EDUQUER OU BLESSER ?

Au nom de la laïcité, de la démocratie et d’une certaine république, on nous décapite de toute pensée, de l’acte même de penser, on nous retire quotidiennement toute possibilité de réfléchir pour de bon.

            Islamophobie et islamo-gauchisme sont des mots lancés à tour de bras et de voix comme des ballons ivres, gonflés de gaz frelaté, tandis que la réalité se dérobe et qu’il ne nous resterait plus qu’à produire… des opinions, des émotions, des sentiments. Pas grand-chose en matière de raison et de jugement critique.

Vient  de se produire un atroce assassinat. Un membre du corps enseignant a payé  du prix fort de sa vie les incohérences de notre société et l’incurie d’une institution dénommée Education Nationale ! Il a été tué, assassiné non par  un seul Tchétchène, gagné du délire halluciné des « Possédés » de  Dostoïevski, non pas seulement à cause de cette nébuleuse d’agitateurs islamistes liés à l’extrême droite française, ni par le seul fait de parents d’élèves qu’on a laissés se penser tout puissants, mais aussi en raison de la mission plus qu’ambiguë qui lui fut confiée et qu’il a  certainement tenté de mener à bon port.
            Cet enseignant a du faire de son mieux, mais sans s’apercevoir que la traversée  dont il était chargé, un cours d’éducation morale et civique, était d’autant plus périlleuse que l’embarcation, désignée ou choisie, fuyait de toutes parts.

  Cette mort, qui a fait de Samuel Paty une victime héros que l’on vient quasi de sanctifier, a plongé la France dans l’effroi et l’indignation. Un pays endeuillé qui refuse pour l’instant, de critiquer, d’analyser de fond en comble ce qui se passe depuis 20, 30 ans au sein d’une l’école qui n’est qu’un écho de notre société.

             Aussi, plus question de parler de la double contrainte, assez souvent antinomique, à laquelle est soumis un enseignant : produire une pédagogie vivante adaptée au niveau et aux besoins de ses élèves tout en suivant des programmes, en utilisant des manuels scolaires, dont la dégradation  en termes de contenus des savoirs et des méthodes est avérée. Et cela, particulièrement au sein des établissements du  secondaire où se jouent, entre la 6° et les classes terminales, l’ensemble des déterminismes sociaux et l’entonnoir sélectif que l’école, mine de rien, doit  assurer.

            Le rejet d’une mort inacceptable, le sursaut du corps enseignant pour défendre et la mémoire d’un de ses membres et l’honneur d’une des professions les plus belles qui soient, ne doivent pas nous inciter à avaler les  présentes couleuvres. Et des couleuvres, il en pleut des hallebardes  dans un lac, ou un océan, de confusions :

 - Confusion entre la  « liberté d’expression », qui relève du niveau juridique, via la loi sur la presse datant  de 1881, assurant la liberté, au nom de l’intérêt général, de contester une autorité, et le nécessaire respect de l’éthique personnelle de tout un chacun. L’éducation, notre ex « instruction publique », peut-elle se  réduire à des dispositions juridiques, dont certaines furent, certes le fruit d’obligations morales, comme le «  tu ne tueras point », mais avant tout le résultat d’un équilibre social toujours fluctuant ?

 - Confusion entre la nécessité d’une critique rationnelle, y compris en matière de religions, et un refus de prendre en compte la portée symbolique et affective d’un dessin  satirique. Dessin qui, lui non plus, n’a rien, mais rien, de rationnel. Une caricature  ne relève pas plus d’un savoir scientifique, historique, que des célébrations et sacralisations religieuses ! 

            Si la satire est autorisée dans notre pays, et fort heureusement, elle ne peut oblitérer la nécessaire obligation d’admettre, ou du moins  d’accueillir, en matière de symboles et d’affects, une perception autre que la sienne propre. A moins de refuser de traiter l’autre comme un autre soi-même en ces domaines.  Il n’y pas d’égalité et encore moins de pédagogie lorsqu’on ne tient pas compte de la subjectivité de l’autre. Si convaincre, persuader, enseigner doit en passer par une blessure faite à autrui, alors il ne faut pas s’étonner que ça ne puisse marcher, et que de jeunes têtes refusent des minutes de silence en hommage à toutes les victimes du terrorisme! La blessure est, et sera,  toujours de trop pour qui veut ou prétend vouloir éclairer les consciences. Blesser autrui c’est le rendre imperméable à toute critique et pensée rationnelle. L’autre, que l’on souhaite voir ouvert à une démonstration, à une argumentation, ne peut que s’enfermer sur lui-même, dans un ultime recours de protection devant l’humiliation subie. Et ce retrait est contraire à l’objectif poursuivi.

            Reconnaître l’autre, fût-il élève, dans sa subjectivité, n’est pas  lui donner pour autant raison, mais respecter ce sur quoi il s’est construit (en l’occurrence l’interdit de la représentation). C'est le penser capable ou susceptible d’accueillir une critique de ses valeurs et convictions sans injonction ni contrainte. Il n’y a pas d’autres chemins pour qu’il puisse se déprendre de préjugés, jugés non émancipateurs Pour qu’il puisse exercer, petit à petit et par lui-même, un jugement critique et rationnel de ses certitudes. Les élèves  sont dans cette situation d’apprentissage, mais cela ne peut conduire à leur demander d’acquiescer, sous contrainte d'autorité, à une panoplie qui les humilie et les offense.

 - N’y aurait-il que des caricatures, et celle de Mahomet*, visant avant tout et pour tout une religion spécifique, pour  faire comprendre l’importance de la liberté d’expression ? N’avons-nous pas à disposition un siècle et demi de dessins satiriques (visant tout aussi bien la religion dominante, et toute chrétienne,  les hommes politiques, les littérateurs…)  émanant de la diversité de la presse française ? N’est-ce pas jouer aux pompiers pyromanes que d’utiliser comme support pédagogique des caricatures déjà vécues auparavant comme une provocation ? Convaincre ou persuader autrui ne peut s’imposer ; cela se gagne à la faveur du respect des subjectivités en jeu. La responsabilité éthique de tout un chacun, est de faire de l’autre un autre soi-même, lorsqu’il s’agit de débattre de convictions ou de valeurs à priori non partagées. Sinon un enseignement, dont l‘intitulé EMC relève justement de la morale, ne devient plus alors qu’une pétition de principe, au risque de détruire le contrat social que l’on entend préserver.

             Samuel Paty, n’aurait pas dû mourir, tout comme les auteurs des caricatures de Charlie.  Mais la difficulté à trouver de justes outils d’émancipation pour de jeunes têtes, tout aussi blondes que brunes question préjugés, demande à ce qu’une réflexion collective soit menée au sein d’un travail pédagogique partagé afin de trouver les voies de passage d’un entendement commun.  A condition, également, de reconnaître que l’oppression  première n’est pas tant la religieuse que celle qui découle des conditions socio économiques des élèves. Ne pas lier l’une à l’autre, oublier les injustices et inégalités qu’ils subissent, ouvre de fait la voie au repli identitaire et à la prédation fondamentaliste.

Enfin, l’école ne peut ni ne doit céder au déferlement  de la passion actuelle à « s’exprimer »  à tout prix et dans l’outrance. Cette même passion qui a conduit certaines  jeunes féministes  à afficher massivement le dessin du cul du prophète à Montreuil et Toulouse, emboîtant ainsi le pas aux courants d’extrême droite, bien qualifiés pour la provocation et le mépris de l’autre.

 Toutes ces confusions, tous ces errements,  s’ils persistent, ne pourront que renforcer la stigmatisation, les agressions  physiques de la population musulmane de France, athée comme croyante, alors qu’il s’agit de la considérer comme nôtre.

 Nous avons à défendre l’école et une laïcité bien comprise, mais pas n’importe comment !

 Adèle 47

*caricatures qui ne tiennent pas compte, et ce n’est pas leur rôle, de la force d’une profonde imprégnation culturelle touchant à l’interdit de représentation. Et d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une « figure sacrée ». Reste que si tuer à cause d’un « simple » dessin relève d’une dangereuse imbécillité- comme l’a rappelé Cabu avec son « il est dur d’être aimé par des cons »-, il est tout aussi néfaste de ne pas comprendre la portée symbolique et anthropologique d’un tel dessin.

 

 

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