Algérie: pour libérer les médias de la soumission et de l’argent brutal

Nous avons rédigé, Mélanie Matarese et moi, Adlène Meddi, fondateurs et ex-rédacteurs en chef d’El Watan Week-end (2009-2016) qui vient de fermer, cette tribune afin de, au-delà du cas d’El Watan, poser les problématiques et les défis de la presse en Algérie alors que le pays connaît un extraordinaire bond révolutionnaire.

« Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée […] court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. »

 Albert Camus 

  

Parce qu’il n’y a pas de plus noble mission que la transmission dans un pays où la succession semble, depuis l’indépendance, vouée à l’échec ; 

parce qu’il n’y pas plus satisfaisante motivation que la formation d’esprits critiques dans un environnement où l’aliénation idéologique forge le prêt-à-penser de demain ;

parce qu’il n’y a pas plus belle façon d’entreprendre qu’en le faisant autour d’idées et de désirs, 

El Watan Week-end, que la direction d’El Watan a décidé de fermer le 14 juillet, fut une expérience unique en Algérie.

Informer autrement tout en formant de jeunes journalistes à la presse écrite fut une expérience à la fois riche et jubilatoire, faite d’exaltations aussi intenses que nos reculs progressifs furent douloureux.

Les messages de remerciements et de soutien que nous avons reçus ces derniers jours pour saluer « notre » journal – qui, s’il n’est plus celui que nous avons créé depuis notre mise à l’écart en 2016, avait le mérite d’encore exister – nous rappellent aujourd’hui, au nom de tous ceux qui ont partagé notre quotidien, qu’il est de notre responsabilité de prendre la parole publiquement. 

Capituler devant le Conseil d’administration d’El Watan et certains éléments de l’appareil administratif et sécuritaire algérien ne doit pas, en effet, nous empêcher de dire les menaces qui pèsent aujourd’hui contre la presse et les journalistes qui veulent faire leur métier.

Car la fermeture d’El Watan Week-end doit nous alerter, tous, sur la situation critique des médias algériens.

Qui est responsable de cette situation ? 

Le pouvoir, bien sûr, est le premier auquel on pense. 

Forcé à l’ouverture démocratique en 1989-1990, l’atavisme autoritaire et sécuritaire du régime n’a eu de cesse de s’attaquer à tous les espaces d’expression indépendants. Par la violence, par le harcèlement administratif et judiciaire, par la corruption, il a créé une clientèle mafieuse dont on voit aujourd’hui les pires représentants régner sur le secteur médiatique algérien. 

Ces opérations de sape méthodiques menées aussi bien par la police politique que par le ministère de la Communication et tout un arsenal juridique et financier ont ciblé les médias et journalistes qui ont refusé et refusent toujours de rentrer dans « la maison de l’obéissance ». 

Certains responsables administratifs et sécuritaires avançant le principe de l’État de droit auquel eux-mêmes ne croient qu’opportunément ont multiplié les entraves, les menaces, le harcèlement contre des journalistes nationaux et étrangers qui n’étaient pas dans la logique rentière de cette issaba qui continue à sévir contre les intérêts mêmes de l’État algérien. 

Cette logique de terre brûlée a finalement consacré les médias voyous, les mercenaires de la presse qui font de l’extorsion et du chantage leur unique ligne éditoriale.

Comble de l’histoire : ces mercenaires, encouragés par la barbouzerie des laboratoires de Ben Aknoun, se sont même affranchis de l’allégeance à certains pôles sécuritaires pour se retourner contre le pouvoir lui-même et installer une sorte de mafia tentaculaire menaçant jusqu’à la cohésion sociale, montant les Algériens les uns contre les autres à travers un discours haineux nourri d’intolérance et de fatwas importées. 

En jouant avec le feu et en massacrant toute initiative journalistique indépendante et attachée au bien commun, le pouvoir est bien le premier responsable de l’état de dépravation dans lequel se retrouvent les médias. 

L’analyse serait toutefois partielle si l’on faisait porter à ces seuls segments l’entière responsabilité. La désintégration des rédactions est aussi liée à des facteurs endogènes.

Il est fréquent d’entendre que les jeunes recrues sorties de l’université sont incapables d’écrire en français ou en arabe, de se présenter en société, d’être au monde et dans l’entreprise. 

Depuis l’expérience d’El Watan Week-end et jusqu’à aujourd’hui, nous avons rencontré des jeunes aux profils presque parfaits, formés pour répondre à leurs plans de carrière, conscients de leurs droits, pragmatiques sur leur engagement. 

Mais la profession est aujourd’hui tellement précarisée qu’elle n’est pas en mesure de les capter ni de les retenir avec un salaire convenable, des locaux décents ou une gestion conforme aux normes internationales.

Pire, les entreprises privées qui détiennent des médias fonctionnent selon le même logiciel que le pouvoir : opacité, mauvaise gestion, allégeance, incompétence sont des piliers de gouvernance. 

Il faudrait probablement analyser avec un esprit critique, au-delà du récit officiel idéalisé, l’histoire et les conditions de la naissance de ce qui a été communément appelé « l’aventure intellectuelle » au début des années 1990. 

Et pour cela, se poser la question : pourquoi les « pionniers de la presse » ont-ils été les premiers à ne pas respecter le cadre légal de la création des journaux et de la transition des médias publics vers le privé (création de sociétés de rédacteurs, ouverture du capital, création de versions arabes pour les journaux francophones afin d’éviter la coupure entre les élites et le reste de la société, etc.)

S’interroger aussi sur les raisons qui poussent depuis toujours les dirigeants de ces médias à prendre position dans des luttes de clans sans pour autant maîtriser les tenants et les aboutissants d’enjeux qui les dépassent, devenant ainsi les instruments de ces clans aussi bien à l’intérieur du pouvoir politique que dans la sphère économique. 

Ainsi, au-delà du contexte de la violence politique des années 1990, une bonne partie des médias restera marquée durant plus de deux décennies par l’enfermement idéologique et le conditionnement éditorial. 

Ces héritages empoisonnés, en affaiblissant l’éthique des médias et leur poids dans la société, ont permis l’accaparement de certains titres et du marché de la publicité par les nouveaux oligarques appuyés par les segments les plus corrompus du pouvoir. 

Certes, la tendance des puissances économiques à vouloir s’emparer des médias pour élargir leur influence est internationale. Mais ailleurs dans le monde, des contre-pouvoirs internes – rédactions, sociétés de rédaction, syndicats, conseils de déontologie – et régaliens atténuent la voracité de ces groupes. En Algérie, l’effondrement total de ces contre-pouvoirs et, souvent, la complicité des décideurs avec l’oligarchie livrent journalistes et titres à l’argent brutal. 

Enfin, à la rente symbolique que les patrons de presse cultivent en tant qu’« opposants », notamment sur certains plateaux de médias étrangers, ou en tant que « guides de la vertu et du patriotisme », s’est accumulée une rente financière, devenue ces deux dernières décennies l’enjeu central de cette caste, alors même que les journalistes se retrouvaient de plus en plus en situation de précarité. 

Cette rente tabouisée est, curieusement, totalement éludée lorsque la question de la situation socioprofessionnelle des journalistes ou de la viabilité financière des médias est posée.

Cette génération, avec tout le mérite qui était le sien à la fin des années 1980, s’est entêtée à rester dans de vieux schémas de gestion des rédactions au point de rater les dynamiques qui ont touché les médias dans le monde entier et l’ensemble des bifurcations vertueuses, aussi bien techniques (à l’image du virage numérique du début des années 2000) que managériales, qui auraient pu donner aux Algériens ce qu’ils méritent vraiment : des médias inscrits dans les mutations du XXIe siècle, complètement voués au service public, qui produisent de l’information et des idées au lieu de subir les communiqués par fax et la propagande officielle. 

En ce moment révolutionnaire, il est plus qu’inquiétant de constater que la majorité de nos médias, au-delà de leur incapacité à se remettre en cause, perpétuent les schémas rentiers, autoritaires, haineux. 

Il est plus qu’urgent que la sphère médiatique se défasse radicalement des atavismes qui la minent et se libère des lourdes chaînes qui l’entravent – argent et soumission – afin d’épouser le bond historique provoqué par le mouvement du 22 février. 

El Watan Week-end a été cette tentative de renouer avec un journalisme dépollué des idéologies meurtrières des années 1990 en mobilisant des compétences aussi bien dans la presse que dans les secteurs intellectuels et créatifs sans aucun a priori ni sur la langue de travail, ni sur les appartenances politiques ou sociales des acteurs de la société, et cela a été possible.

El Watan Week-end a été cette fenêtre et montre aujourd’hui encore qu’il est possible d’en ouvrir d’autres, alors que des collègues du privé et du public résistent courageusement, au prix de sacrifices importants, face à la censure politique et au chantage économique.

L’enjeu est vital pour la démocratie et pour le pays.

 

Adlène Meddi et Mélanie Matarese

Fondateurs et ex-rédacteurs en chef d’El Watan Week-end (2009-2016)

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