scientifique présidé par Jean-François Delfraissy. « Retournez au terrain, dans les services de soin ou participez dans les lieux d’accueil. Mais n’offrez plus votre crédit aux technocrates responsables des politiques publiques qui n’ont fait qu’aggraver la crise des services de santé publiques et tant d’autres biens communs. »

Dans une lettre ouverte en date du 7 avril 2020, nos amiEs, alliéEs et ancienNEs militantEs d’ActUp-Paris, vous alertaient sur la dangerosité sociale des mesures prises par le gouvernement face à la pandémie de SARS-CoV-2 et vous enjoignaient, à partir du savoir accumulé en 40 ans de lutte contre le VIH-sida, à prendre une position ferme en faveur des personnes les plus exposées à la pandémie.

A plusieurs reprises, d’autres associations dont les collectifs inter-urgence et inter-hôpitaux vous ont alerté également depuis le début du confinement sur l'extrême vulnérabilité des personnes précarisées face au Covid-19 et l’état catastrophique du système de soin dans l’hôpital public. 

Jusqu’à ce jour, zéro réponse.

Pendant presque trois mois de confinement (qui pour beaucoup de personnes ont plutôt rimé avec isolement), au-delà des mesures mises en place pour sauvegarder le régime économique, nous avons vu la détresse sociale s’aggraver  jour après jour dans nos communautés et celles des plus démunis, notamment dans les quartiers populaires. Nous avons été les témoins d’une gestion tronquée de l’information concernant les décès liés au Covid-19 dans les hôpitaux et les maisons de retraite par les autorités de santé publique: des rapports tardifs et incomplets qui révèlent la lourdeur protocolaire d’un gouvernement sans empathie.

Sur les autres mortEs, ceux liés à la pandémie bien que non directement à l’action du coronavirus, les informations ne sont pas incomplètes ni tardives: elles sont strictement inexistantes.  Combien de gens solitaires, isolés, abandonnés à une mort indigne et sûrement douloureuse? 

Information inexistante sur des sujets invisibles, sur des personnes systématiquement réduites au silence le plus criminel: les sans papiers, les travailleurSEs du sexe, les personnes trans, les séropos précarisés, les usager.es de drogues, les mineurs non accompagnés, les incarcéréEs. InexistantEs pendant les jours d’enfermement car inexistantEs tous les jours de l’année, depuis des siècles. Invisibles, inaudibles, reclusEs dans des endroits que les pouvoirs politiques en place préfèrent ignorer. Victimes de la pandémie mais surtout victimes d’une volonté politique de ne rien faire. 

S’ajoute à cela, les autres “absences” que touTEs les citoyenNEs ont pu expérimenter :

  1. Pénurie d’équipements de protection basique pour la population générale, mais surtout pour celles et ceux qui ont dû faire front direct à la “guerre” décrétée par Macron : les médecins, les soignantEs et d’autres travailleurSEs de la santé, ainsi que tous ceux qui n'avaient pas le luxe de télétravailler ou de s'arrêter en devant choisir entre le risque sanitaire ou la faim et la rue.

  2. Pénurie imposée dont on voit aujourd’hui que la grande distribution en a été épargnée, commandes de ventilateurs pulmonaire à un consortium grandement salué par le pouvoir et les médias, mais qui se trouvent inadaptés aux détresses respiratoires aigües des malades covid-19[1].

  3. Imposition des dates et règles de confinement et déconfinement verticale, sans aucune considération des acteurs communautaires et en ignorant les multiples et complexes réalités démographiques et sociales de la population,  prises au doigt mouillé, sans explication ni du Conseil Scientifique ni du Président de la République, mais avec les explications des ministres incompétents en pole position (dont Murielle Pénicaud, ex-Ministre du Travail et Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Education Nationale toujours en action) avec pour priorité de mettre en danger les travailleurSEs précaires et les enseignantEs pour relancer une économie mondiale et profondément injuste.

  4. Le décret sur la permission de l’utilisation de sédation profonde pour nos ancienNEs ainsi que la lettre de l’ARS Ile-de-France mise au jour par Marc Endeweld[2].

Tel que pendant les années noires du SIDA, devant le manque d’humanité et l’inaction criminelle du gouvernement, les associations communautaires ont pris en charge immédiatement le soutien des personnes les plus en difficultés économiquement et socialement, sans attendre les débats infinis des autorités publiques et leur inefficace machinerie biopolitique. La parole du responsable de l'ARS Grand Est, vite étouffée d'ailleurs, nous a ramené d'emblée à la volonté mortifère de ce pouvoir de comptables macronistes médiocres et idéologisés. Combien de scandales vous ferez-vous encore les complices par le silence et l’inaction?

Nous avons aidé nos communautés avec des bouts de ficelles, sur tous les plans.

Nous avons créé des plateformes de solidarité vraiment démocratiques. Nous avons prêté de l’assistance financière et alimentaire d’urgence à ceux qui n’avaient accès à aucun programme d'assistance officielle. Nous avons relayé l’information scientifique pertinente et accessible vulgarisée par des activistes de la lutte contre le VIH-sida.

D’autre part, nous avons avec l’Observatoire sur la Transparence des prix des Médicaments initié plusieurs recours juridiques pour enjoindre le gouvernement d’agir :

  • requête interassociative coordonnée par l’Observatoire sur la Transparence des prix des Médicaments déposée au mois de mars devant le Conseil d’Etat[3].

  • saisine de la CCNE sur les pénuries de produits indispensables dans le cadre de l’épidémie de COVID-19[4].


Vous servez leur projet, mais vous ne servez à rien dans l’épidémie de SARS-CoV-2

Vos avis sont au mieux ignorés au pire instrumentalisés pour déresponsabiliser. Vous n’êtes aux yeux du pouvoir qu’un fusible de plus. Pour la plupart d’entre vous, vous avez votre carrière déjà bien faite, parfois émérite, et un départ de ce conseil ne vous apporterait pas de problème conséquent. Et pour les plus jeunes d’entre vous : nous, les minorités, le savons trop bien par expérience directe : ne rien faire c’est très souvent contribuer aussi activement à solidifier les arrangements de pouvoir en place et donc a perpétuer le statu quo. 

Là où vous êtes, vous servez seulement à protéger un gouvernement aux abois après deux ans de mobilisations sociales, de répressions policières et un remaniement gouvernemental encore plus à droite. Vous savez sauver des vies, vous l’avez déjà fait avec quelques-unEs parmi nous. Vous êtes des médecins, épidémiologistes, infectiologues, virologues, sociologues, anthropologues, et à en croire vos recommandations (tel que transmises par l’autorité publique), nous ne percevons pas le retour d’expérience de la lutte contre le VIH-sida. 

Retournez au terrain, dans les services de soin ou participez dans les lieux de d’accueil comme l’a fait William Dab. Mais n’offrez plus votre crédit aux technocrates responsables des politiques publiques qui n’ont fait qu’aggraver la crise des services de santé publiques, de la recherche, de l'éducation, du logement et tant d’autres biens communs. Ne donnez plus votre respectabilité à des gens qui ont menti et mentent encore aujourd’hui en nommant Jean Castex, le « monsieur déconfinement » au poste de Premier Ministre, pour se déresponsabiliser et fuir la justice.

Devant la tragédie d’autrui, ne rien dire c'est consentir

Pourquoi n'avez-vous pas agi pour la protection urgente des populations les plus vulnérables, en particulier des minorités sexuelles et racisées, des personnes incarcéréEs, des mineurs non accompagnés, des travailleurSEs du sexe, des migrantes sans papiers et sans abri, des familles enferméEs dans les CRA ?

Aujourd'hui, l’infantilisation de la population par le gouvernement se traduit par un contrôle accentué sur la population non-blanche, et par une répression policière aussi intensifiée et ciblée, reflétant le racisme systémique de notre pays que vous ne pouvez pas méconnaître. 

En d’autre terme, vous ne pouvez pas vous soustraire de votre époque et surtout de son passé toujours aussi vivace que brûlant. Vous n'en êtes pas moins citoyenNEs. Vous ne pouvez pas faire l'impasse sur le triptyque «  liberté, égalité, fraternité » ou sur la nécessité impérative de remettre d'aplomb la santé publique en France. Or, depuis votre arrivée, l'égalité était déjà un faux-semblant, la liberté terriblement entravée et la fraternité réduite à des coups de matraque et de LBD. Votre silence dans ces enjeux est un acte effrayant de soumission.

Inaction = Silence = Mort

Si vous ne faites rien d’autre que de servir de cache-sexe, nous aurons enfin la réponse à la question de savoir si la démocratie sanitaire existe encore ou pas. Car si Action = Vie la réciproque est vraie : Inaction comme Silence = Mort. Et la responsabilité de tant de morts évitables vous sera imputée tout autant qu’aux gouvernants que vous avez conseillé. Vous n’êtes certes pas des politiques, mais vous appartenez à ce monde et êtes des politiques en accordant encore votre soutien. 

« Quoique vous choisissiez, vous finirez avec du sang sur les mains et vous vous détesterez ». Reste à savoir si vous vous détesterez d’avoir gâché votre carrière en renonçant à ce mandat fantoche ou si vous vous détesterez de l’avoir gardé en sacrifiant des vies humaines sans réagir. 

Conclusion rude, mais nécessaire

Cette conclusion est écrite en ce jour du 13 juillet 2020, au sortir de l’état d’urgence sanitaire et elle est rude. Non seulement vous n’avez rien dit ni rien fait pour les différentes initiatives de la population. Le pôle public du médicament ? Rien. La réimplantation d’usine de fabrication de masques ? Rien encore. 

Et tout cela après 30 000 morts, dont vous êtes responsable avec le gouvernement en l’ayant accompagné sans rechigner. Vous avez du sang sur les mains, mais contrairement à l’humanité, cela ne vous fait pas vous détester. Comme le pouvoir actuel nie les violences policières et le racisme systémique, vous niez par votre silence les violences que nous avons touTEs subiEs.

Vous avez laissé, vous M. Delfraissy qui êtes intéressé par les médailles et les honneurs, imbu de toutes sortes de décorations et de privilèges, vous avez laissé le gouvernement Macron détruire l’éthique scientifique, piétiner sa propre responsabilité morale et réprimer l’implication des activistes qui ont su donner les alertes à temps. Les associations, vous ne les soutenez que lorsqu’elles servent vos intérêts, mais seulement à ce moment-là. Vous avez oublié la démocratie sanitaire, ou alors vous n’y avez jamais cru, et la conclusion rude, mais nécessaire qu’il convient de faire à la lumière de vos actes et paroles c’est : l’eugénisme social a pris le dessus sur la démocratie. 

 

Act Up-Paris

 

[1] « Coronavirus : 8500 respirateurs produits…pour rien ? » par Jacques Monin, Cellule investigation de Radio France, publié le 23 avril 2020

[2] « Coronavrius : Quand l’ARS conseille de laisser mourir » par Marc Endeweld, publié le 28 avril 2020 sur Le Media

[3] « COVID-19 pénuries/réquisitions : une coalition inédite saisit le Conseil d’Etat » par Pauline Londeix, publié le 30 mars 2020 sur Mediapart

[4] « Pénuries : nos associations saisissent le Comité consultatif national d’éthique » par Pauline Londeix, publié le 15 avril 2020 sur Mediapart

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