Un beau matin , alors qu'il faisait un temps superbe, je décide de m'installer dans la tente avec mon bébé dans son berceau Balancelle. Mon beau père et moi discutons pendant que le petit dort. 

Voilà ma belle-soeur qui vient  me chercher pour aller faire des courses dans l'unique épicerie du coin, à 1 km de marche, au bout d'une petite route.  A l'époque elle avait toujours beaucoup de choses très importantes à aller acheter au moins une fois par jour et ne pouvait y aller seule au risque que l'épicier soit lui même seul au comptoir et que "les gens parlent" (Maintenant qu'elle a eu trois enfants avec lui, je peux en parler !!!) . J'avais "des ententes" avec ma belle-soeur  dont celle que je serais toujours disponible pour l'accompagner quitte, même, à créer le besoin urgent d'une visite à l'épicerie, via mes enfants. L'endroit vendant principalement des bottes en plastique vert pomme, d'énormes sacs de riz et des tonnes de pommes de terres, l'excuse n'était pas toujours évidente, mais nous nous en sortions assez bien. Donc Hind arrive et me demande de l'accompagner toutes affaires cessantes, pour une petite heure, devant son père, qui accepte...

Parenthèse : encore un exemple d'arrangement intelligent car je doute que mon beau père est un jour pu imaginer que mes enfants de 3 et 18 mois, aient, à ce point, un besoin urgent de bottes en plastique vert. Imaginait-il  pour autant, qu'un jour l'épicier (pourtant déjà marié deux fois) allait enlever sa fille, totalement consentante, je ne sais...Il devait penser qu'elle avait besoin de sortir et que c'était une option assez pratique finalement. 

Je vous raconterai l'enlèvement et le mariage, car , pour le coup, cet adjectif ne convient pas du tout....

 

Bref, je reviens deux heures plus tard sous la tente.

 

Et là...ô choc! Mon fragile bébé dort comme un ange avec sa petite couverture bleu.... sous le regard aussi protecteur que puissant...d'un faucon!

 

Frappée par la foudre, je m'arrête à l'entrée. Bien m'en prend d'ailleurs, car la bête ne semble pas vraiment contente que je perturbe  le cadre feutré de la tente avec ce rayon de soleil qui se faufile avec moi. Un espèce de cri rauque, mais sourd, se fait entendre...et les yeux de l'oiseau se posent intensivement sur moi avec un rien de mécontentement, ou en tous cas, une genre de lueur que j'interprète comme tel. Le bébé bouge un peu et immédiatement, le regard se retourne vers lui, re-émet un son sourd, mais plus doux...et mon fils se rendort, sans broncher.

 

Bien bien bien bien bien....

 

Je rabats la porte blanche de la tente partagée entre la terreur et, comment dire, la logique de ma situation. J'ai 1001 idées dans l'esprit , mais pas beaucoup de solutions en fait..."Rester calme. Ne pas m'évanouir. Trouver mon beau père...trouver mon beau père...Adeline, c'est toi qui a choisi cette vie là. Ils ne sont pas fous ici. Rester calme... rester calme......" J'ai peur de tomber par terre.

 

Le ciel, dans sa grande clémence, ayant décidé de ne pas trop prolonger l'épreuve de ce tsunami intérieur, je vois arriver, tout souriant et son narghilé à la main, mon beau père.

"Il y a fallut que j'y aille, Mecef est parti aux moutons" explique-t-il d'un ton un brin agacé ,en montrant son narghilé, à la mère de famille au bord  de l'apoplexie, qui le regarde venir sans pourtant, manifestement, laisser quoique ce soit paraître...

Je n'ai pas le temps de trouver en arabe  une formule pertinente entre la question suffoquée et la menace de...de...de rien du tout. Je n'ai pas le temps.

Il re-soulève la porte blanche.

Le faucon ne moufte pas. 

 

"Ah oui!  (sourire) Tu as vu?...Ah ben d'ailleurs , il faut qu'il comprenne..... Bon."

Très calmement il va poser son narghilé près de ses coussins, retire sa veste et fini par noter que je suis complètement bloquée entre ombre et lumière, le pan de la tente soulevé au dessus de la tête, telle une statue de sel.

" Ah...il a grogné?...C'est normal remarque, je ne lui ai pas dis..Bon ben rentre maintenant, on voit rien avec le soleil"

 

Il prend le faucon sur le bord du berceau. Nous dirons qu'il était à 20 bon cm de la tête de la chair de ma chair....

 

"Bon. Allez, n'ai pas peur! Rapproche toi doucement.... Tu vois? Il ne dis rien. Il n'est pas idiot.... Bon tu tends la main doucement vers moi. Il va sentir il ne va rien faire . Allez!

Bon. Trèèès bien.

Commmme ça.

Va prendre Ibnik maintenant. Ne le réveille pas, c'est pas la peine. Bon. On va rester un peu comme ça pour qu'il comprenne. Embrasse Ibnik. Voilà! très bien."

 

Je suis obligé de constater que le faucon se remet à faire son genre de roucoulement assez grave et doux...mais moins impressionnant... plutôt protecteur, c'est vrai. J'hallucine  mais c'est vrai! Je le sens plutôt protecteur ce faucon....

 

Ibnik, tout chaud de sommeil, se pelotonne contre moi . Insensiblement mon beau père se rapproche de nous et je sens quasiment la chaleur du plumage pas loin de mon bras. ça dure un peu. J'ai comme l'impression que mon beau père offre plusieurs "plans de points de vue" à l'oiseau qui ne bouge pas d'une plume.

Je finis par me reculer. Doucement.

 

Mon beau père n'avance plus. Le faucon est passé à autre chose et ils se regardent dorénavant les yeux dans les yeux...

"Ben voilà" conclue mon beau père avec un laconisme très à lui "On pourra les laisser maintenant. Je ne pense pas qu'on ennuie Ibnik. Le faucon ne laisserait pas faire.  Il ne te dira plus rien à toi,  il a compris. Tu peux remettre le garçon à dormir maintenant et le reprendre quand tu veux."

 

Je ne dis plus rien. Je m’exécute comme hypnotisée...

 

Dix minutes après , le faucon a retrouvé son poste de baby-sitter, et je suis assise à côté de mon beau père, a manger quelques maamouls que ma belle soeur a aimablement reçu de la première femme de l'épicier. Mon mari rentre dans la tente, sourie vers son fils, a un rapide regard amusé vers la nouvelle recrue, retire ses chaussures, et vient se joindre à nous...

 

 

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