Lettre ouverte à Arte

A l'heure où une extrême droite décomplexée se fait gloriole de nous tenir la dragée haute, il serait temps de mettre un peu les pendules à l'heure. et de sortir des confusionnismes et amalgames historiques, trop souvent accrédités par la mécanique médiatique.

 Sous les cieux qui sont nôtres, nous sommes libres d’être anticommunistes- d’aucun s’en sont donnés à cœur joie. On n’est pas pour autant libre d'altérer, de fausser des faits historiques,  au point de retourner comme un gant  le sens et le poids de certains évènements. Ce qu’a pourtant fait Monsieur Michael Pazan, dans son documentaire sur l’Armée rouge que vous avez diffusé le 14 septembre2021, et dont je n’ai vu que la première partie, celle, ici, incriminée.

Le ton est ainsi immédiatement donné et nous sommes avertis ou alertés dés les premiers temps du film : il y est dit que 10 millions de soviétiques ont péri au cours de la seconde guerre mondiale. Soit 50% de la réalité, en comprenant les civils, alors même que récemment des historiens sont allés jusqu’à 22 millions !

              Ton et point de vue se confirment tout au long d’un scénario, qui, par-delà le rappel les crimes indéniables de Staline, ne vise, semble-t-il, qu’à étayer la fausse équation Staline= Hitler ! Position non clairement énoncée mais courant en sous main, ce qui est pire.  S’agit-il ainsi, pour votre chaîne comme pour ce réalisateur,  de soutenir certaines déclarations et volontés de l’UE allant en ce sens, y compris par diffusion scolaire ? Ce qui confinerait à ce qu’on appelle faire « œuvre de propagande » et non pas  « œuvre documentaire »…

N’étant pas historienne, je ne suis pas apte à  démonter, une par une, les faussetés historiques introduites par des biais et des occultations construites par un réalisateur, dont j’ignorais le travail jusqu’à cette diffusion. nJe ne suis pas d’avantage d’obédience communiste au sens strict. Je n’ai donc pas de volonté particulière à vouloir redorer le blason de l’Armée rouge dont certaines exactions sont depuis longtemps connues et dénoncées. Mais enfin, de là à minimiser sans cesse le rôle d'une armée forgée de peuples composites, de là à mettre sous le boisseau la bravoure, l'abnégation des soldats qui l'ont composée, on en sort abasourdi !

              La responsabilité qu’a prise votre chaîne en choisissant de  diffuser un documentaire digne des obsessions les plus maccarthystes qui soient, laisse entendre que, de surcroît, votre direction fait fi de tout ce que d’autres documentaires diffusés sur Arte, et qui l’honorent, ont mis en lumière. A titre d’exemple, les raisons complexes du pacte germano soviétique, du en partie au refus de la Pologne de laisser passer sur son territoire des troupes russes  afin de contenir les avancées hitlériennes ; l’atermoiement monstrueux des alliés ( je ne vais pas rabâcher que dés la fin 41 début 42, ils avaient des prises de vue aériennes des camps d’extermination), la fausse neutralité de la Suisse, l’implication du patronat français et allemand pour alimenter et financer le Reich, tout comme la décision d’Hitler de mobiliser jusqu’au dernier moment des jeunes de 14-15 ans pour défendre à tout crin notamment Berlin, et cela juste avant d’aller se suicider !  

              Ce dont semble n’avoir cure, M. Pazan qui s’est surtout acharné à nous prodiguer des images d’archives, qu’il a su choisir et manier avec une certaine maestria, pour faire plein feux sur les incohérences de l’armée rouge, via les ordres de Staline, bien sûr, sur ses vols et viols. Jusqu’à cette femme, tireuse d’élite qui prend goût à la chose, et que sa propre mère a préféré voir morte à son tour ! Des barbares orientaux ces slaves, on le sait si bien!

              Il est vrai que maints soldats de cette armée ont fait une particulière fixation sur toute montre, pendule,  horloge parmi d’autres objets de pillage. Ce qui mériterait que l’on puisse l’expliquer, comme l’a tenté, dans « Confessions d’un bourgeois », Sandor Maraï, qui, lui, s’est frotté de près aux troupes d’occupation soviétiques dans sa résidence de repli en Hongrie,  notant leur extrême fatigue et dénuement, et comprenant que ces soldats, à travers la volonté de se raccrocher éperdument à ces objets du temps, tentaient de trouver ou retrouver un peu d’équilibre et de dignité !

               Il est aussi vrai que des viols furent réellement commis. Pas de hasard à vouloir en parler par les temps qui courent ! Mais connaissons-nous une seule armée qui ne l’ait pas fait, y compris Tsahal après 1967 ? Seule l’armée rouge a imposé cette violence extrême faite aux femmes ?  Ce que semble suggérer notre fabuleux documentariste !

Quant aux victoires de l’Armée rouge, énoncées en peu de mots et d’images, on se demande, au vu du déroulé du film, comment la bataille de Stalingrad, qui lui a coûté près d'un million de morts, qui a contribué à changer le rapport de forces militaire en Europe, fut, de fait, un point de bascule amorçant la défaite de la Wehrmacht et du nazisme. Ne pouvant à l’évidence contourner cette bataille décisive, qui n’aurait pu être victorieuse sans les réelles capacités stratégiques de son haut commandement, le documentaire réserve la plupart de ses commentaires et images à la mauvaise organisation de cette armée (ce qui à certains moments était vrai) laissant entendre que  vraiment, c’est  presque le hasard qu’elle soit parvenue à tant de résultats ! Le hasard ou la schlague de Staline comme d’officiers bien choisis, n’hésitant pas à martyriser leurs soldats. Et lorsque furent évoquées les  conditions de survie parfois abominables des troupes, c’est toujours pour mettre en lumière  la parano de Staline, sa cruauté, le manque d’expériences des cadres militaires, les vétérans ayant été expurgés, à l’exception d’anciens officiers blancs ex- tsaristes adulés par leurs troupes!! Plus le fil est gros mieux ça passe ! Tout sur l’oppression stalinienne envers des paysans révoltés par les réquisitions forcées de céréales, rien sur les méfaits et retombées économiques de l’avancée nazie en URSS.

 De même, et  fort odieux à mes yeux, fut de consacrer beaucoup de temps, avec images et commentaires appropriés, au film de reconstitution fictive (une idiotie, mais moins dangereuse ou scandaleuse que la Liste de Schindler !) réalisé par des cadres de l’Armée rouge sur la libération des camps par la dite armée. Furent produites, certes, deux courtes et réelles images d’archives sur la joie des déportés d’être délivrés à l’ouverture des barbelés, mais grand silence sur le réconfort prodigieux donné par des écoutes de radios clandestines annonçant que cette armée avançait, approchait. De quoi donner, à nombre de déportés, la force d’essayer de tenir encore un peu le coup, lorsque la rumeur parcourait tout le camp. Rien non plus sur les acclamations ici ou là à l’arrivée des soviétiques délivrant villes et villages. Il était plus  important pour notre réalisateur de s’attarder longuement sur un autre « truquage», tout aussi idiot, d’une autre célèbre image : celui de l’effacement, sur ordre de Moscou, d’une des montres « volées » aux si braves berlinois, et aperçues au poignet d’un soldat  plantant le drapeau rouge sur un édifice de Berlin.

               La fiche wikipédia de monsieur Pazan indique qu’il s’est penché  antérieurement sur le  négationnisme : on peut supposer que c’est bien pour le fustiger, non pour l’honorer. Quelle serait donc l’impérieuse nécessité pour un homme de l’art, primé et palmé à souhait, de conduire ainsi un récit ? Tenir à tout crin la fameuse équation reprise actuellement par les pires extrémistes de droite ? Sachez que même pour la non croyante que je suis, la diffusion de ce documentaire sur votre chaîne, la veille de Yom Kippour, fait un effet bizarre.  L’effet d’un rappel historique, somme toute,  empoisonné, pour qui se prend à penser que, Dieu ou pas, un minimum de respect et d’honnêteté est à observer lorsque le temps est venu de faire ses comptes  et qu’il s’agit d’honorer ses morts à l’aube d’une nouvelle année. Ce  qui ne semble pas avoir voir effleuré l’esprit et le propos de ce documentaire où règne un anticommunisme patent, et bien au-delà du «  bourreau Staline » ! A travers une armée dite « rouge », et dont la couleur reste honnie pour nombre de bien pensants, tout un peuple y est bafoué, sa dignité avec. Les invraisemblables superpositions ou entrecroisements de faits agencés dans ce documentaire, en apparence logique, n’y changent rien !

               Le réalisateur que votre chaîne a choisi connaît certes son métier, dont cette voix, d’un  calme absolu, qui conduit les commentaires : nulle intonation qui viendrait mettre un doute sur la bonne foi et la justesse d’un  scénario tout à fait  cohérent. Un peu trop !

In fine, une façon de faire l’histoire se ramenant à celle de nos vieux manuels scolaires où tout se joue dans la cour des grands, dans les intrigues de palais, à coups de décision de glorieux, bien aimés ou détestés  chefs, tandis que le peuple, cette «  vile multitude » ne tient qu’un rôle de figurant !

 

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