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Billet de blog 29 juin 2017

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L’humour des féministes et les larmes des trolls du patriarcat

Les trolls sexistes sont engendrés par notre société patriarcale. Leurs injures doivent être sanctionnées pénalement car il y a un continuum entre les propos haineux et les agressions, les viols, les féminicides. En attendant, buvons les larmes des trolls du patriarcat, sinon avec délice, du moins avec humour.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est bien connu, les féministes n’ont pas d’humour. Souvenez-vous, sous prétexte qu’en France une femme est assassinée par son compagnon ou ex-compagnon tous les trois jours[1], elles n’avaient pas ri à la publicité de Candia, « Babette, je la lie, je la fouette et parfois elle passe à la casserole ». Elles n’avaient pas davantage été amusées lorsque, alors qu’une députée prenait la parole à l’assemblée nationale, un député mâle – Philippe le Ray – avait mimé une poule qui caquette[2]. Elles s’offusquent des blagues sexistes ou homophobes de Cyril Hanouna… Tout cela est pourtant hilarant. Aucun humour je vous dis. Des rabat-joie ces féministes. Pourtant, les féministes ont ri devant le sketch dans lequel Blanche Gardin, aux Molières, a dénoncé la complaisance de la société vis à vis de la pédophilie et du viol lorsqu’ils sont commis par un réalisateur talentueux[3]. « C’est bizarre », a relevé l’humoriste, « cette indulgence s’applique seulement aux artistes. On ne dit pas, par exemple, d’un boulanger : c’est vrai, il viole un peu des gosses dans le fournil, mais il fait quand même une baguette extraordinaire ». Les féministes se sont régalées en regardant la vidéo de trois minutes de la québécoise Lori Malépart-Traversy intitulée « Le clitoris », aussi instructive qu’amusante[4]. Elles ont ri, lorsque, apportant leur soutien aux chauffeurs de bus venus travailler en jupe pour revendiquer le droit de se mettre en bermuda les jours de canicule, elles ont plaidé pour leur cause, mais seulement « à condition qu’ils s’épilent les gambettes » (Isabelle Germain, @IsabelleGermain, 21 juin 2017). La dénonciation du manspreading a aussi été l’objet de beaucoup de photos et d’échanges très drôles sur les réseaux sociaux. Depuis quelques années, ce comportement, typiquement masculin, consistant à s’étaler dans les transports publics, souvent en écartant les jambes, est dénoncé par les féministes avec humour (voir les photos postées sur le Tumblr « Men taking up too much space on the train »). A Séoul, Tokyo et New York, un pictogramme rappelle que le manspreading est interdit. Un pictogramme similaire a été adopté à Madrid au mois de juin, ce qui a suscité une nouvelle vague de réactions sur les réseaux sociaux. Les propos des féministes ont été plutôt légers et drôles. Si le « manspreading » est un symptôme de la domination masculine, c’est loin d’être le plus tragique. Dénoncer le phénomène n’interdit pas d’en rire. D’autant que les arguments donnés par certains hommes pour justifier cette occupation abusive de l’espace public sont plutôt comiques (« Tu a des Couilles tu sais la souffrance que ça peut faire de serrer les jambes? » – Farouk saidan @FaroukSaidan, 10 juin 2017). C’est ce que les féministes ont appelé « le syndrome des couilles de Cristal ». Elles ont beaucoup ri en regardant une courte vidéo de Brut[5], qui s’achève sur un homme qui, une fois debout, continue de marcher les jambes grandes écartées (« J’adore la dernière image !!!! » Isabelle Alonso @IsAlonsOfficiel, 10 juin 2017). Elles ont aussi retweeté le dessin d’une femme, écartant largement les bras en gênant les hommes à côté d’elle, qui explique dans une bulle : « Je peux pas serrer plus les bras, ça me comprime les seins, c’est très douloureux ». Ces manifestations, plutôt amusantes, de féminisme n’ont pas eu l’heur de plaire – ni même d’être comprises – par les trolls du patriarcat. D’après une étude publiée en 2014, les trolls sont des psychopathes sadiques[6], qui, comme l’a résumé Martin Winckler sur twitter « nous emmerdent pour le plaisir » (Martin Winckler @MartinWinckler, 15 juin 2017). Les trolls sont bêtes, incultes, sans humour. Ils sont aussi sexistes, comme la plupart des gens bêtes et incultes. Ils n’aiment ni les femmes, ni les noirs, ni les homosexuels[7]. Les tweets légers des féministes dénonçant le manspreading ont suscité la rage des trolls. Lenaïg Bredoux, une journaliste de Mediapart, qui avait posté une photo de « manspreading », avec la légende « journée banale dans les transports en commun », a reçu, dès le lendemain, une avalanche d’injures et de messages de nature sexuelle (« Je reçois des dizaines de messages et d’insultes, des photos de cul, des injures. Franchement, faut qu’on m’explique pourquoi » Lenaïd Bredoux @LenaBred, 14 juin 2017). Ce phénomène n’est pas isolé. Dès qu’une femme s’exprime sur Internet elle est accablée d’injures sexistes. A fortiori si elle tient un discours féministe. Cela se vérifie même si le sujet est léger et, a priori, peu susceptible de réveiller des divergences religieuses ou politiques. Un exemple emblématique est l’article de Marie Kirschen qui montrait que les poches de pantalon des femmes sont plus petites que celles des hommes. Quel sujet plus futile, plus à l’abri des controverses et des passions ? Or, il a déclenché un torrent de haine de la part des trolls sexistes (« Allez brûler en enfer, les féministes », « suicide-toi », « On sen balek prend ton sac a main dpute et fait pas chier salope », « va t’habiller au rayon homme et casse pas les couilles grosse pute tu troll pour rien la j ai envie de t enculer », « sal tarée va tfaire soigner avc tes poches sal triso »)[8]. Ces insultes sont des « troll tears », la variante la plus primaire des « male tears ». Comme l’explique Anaïs Bourdet, l’expression désigne « le chouinage des hommes lorsque l'un des privilèges dont ils bénéficient manque de leur être retiré »[9]. Les injures menaçantes des trolls ne sont en réalité que les pleurnicheries de pauvres hères, qui se sentent d’autant plus menacés par les combats féministes qu’ils n’y comprennent pas grand chose et qu’ils n’ont, pour s’exprimer, que leur grossièreté et leurs fautes d’orthographe. N’allez pas croire pour autant que les trolls ne sont que des adolescents prépubères[10]. Ce sont parfois des dirigeants d’entreprise respectables, comme François-Xavier Lacroix, vice-président financier de la branche eau de Danone. En 2016, il s’est fait remarquer – et démasquer – sur twitter, où il insultait, sous le pseudonyme « LaCruz », les femmes avec lesquelles il se trouvait en désaccord politique (en particulier Françoise Ach, qu’il traite de « salope » et une certaine Noémie à laquelle il écrit (« Noémie, le peuple français t’encule à sec avec du gravier »)[11]. Les trolls sexistes sont les enfants – et les adultes – du patriarcat. Ils sont produits par notre société qui engendre et tolère de tels propos, en dépit d’une condamnation de façade. Selon la loi, une injure publique de nature sexiste est passible de 6 mois de prison et de 22 500 € d'amende[12]. Mais en pratique, combien de condamnations sont prononcées ? Aujourd’hui, les injures racistes sont sanctionnées, et c’est heureux. Réjouissons-nous que l’on ne puisse plus écrire « sale nègre » impunément. Mais pourquoi peut-on encore écrire « sale pute » sans en être inquiété ? Pourquoi François-Xavier Lacroix occupe toujours son poste chez Danone ? Pourquoi les produits de la marque n’ont pas été boycottés ? Et qui manque d’humour ? La féministe qui rit du syndrome des couilles de Cristal ? Ou le troll sexiste qui la harcèle et qui écrit : « sale pute, tu ne peux pas savoir tu n’as pas de testicule » ? Ina Mihalache, alias Solange (de « Solange te parle », sur YouTube) a su exploiter les injures des trolls en leur coupant l’herbe sous le pied. Elle a réalisé une vidéo où elle adresse à sa chienne toutes les insultes, sexistes et sexuelles, dont elle a fait l’objet. Le film, qu’elle a intitulé « Tranches de haine »[13], est drôle et, en même temps, il fait froid dans le dos (« Sale chienne, suce ma verge », « montre ta chatte salope », « un jour, t’as Jean-Louis, ramasseur de champignons qui va te noyer et te violer », « va te faire enculer par un arbre, espèce de sale pute moralisatrice », « J’aurais aimé qu’un chien te viole », « je vais venir te pisser dans la bouche », « t’as qu’à aller te pendre », « Il te faut une vraie bite dans ta bouche », etc.) Il faut lutter pour que les auteurs de tels propos soient condamnés pénalement car il y a un continuum entre les injures, les appels à la violence sexuelle et, plus loin sur le spectre de l’horreur patriarcale, les agressions, les viols, les féminicides. En attendant, prenons modèle sur Solange. Vivons avec les larmes des trolls. Rions-en, fût-ce d’un rire jaune, plutôt que d’en pleurer à notre tour. Inspirons-nous des féministes nord-américaines qui vont jusqu’à commander des T-shirt et des mugs avec l’inscription « troll tears ». Construisons-nous de joyeuses piscines avec les abondantes larmes des trolls du patriarcat, qui n’ont pas fini de couler. Buvons leurs larmes, sinon avec délice, du moins avec humour.

[1] Titiou Lecoq, "En France, on meurt parce qu'on est une femme", Slate, 23 juin 2017.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=0oGT1DiaDIo

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fxdROcLj0Ww

[4] https://vimeo.com/222111805

[5] http://reloadyoutube.com/video/_qTo3N-Q_KU

[6] Erin E. Buckels, Paul D. Trapnell, Delroy L. Paulhus, « Trolls just want to have fun », Personality and Individual Differences, vol. 67, September 2014, Pages 97-102.

[7] https://themetisinfo.com/2016/06/23/le-troll-est-sadique-raciste-et-sexiste/; http://www.slate.fr/story/116693/trolls-commentaires-articles-racistes-sexistes

[8] Vincent Manilève, « Comment une poche de jean a mené à du harcèlement en ligne ou le sacerdoce des journalistes féministes », Slate, 24 février 2017.

[9]Selon les mots d’Anaïs Bourdet, interrogée par Audrey Kucinskas dans L’express, « Manspreading : la chronique qui fâche de Raphaël Enthoven, sur Europe 1, L’Express, 14 juin 2017.

[10] Julie Reynié, « Menacée de viol sur Facebook, cette chroniqueuse de jeux vidéos contacte…la maman du troll », Biba Magazine, 2 décembre 2014.

[11] « François-Gravier Lacruz, Denis Robert et le trader (presque) guillotiné », Blog de Bringuenarilles, Mediapart, 30 Mai 2016.

[12] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F32077.

[13] https://www.youtube.com/watch?v=Ti3vKWLAYCI&oref=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DTi3vKWLAYCI&has_verified=1

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