Un aller simple ?

Soudanais, Yasser a livré son parcours, de la Libye à la France, aux jeunes de la radio La Tribu mais aussi aux auditeurs et auditrices. Un récit, une histoire qui se partage...

Le 16 novembre dernier, 7 jeunes de la Tribu participaient à une émission sur une radio associative jeunesse nazairienne la Tribu. Pendant une heure, ils ont pu entendre et rebondir sur le récit de Yasser, soudanais, arrivé en France en 2016. Lorsque l’on prononce le mot réfugié en France, on l’associe souvent à un nombre : combien sont-ils ? Combien en accueillons-nous ? Avons-nous les moyens de les accueillir ? Il est rare de prendre le temps de l’histoire, du récit. Une chose est sûre, quitter son pays n’est pas un acte anodin, un choix, c’est une nécessité, peu importe la raison.

Yasser a aujourd’hui 29 ans. Il est soudanais. Le Soudan, pays touché depuis 16 ans par la guerre civile, la crise du Darfour. Ce conflit armé oppose différentes tribus et a fait plusieurs dizaines de milliers de morts et plus d’un million de réfugiés. Yasser est arrivé en France en 2016. Il suit actuellement une formation de chaudronnier à l’AFPA de Saint-Nazaire. Ce 16 novembre, il a accepté d’expliquer son parcours, du Soudan vers la France et sa réinsertion. Réticent au départ, il craint la barrière de la langue dans un premier temps. S’exprimer à la radio n’est pas chose aisée. Face aux jeunes de la radio La Tribu, il livre son histoire d’une traite, une fois le micro ouvert.

 © Adeline CHAMP © Adeline CHAMP

 De la Libye, Yasser est arrivé en Europe par l’Italie, la Sicile. « Quand j’arrive en Italie, je me dis que je veux partir, je ne me sens pas en sécurité. Je suis interrogé par la police qui me demande ce que je fais là, qui je suis, d’où je viens ». La police italienne souhaite savoir qui a conduit le bateau et poursuit ses questions. « Je me sens comme un criminel, j’ai vraiment très peur, avoir à faire à une police d’un autre pays, j’avais peur d’être frappé. J’essaye de parler mais elle ne m’écoute pas. Toujours la même question : est-ce vous qui conduisiez le bateau ? ».

Rome

Le deuxième jour, la police amène Yasser et ses amis à Rome, « avec mes amis, on cherche des gens avec qui parler mais je ne connais pas l’italien. Personne ne parle l’anglais ni l’italien. La nuit arrive. Nous restons dormir dans la rue. Je cherche une couverture. Pour nous, il fait très froid ». Le lendemain, Yasser cherche de la nourriture mais sans argent cette tâche est complexe. Il finit par rencontrer une personne qui parle arabe, « je lui demande s’il existe un lieu pour les gens comme moi, pour les réfugiés ». Elle lui indique le chemin de la gare routière pour se rendre à Gènes.

Gènes

Une fois fois arrivé à Gènes, Yasser y reste deux semaines, « il y a beaucoup de gens comme moi, je leur demande où trouver de la nourriture et ils m’expliquent. Tout le monde voulait aller en France ». Sur place, il rencontre un blessé, « il me dit qu’il s’est fait attaqué par des chiens. Je prends peur. A ce moment, je dois décider de rester ou de partir ». Yasser décide de partir, toujours avec ses cinq amis. Deux choix s’offrent à lui : la forêt ou escalader la montagne. Il prend la troisième voie : la route. « Je suis très fatigué, je suis sale, j’ai faim, je trouve trop dangereux de passer par la montagne et forêt. Alors avec mes amis, on suit la route, le voitures ». Après huit ou neuf heures de marche, ils arrivent à la frontière française. « Mais là, il y la police, la police italienne derrière nous et la police française devant nous. A ce moment, je veux juste me coucher et dormir. Mais nous sommes en pleine forêt dans les montagnes. Je décide de rester là. Mes amis, eux, vont à la frontière et se font arrêter. Tous... ». Il n’a plus d’autre choix que de prendre le chemin de la forêt. Seul, il va y passer la nuit, « vers 4 ou 5 heures du matin, j’arrive enfin à dormir, j’ai très froid. Et je n’ai pas les habits qu’il faut. Je viens d’Afrique ! Le lendemain, je repars. J’essaye d’escalader la montagne pour échapper à police mais je tombe et je me blesse la cheville ». Pendant deux jours, Yasser ne mange pas, ne boit pas, il avance, « Marcher devient compliqué… Au bout de deux jours, je trouve un pommier. Je ris, je ris, je ris, tellement je suis heureux C’est comme trouver un trésor. Je mange, je mange, je mange. De l’arbre, je vois la police et je me dis que je dois partir. Je suis épuisé, blessé ». Yasser parvient à marcher durant trois jours, trouvant de l’eau le long de la route, « pendant ces trois jours, je n’ai mangé qu’une seule fois. Le troisième jour, le matin, je pense arriver à Nice ».

Nice

Il rencontre une femme qui lui confirme qu’il est à Nice. « Je suis sale, épuisé, j’ai faim. Malgré tout, je suis à côté de la mer et je trouve cela joli. Je décide de chercher le bus mais je suis complètement perdu ». Finalement, Yasser trouve un bus et grimpe dedans. Là, une femme n’arrive pas à monter, « sa valise est trop grosse alors je l’aide. Dans le bus, nous commençons à discuter. Je lui demande de parler en anglais. Je suis sale et blessé. Elle se demande ce qui m’arrive, je lui explique tout depuis la Libye. Elle me dit non c’est pas possible ». Cette femme emmène Yasser dans un restaurant pour qu’il puisse s’alimenter, « nous mangeons des pizzas, je ne m’arrête plus de manger. Nous restons une heure ensemble et nous continuons à parler. Elle me propose de rester avec elle pour changer de vêtements. Mais je préfère lui dire non. La police est là et j’ai peur. Je lui dis que je veux aller à Paris ». La bienfaitrice explique à Yasser comment se rendre à la gare et lui paye un ticket de bus. « Je fais comme elle m’a dit et je répète le mot gare ». A la fin de la journée, il parvient à la gare de Nice. Il voit la destination de Paris. Il prend le train et s’endort de suite. En route, à Marseille, il se fait arrêté par la police, « là je me dis il vaut mieux la police que les animaux dans la forêt ». Après quelques questions, il le laisse repartir, Yasser poursuit sa route vers Paris, « la police me ramène même à la gare car je suis très fatigué et je prends le train sans ticket. Je n’ai pas le choix, je n’ai ni papier ni argent ».

Paris

Yasser arrive sur Paris par la gare de Lyon. « Je ne parle toujours pas le français, un peu l’anglais et l’arabe. Personne ne parle anglais ou arabe. Je suis perdu ». Et pourtant, il a réussi à atteindre Paris. Finalement, quelqu’un l’oriente vers la porte de la Chapelle, « là-bas, tu vas trouver de l’aide, il y a des gens comme toi, me dit-on ». Porte de la Chapelle, Yasser obtient des informations, à manger, des vêtements, « j’ai trouvé des organisations qui aident les gens pour tout. Il y a même une professeure, Sophie, qui me donne des cours de français. Elle est très gentille. J’ai même un ami qui s’appelle Christophe et qui me donne son numéro de téléphone si j’ai besoin de parler. Tout le monde est très gentil. ». Yasser reste plus de trois semaines, « là, je ne sais plus si c’est une association ou la police qui nous emmène dans un foyer. Nous sommes 80. Je reste 8 mois dans ce foyer et je fais ma demande de papiers ». Il fait sa demande d’asile.

Saumur

Il part vers Saumur, la campagne, comme il la qualifie, « Je pense sans cesse au travail mais sans papier c’est compliqué, je travaille dans le vin ». Il fait les vendanges. « J’ai attendu pendant 15 mois pour obtenir mon droit d’asile en France. C’était compliqué pour moi car je ne pouvais rien faire ». Une fois les papiers obtenus, il ne pense qu’à une chose : travailler. Grâce à une connaissance, il obtient cette formation sur Saint-Nazaire auprès de l’AFPA de Nantes.

Saint-Nazaire

Il suit sa formation de chaudronnier à l’AFPA de Saint-Nazaire, trois mois financés par l’État et trois mois financés par une agence d’intérim, « C’est un métier très créatif pour moi, et j’ai la chance d’avoir aussi des cours de français ». Il bénéficie de l’action Hope, comprenez Hébergement Orientation Parcours vers l’Emploi. Jusqu’à présent, 36 réfugiés ont été formés à l’AFPA de Saint-Nazaire.

L’émission de radio touche à sa fin. Au cours du programme, la question du pourquoi de cet exil aura été posée. Yasser n’a pas souhaité répondre. Son histoire lui appartient. Pourtant à quelques minutes de la fin, il se livre, « Je suis là, la mer c’est devant moi j’ai une chance et derrière moi je vais mourir. C’était pas facile pour moi. Je savais que si j’essayais de traverser la Méditerranée, il y avait des risques, j’ai des amis morts en mer, c’est très dangereux. Le problème c’est que si je restais là… Là il y a une chance, et là tu vas mourir. Mon père il est mort, après moi. J’essaye d’oublier mon histoire mais ce n’est pas possible ».

Retrouvez l'émission de la radio La Tribu : https://www.latriburadio.com/podcast/emission-du-samedi-16-novembre/

 

 

 

 

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