Les sachants, l’exécutif et le Covid-19 : un triptyque révélateur de l’épistocratie ?

Le chef des armées Emmanuel Macron, dans son allocution du 16 mars 2020, a informé les Français de la guerre déclarée contre l’épidémie de coronavirus et des mesures prises pour limiter les déplacements de la population au strict nécessaire. Ce n’est pas à demi-mot que le Président de la République a avoué publiquement que son action évolue dans le paradigme de l’épistocratie.

 

Allocution télévisuelle d'Emmanuel Macron du 16 mars 2020 Allocution télévisuelle d'Emmanuel Macron du 16 mars 2020

 

« La société contemporaine peut se décrire comme une société du savoir, c’est-à-dire fondée sur la pénétration du savoir scientifique dans toutes les sphères de la vie »

Nico Stehr

« Savoir c’est pouvoir »

Sir Francis Bacon

Dans un article en date du 18 octobre 2017, publié dans le journal Le Monde, le Professeur d’université de droit public Alexandre Viala écrivait : « ni de droite ni de gauche, le libéralisme qu’incarne Emmanuel Macron est le nom d’une forme de gouvernement qui se présente comme un défi à la démocratie (...), on l’appelle épistocratie. »1Ce néologisme, qui tire ses racines dans la doctrine politique anglo-saxonne, désigne selon le même auteur : « une forme de gouvernement où le pouvoir serait confié aux savants »2 c’est-à-dire aux sachants.

Le chef des armées, dans son allocution du 16 mars 2020, a informé les Français de la guerre déclarée contre l’épidémie de coronavirus et des mesures prises pour limiter les déplacements de la population au strict nécessaire. Ce n’est pas à demi-mot qu’Emmanuel Macron a avoué publiquement que son action évolue dans le paradigme de l’épistocratie. En effet, il y a, au sein de son discours, des occurrences qui laissent transparaitre un pouvoir exécutif ouvertement éclairé, influencé, guidé par le milieu scientifique. Si le Président de la République appelle de ses vœux un « consensus scientifique et politique »3, il met aussi en garde les citoyens de « croire dans toutes les fausses rumeurs, les demi-experts ou les faux sachants »4. Selon une formule a contrario, il ne serait souhaitable de croire qu’en la parole des entiers experts et des vrais sachants. Il est évidemment question des « fake news ». Toutefois, si certains commentateurs réduisent ce passage de son allocution à une pique lancée contre les fausses informations, ils manquent, selon nous, l’essentiel.

En apprenant que plus de 83 % des Français ont visionné l’annonce d’Emmanuel Macron sur les mesures à prendre contre le coronavirus, il est tentant de se livrer à l’analyse du discours et du langage employé pour en tirer quelques enseignements. Selon Austin : « dire c’est faire »5. Les mots du pouvoir nous renseignent sur le pouvoir de ces mots, leur impact, leur usage, leur capacité à agir sur les représentations de tout un chacun. En somme, leur effet performatif.

Il y aurait donc, à en croire le chef de l’État, d’un côté les faux sachants et les demi-experts, littéralement, ceux qui ignorent, ceux qui ne savent pas comment se conduire, ceux qui ne savent pas comment faire face à l’épidémie et d’un autre côté les sachants, les experts à savoir ceux qui savent comment se conduire, ceux qui savent comment faire, ceux qui détiennent le savoir. L’invitation nous est donnée de « croire » en ces derniers. Qui sont-ils ? Quelle est la légitimité des sachants ? En outre, là où la décision politique a, depuis les Lumières, été théorisée comme consubstantielle au mythe de la volonté générale, la prise de décision serait dorénavant conditionnée par la croyance générale en la parole de ceux qui savent. De quel savoir parle-t-on ? Quelle est la légitimité de ce savoir ? Enfin, notons que la plupart des citoyens suivent les mesures sanitaires mises en place par l’exécutif. Dès lors, il est utile de réfléchir aux raisons qui pousseraient le peuple et ses représentants (potestas) à accepter le discours scientifique (auctoritas) en vue d’une union nationale où chacun se soumettrait aux recommandations du confinement pour une durée indéterminée. En épistocratie, la parole des experts serait une épistémè, qui, pour Michel Foucault, est une parole désignée par son temps comme l’expression de la vérité. Quels sont les dangers de cette forme de gouvernement pour la démocratie ? Est-elle à la source de nouveaux rapports entre les tenants du pouvoir (savoir), et ceux, sur qui s’exerce ce pouvoir ?

I. La recrudescence des rapports étroits entre le savoir spécialisé et le politique sous le prisme du coronavirus

En cette période de confinement, il est souhaitable de réfléchir sur les racines de nos croyances en l’expertise scientifique, laquelle expertise est susceptible d’avoir un impact sur les prises de décision et, chemin faisant, la vie de tous. Depuis plusieurs semaines, un conseil scientifique éclaire l’exécutif sur les bonnes décisions à prendre afin d’endiguer l’épidémie de coronavirus. Ce conseil, présidé par Jean-François Delfraissy (médecin spécialisé en immunologie) est composé de dix membres: Laëtitia Atlani-Duault (anthropologue), Daniel Benamouzig (sociologue), Lila Bouadma (réanimatrice), Simon Cauchemez (modélisateur), Pierre-Louis Druais (médecin), Arnaud Fontanet (épidémiologiste), Bruno Lina (virologue), Denis Malvy (infectiologue), Didier Raoult (infectiologue) et Yazdan Yazdanpanah (infectiologue). Le gouvernement a choisi, par souci de transparence, de rendre consultables les recommandations de ces experts. Il ressort des termes mêmes de leur avis en date du 16 mars 2020 que le conseil « émet des éclairages scientifiques (...) afin d’alimenter les réflexions des décideurs politiques »6. Il y a donc, officiellement, une séparation maintenue entre l’expertise et la prise de décision. De ce fait, les sachants n’auraient pas le pouvoir de décider, mais simplement celui d’alimenter les décideurs de leurs lumières. Il est acquis que le savoir « objectif » des scientifiques a, toujours, de près ou de loin, orienté la politique de l’action publique. Rétrospective :

Dans son ouvrage Économie et Société publié en 1922, Max Weber démontre que le passage à la modernité s’accompagne d’un processus de rationalisation des activités sociales. Il parle, à cet égard, d’un « désenchantement du monde »7 lié au progrès. La science et la technique auraient pour effet de profaner le savoir sacré, les valeurs, les mythes et les croyances. Jadis, ce que nous appelions le « sens » des choses, entendu comme la signification, la direction, la finalité, les symboles, en un mot la chaleur associée à ces choses, est balayé sous le souffle de la froide rationalité. La politique, le droit et l’économie n’ont, bien sûr, pas été épargnés.

Au XIXe siècle, le scientisme se généralisait et l’on avait tendance à croire que le développement absolu de la science aboutirait à l’amélioration du sort des hommes : la foi en la médecine qui guérirait toutes les maladies, la foi en les mathématiques et la physique qui perceraient les mystères de l’univers, la foi en la sociologie qui aboutirait à résoudre les problèmes sociaux, etc. Nonobstant les distinctions propres à chaque courant, le scientisme tire ses racines dans le positivisme d’Auguste Comte, lequel courant pouvait se résumer en la formule suivante : « savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir ». Auguste Comte a distingué trois états distincts au cours de l’histoire humaine : 1) l’état théologique où les hommes, au stade de l’enfance, ont cru aux dieux, ont recherché l’origine des choses, le sens du monde, les causes premières et finales ; 2) l’état métaphysique où les hommes, au stade de l’adolescence, ont chassé les dieux en les remplaçant par des spectres et des abstractions métaphysiques telles que la souveraineté, la volonté générale, l’intérêt général, la nation, les droits de l’homme... ; 3) l’état positif où les hommes, arrivés au stade adulte, estimèrent qu’ils pourraient résoudre tous les problèmes, y compris sociaux, par la science. Auguste Comte a d’ailleurs affirmé que « le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d'en conclure ce qui sera »8. La foi irrationnelle en la raison ne pouvait qu’avoir lieu et le monde ne pouvait qu’être parfait. Toutefois, au XXe siècle, l’homme a pris conscience de son erreur : le progrès scientifique ne coïncide pas automatiquement avec le progrès humain. Les sources d’innovation, notamment technologiques, n’ont pas toujours été suivies par de bonnes et justes décisions. Hiroshima et Tchernobyl, affaires médiatisées à l’époque, sont deux exemples qui ont permis à l’Homme de se rendre compte à la manière de Rabelais que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »9. Se sont donc engagées, pour le philosophe Habermas, différentes manières de percevoir l’action publique, entre, d’une part, les tenants d’une politique de la « rationalité instrumentale » qui recherchent l’efficacité dans l’action ou la maîtrise des choses en tant que caractéristiques de la science moderne, et, d’autre part, les tenants de la « rationalité communicationnelle » qui souhaitent revaloriser le débat, la discussion, la délibération afin de retrouver la direction, la signification et les valeurs des choses dans une dimension pratique. La problématisation de la technique poussa Jürgen Habermas à se poser la question suivante: comment le pouvoir de disposer techniquement et rationnellement des choses peut être intégré au sein d’un consensus citoyen sans qu’il n’aboutisse à une scientifisation de la politique qui exclurait le peuple de la prise de décision ?

Si l’État se veut être complètement rationnel, il doit donc recourir au système scientifique, car le dernier dispose d’informations que le premier ne détient pas. Le savoir spécialisé des sociologues, des mathématiciens, des médecins et de tout autre expert sur les causes et effets d’une épidémie, telle que celle en présence, rationnalise ainsi le pouvoir. Habermas distingue trois modèles dans lesquels le savoir spécialisé et rationnel entretient des rapports plus ou moins étroits avec le politique : le modèle décisionniste, le modèle technocratique et le modèle pragmatique.

En premier lieu, la philosophie habermassienne envisage la possibilité d’un modèle décisionniste, où les choix des décideurs se délieraient de la rationalité scientifique. Ici, le monde des valeurs et des décisions publiques est coupé du monde des faits et des explications. Les buts sont décidés par le politique lui-même indépendamment du discours scientifique. Ses choix sont irrationnels en ce sens qu’ils sont soustraits à toute discussion. Cependant, les décisions ont une légitimité du seul fait qu’elles sont prises par le pouvoir en question. Le souverain est souverain parce qu’il décide. Le modèle décisionniste s’applique lorsqu’il est impossible de trouver « à la décision pratique, dans une situation concrète, une légitimation suffisante grâce à la raison »10. Le politique reste, à l’intérieur de ce modèle, souverain par rapport au savant.

En deuxième lieu, Habermas a estimé qu’un modèle technocratique était possible là où les choix des politiques s’effaceraient sous l’illusion de « contraintes objectives » mises en lumière par des spécialistes. Dès lors, chaque problème politique deviendrait un problème technique où le recours à des experts serait inévitable. Les réponses scientifiques sont là pour éclairer le politique sur les choix qu’il peut prendre jusqu’au point où, in fine, il n’y aurait plus de choix. Le politique devient alors « l’organe d’exécution d’une intelligentsia scientifique », et ne conserve « dans l’État qu’une activité de décision tout à fait fictive »11. La rationalisation techniciste des décisions publiques atteint ici son paroxysme. L’expression démocratique : la volonté du peuple n’est, de facto, pas intégrée dans le processus décisionnel. Le gouvernement épistocratique, dont nous avons tracé les contours du concept en introduction, se rattache à la technocratie en ce qu’il en constitue le cheval de Troie.

En troisième et dernier lieu, le modèle pragmatique admet certains postulats du modèle technocratique dès lors que les experts sont en lien avec les instances politiques. Néanmoins, ce modèle ne se réduit pas à une rationalisation technique, mais intègre en outre une rationalisation pratique où l’opinion publique est prise en compte au sein de l’appareil démocratique. Le dialogue entre les sachants et les instances de la décision politique est alors en prise directe sur les intérêts du corps social. Ce dialogue est alors institutionnalisé sous une forme démocratique où chaque citoyen peut y prendre part. La scientifisation du politique a bien lieu, mais la société civile apporte sa contribution.

Pour combattre l’épidémie, les États développent des stratégies différentes même si la plupart choisissent de confiner leur population. En l’espèce, si les conseils scientifiques internationaux et l’OMS recommandent le confinement, les Pays-Bas semblent opter pour une tout autre méthode. Le Premier ministre Mark Rutte exclut le confinement total de son peuple, qui risquerait selon lui de faire « immédiatement » renaître le virus dès la levée de la mesure. Dans son discours à la nation du lundi 16 mars, il a annoncé vouloir parvenir à une « immunité de groupe »12. En effet, ce gouvernement mise, contre l’avis de la majorité scientifique, sur l’immunité collective de la population entendue comme un principe par lequel il est possible d’enrayer la propagation d'une maladie contagieuse à partir du moment où la majorité de cette population est immunisée. Chaque expert y va de son commentaire, souvent sceptique, quant à l’effectivité de telles mesures. En ce sens, le gouvernement néerlandais se départit d’une vision épistocratique puisque sa décision prime sur les recommandations promues par les scientifiques.

Ce n’est pas le modèle qu’a choisi de suivre Emmanuel Macron lorsqu’il dit explicitement à ses concitoyens qu’il faudra s’adapter à la situation de l’épidémie « en lien avec les éclairages donnés par les scientifiques »13. L’avis du conseil scientifique en date du lundi 16 mars 2020 a été rendu à 17h. Il prévoit huit recommandations, notamment, le confinement généralisé strict de la population, la réorganisation des activités professionnelles sous forme de télétravail, le maintien des activités strictement nécessaires à la vie de la nation ou encore le report des élections municipales. Toutes ces mesures ont aussitôt été entérinées par le pouvoir afin d’être communiquées dès 20h à la population. La décision de confinement prit alors tous ses effets le lendemain midi. Remarquons à ce titre le délai très court entre la publication de l’avis des experts et la décision du Président de la République.

En Corée du Sud, la stratégie ne repose pas sur un confinement généralisé de la population. Un système de traçage électronique des Coréens a été mis en place avec, au 19 mars 2020, plus de 290 000 personnes testées permettant de recenser environ 8 000 cas. Alors que la Corée du Sud était l’un des pays les plus touchés par l’épidémie « notre énorme capacité à faire des tests nous permet d’identifier les patients au plus tôt et de minimiser les effets néfastes »14 déclarait le ministre coréen de la Santé Kim Ganglip à la presse. Le confinement est, à la différence de l’Italie, la Chine ou la France, individualisé et précis. Lorsqu’une personne est suspectée, par la méthode du traçage technologique, d’être entrée en contact avec un individu porteur (vidéo-surveillance des déplacements, bornage des achats réalisés par carte bancaire...) elle est instantanément isolée puis testée. L’efficacité de la méthode coréenne surnommée de « miracle coréen » par certains journaux internationaux tient à ses expériences passées, quelque peu traumatisantes, dans la gestion des crises sanitaires. C’est pourquoi elle a su anticiper les difficultés.

Gardons tout de même à l’esprit qu’aucune méthode n’est, à l’heure actuelle, assurément plus efficace qu’une autre, mais le positivisme contemporain n’est pas mort. Un bel exemple de cet esprit positif qui étudie « ce qui est afin d’en conclure ce qui sera » et même ce qui devra être est donné par l’un des membres du conseil scientifique auprès d’Emmanuel Macron. En effet, la durée du confinement « sera de six semaines, voire plus », a déclaré, le 20 mars 2020, le Docteur Yazdan Yazdanpanah sur France Info, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Bichat à Paris. Il ajoute que cette décision de prolongation du confinement « dépendra un peu de la courbe de l’épidémie, du nombre de nouveaux cas qu’on va voir (...) »15. Le choix politique de privilégier un confinement intégral en France est donc directement lié à l’avis des spécialistes français qui entourent l’exécutif.

Vouloir substituer l’expertise à la décision politique est une dérive qui porte sur une conception idéalisée de la science. En outre, tous les médecins et experts ne sont pas d’accord sur la meilleure réponse à adopter pour lutter contre l’épidémie. En réalité, le doute persiste puisqu’en matière scientifique toute certitude quant au vrai est normalement proscrite. Le scientifique n’est pas là pour dire ce qui est vrai, mais pour dénoncer ce qui est faux. Certains médecins tels que le Docteur Alexandre Bleibtreu, spécialiste en médecine interne à Paris estime que l’immunité collective n’est « pas du tout aberrante » tandis que cette stratégie est qualifiée de « tout à fait inacceptable » par le Docteur Yves Coppieters, épidémiologiste à l’Université libre de Bruxelles. Le 20 mars 2020 France Inter titre à ce sujet  : « Immunité collective : ceux qui y croient (encore) ». Si elle est rationnelle, la science n’est donc pas exempte de croyance. Les sachants ne peuvent pas toujours dénoncer ce qui est faux. Ils se contentent parfois  comme il ressort des citations susvisées, d’énoncer des propos « irréfutables » au sens de Karl Popper c’est-à-dire non scientifiques, qui relèvent davantage des jugements de valeur, et donc du politique. Gustave Lebon affirmait à ce sujet : « lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut s’assurer qu’elle appartient au domaine de la croyance et non à celui de la connaissance. »16. Ainsi, l’individu confiné doit se plier à un consensus faussement auréolé de la caution du comité scientifique. L’horizon politique commun qui s’offre à nous ne serait autre qu’une croyance généralisée, de chacun et de tous, dans le discours des experts.

II. La croyance générale : le nouveau mythe promu par la république des experts

Dans son ouvrage Principe de la philosophie du droit, Hegel écrit que « le principe du monde moderne exige que ce que chacun accepte lui apparaisse comme quelque chose de légitime. »17. Les termes importants sont donc « apparaisse » et « légitime ». En effet, nul besoin que la décision politique soit concrètement légitime, elle ne doit simplement en avoir les oripeaux. Et quel vêtement plus majestueux que celui de la science entourant la décision politique d’une belle légitimité ? Toutefois, Jurgen Habermas entend la notion de légitimité d’une autre manière. Pour le théoricien allemand, la légitimité d’une décision tient au fait qu’elle soit prise en collaboration et après discussion avec les parties de la société civile. Dans une démocratie délibérative, appelée de ses vœux, les décisions légitimes sont celles qui ont été « régulées par des flux communicationnels qui sont partis de la périphérie » et ont traversé « les écluses des procédures propres à la démocratie et à l’État de droit, avant d’entrer dans le système parlementaire ». En réalité, une décision est légitime si, et seulement si la discussion qui l’accompagne l’est également.

Dans les faits, Emmanuel Macron a discuté avec bon nombre d’experts avant de prendre la décision d’un confinement généralisé et a rendu public l’avis de son conseil scientifique. Dès lors, le confinement « apparait » au sens où l’entend Hegel comme légitime puisqu’il se fonde sur une expertise non dénuée de sérieux. L'est-elle pour autant ? Le principe de publicité défendu par Habermas à savoir la possibilité d’un usage public et critique de la raison, ce « pouvoir d’assiègement permanent » laissé entre les mains des citoyens, semble être respecté du simple fait que les recommandations des experts, une fois rendues publiques, peuvent être aujourd’hui critiquées et débattues par chacun. Toutefois, le Chef de l’État en appelle à « croire » l’avis des entiers experts, les recommandations des vrais sachants. Comment saurions-nous les reconnaitre ? Faudrait-il croire les entiers experts qui promeuvent l’immunité collective plutôt que ceux qui défendent un confinement strict ? Devons-nous croire l’avis des vrais sachants coréens, la méthode des experts hollandais ou les recommandations des spécialistes français ? L place réservée au citoyen n’est autre que celle du croyant. Or, un croyant est celui qui ne discute pas de la vérité qu'on lui offre, mais s'y soumet. Selon Nietzsche, son « vouloir-vivre est brisé »18. Ses prières annoncent des jours heureux. En l’occurrence, nous sommes croyants, nous qui avons « foi » en la science et appliquons son remède en restant confiné.

La véritable question que soulèvent l’épistocratie et l’allocution d’Emmanuel Macron serait la suivante : faut-il croire en la raison ? Chaque Homme est libre d’apporter sa réponse personnelle. Néanmoins, un des aspects de la question est, selon nous, préoccupant et non dénué de tout danger pour le citoyen lui-même. En partant du principe que la politique s’inféode à la tutelle de la science et que le citoyen est réduit à croire dans les décisions qui en résultent, les dérives scientistes réapparaissent : le suffrage démocratique ne serait plus nécessaire et les électeurs seraient surnuméraires. Toute volonté politique individuelle ou collective, dissidente ou non, serait alors effacée sous le poids de la vérité dès lors que le discours rationnel dicterait les valeurs sans qu’aucune remise en question ne soit envisageable. Pour cause, personne n’agirait politiquement par crainte d’être disqualifié sur le terrain de la vérité par la raison elle-même. Toutefois, un argument est connu par bon nombre d’auteurs en sciences sociales : si le peuple était rationnel, personne n’irait voter. Pourtant, l’individu est pris à l’intérieur de chaînes irrationnelles telles que les habitudes, les affects, les passions, les croyances et toutes formes de déterminismes pulsionnels demeurant des biais euristiques qui échappent à l’entendement. La rationalité scientifique n’est donc qu’une interprétation du monde parmi d’autres.

Martelons dans cet article que la rationalité scientifique ne peut pas résoudre les dilemmes moraux ! Ainsi, les scientifiques ne sauraient, sous l’égide du savoir scientifique, dévoiler s’il est « bien » ou « mal » de se confiner ou s’il est « juste » ou « injuste » de choisir le modèle de l’immunité collective pour lutter contre l’épidémie. Dans le cas contraire, il serait admis que les experts deviendront les nouvelles idoles de notre époque. La théorie de la Wertfreiheit développée par Max Weber doit être réaffirmée, laquelle théorie, impose une scission nette entre le savant et le politique où le premier dit « ce qui est » sans empiéter sur le terrain du second qui décide de « ce qui doit être ». Cette théorie rejoint le modèle décisionniste et s’oppose, en ce sens, à toute forme de gouvernement épistocratique. Toutefois, pour la gestion de l’épidémie du coronavirus, la distinction entre l’expert qui « dit » et le pouvoir qui « décide » semble illusoire. Les scientifiques semblent détenir un savoir suffisant pour influencer totalement la prise de décision. Dès lors, les termes employés par le chef de l’État quant aux « demi-experts » et aux « faux sachants » sont révélateurs et seraient aussi utilisés comme des instruments d’action politique. Le chef des armées tente, à travers les mots employés, de convaincre ses concitoyens qu'il détient les informations les plus proches de la réalité et les solutions au problème. Le terme « guerre », répété six fois, avec toute la charge émotionnelle et irrationnelle qu’il comporte contraste nettement avec ce qu’il vient d’être dit.

Le dialogue rationnel entre le savant et le politique aboutissant au confinement s’applique dorénavant à tous. Si le prolongement de ce dernier va peut-être voir le jour, défendons, en attendant, l’idée que les citoyens ne doivent pas être évacués du dialogue et se morfondre dans une position de « croyant » sans pour autant se faire les porte-paroles de bavardages complotistes. Une autre voie est possible. Encore faudrait-il pouvoir installer sa chaise entre un « pour » et un « contre » et se mettre à penser collectivement. Si lopinion publique éclairée est une condition de possibilité de la démocratie et que nous saluons la politique de transparence mise en œuvre par le gouvernement, nous soumettons aussi l’idée que la place réservée à la délibération collective n’est pas suffisante. Il convient de redorer l’opposition entre la raison et les passions, la distinction entre l’entendement et la volonté, le rôle propre du savant et celui du politique sans oublier les divers affects et les nombreuses intelligences de la population, pour qu’émergent, à l’issue des échanges, des lumières variées et partagées : une expertise collective au service d’une délibération participative.

Rappelons qu’aux termes de l’article 3 de notre Constitution : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par l’intermédiaire de ses représentants et par la voie du referendum. ». Le phénomène épidémique démontre que la souveraineté nationale n’est pas exercée par l’intermédiaire des seuls représentants élus, encore moins par la voie du referendum, mais davantage par quelques experts nommés qui influencent l’autorité légitime dans sa prise de décision voire, plus dangereusement pour la démocratie, s’y substituent. Dans un article du 21 mars 2020, le journal Le Monde a titré que le Palais Bourbon, lieu privilégié où siègent nos représentants, est devenu un foyer de l’épidémie. Par conséquent, si l’on supprime le recours au Parlement, qu’on annule les élections et qu’on interdit au peuple de se rassembler, les lieux consacrés à la démocratie viennent inévitablement à manquer. Osons affirmer qu’en période de confinement, Internet et le numérique, s’ils peuvent être le vecteur d’utilisations égoïstes doivent aussi constituer un lieu de rendez-vous pour créer ensemble de nouvelles manières d’agir.

Pour conclure, il est nécessaire de rappeler la formule hobbesienne « auctoritas, non veritas, facit legem »19 : c’est l’autorité et non la vérité qui fait la loi. Pour Habermas les « normes de la vie en commun » doivent, bien entendu, être « réfléchies »20, mais doivent aussi être les fruits du corps politique tout entier et non l’apanage des sachants. Le danger majeur de l’épistocratie réside dans le fait que nul ne pourrait plus contredire le discours dominant puisqu’elle serait l’expression de la vérité. En matière politique, la vérité n’est pas un argument. Le culte de la raison, déjà connu dans la gestion de l’économie, atteint son paroxysme jusqu’à irriguer la sphère politique dans le domaine de la santé. Il est cependant contradictoire que de nombreux spécialistes ne soient pas suivis, avec autant de vigueur, par le gouvernement Macron en ce qui concerne les alarmants rapports scientifiques sur les risques à venir pour l’écologie et l’environnement.

Nous ne pouvons qu’aller dans le sens d’Edgar Morin lorsque ce philosophe français a écrit dernièrement : « une des grandes leçons de la crise : nous ne pouvons échapper à l’incertitude. Nous sommes toujours dans l’incertitude du remède du virus, des incertitudes des développements et des conséquences de la crise. Nous resterons dans l’incertitude de l’aventure humaine. Une mission de l’éducation : enseigner à affronter l’incertitude. »21. C’est à la philosophie que nous invite Edgar Morin, discipline inutile par excellence, toutefois indispensable pour réintroduire le doute dans nos manières de penser, et dans un même mouvement, apaiser l’angoisse qu’il génère. La philosophie redevient alors un pharmakon essentielle pour tenter d’affronter politiquement et collectivement cette épidémie. Enfin, rappelons à ceux qui céderaient aux sirènes de l’épistocratie et s’en tiendraient exclusivement au discours des sachants que ce n’est pas le doute, mais la certitude qui rend fou. « Jadis, tout le monde était fou » diront les plus malins, en clignant de l’œil22

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  1. Alexandre Viala, 18 octobre 2017, Le Monde, « Le macronisme ou le spectre de l’épistocratie »
  2. Ibid.
  3. Emmanuel Macron, 16 mars 2020, TF1, Allocution télévisée aux Français 
  4. Ibid.
  5. John Langshaw Austin, 1962, Quand dire c’est faire
  6. Avis du conseil scientifique COVID-19 du 16 mars 2020 rendu à 17h
  7. Max Weber, 1922, Économie et Société
  8. Auguste Comte, 1842, Discours sur l’esprit positif
  9. Rabelais, 1542, Pantagruel
  10. Jürgen Habermas, 1968, La technique et la science comme "idéologie"
  11. Ibid.
  12. Jean-Pierre Stroobants, 19 mars 2020, Le Monde, « Coronavirus : la stratégie de lutte des Pays-Bas, sans confinement, fait polémique »
  13. Emmanuel Macron, Op. Cit.
  14. Victoria Kim, Los Angeles Times, 14 mars 2020, « South Korea’s rapid coronavirus testing, far ahead of the U.S., could be saving lives »
  15. Yazdan Yazdanpanah, France Info, 20 mars 2020, « Le confinement durera "six semaines, voire plus", selon le chef du service des maladies infectieuses à Bichat »
  16. Gustave Le Bon, 1978, Aphorismes du temps présent, p.155
  17. Hegel, 1820, Principe de la Philosophie du droit
  18. Friedrich Nietzsche, 1895, L'Antéchrist, § 50, p. 109
  19. Thomas Hobbes, 1651, Léviathan
  20. Jürgen Habermas, 1997, Droit et démocratie: entre faits et normes
  21. Edgar Morin, Tweet du 22 mars 2020
  22. Friedrich Nietzsche, 1883, Ainsi parlait Zarathoustra

 

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