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Billet de blog 1 mai 2012

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L’Uchronie, une arme malhonnête de l’argumentation

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Régulièrement il m’arrive de commencer mon discours intérieur par un « et si j’avais ». De l’anecdotique à l’indispensable, tout s’y prête, rien n’y échappe. Et si j’avais choisi une autre entreprise, et si j’étais parti cinq minutes plus tard, et si j’avais appris le grec à l’école, et si j’avais pris la rue Blanche plutôt que la rue de Clichy, et si j’avais pris la main de cette fille qui faisait chavirer mon cœur. Autant de chemins de traverse, d’histoires parallèles de l’histoire de ma vie, brouillons écartés du parchemin de Jacques le fataliste.

L’exercice est plus ou moins léger, plus ou moins douloureux, invitation aux regrets ou aux fantasmes, mais dans tous les cas il se caractérise par une multitude de portes qui ouvrent la voie de l’imaginaire. Un imaginaire aussi désuet qu’inutile tant la vie ne peut ressembler à un jeu vidéo où la partie peut reprendre avant l’impair. De même, dans les discussions amicales de commentaire des expériences des uns et des autres, combien de fois me suis-je entendu demander « et si c’était à refaire ? », comme si à remonter le temps on pouvait se retrouver face à un choix riche des enseignements d’une alternative que l’on sait ne plus avoir à prendre.

Ce procédé consistant à réécrire l’histoire qui n’a pas eu lieu porte un nom, l’uchronie. Régulièrement absent des dictionnaires, le mot a été inventé au XIXème siècle par le philosophe Charles Renouvier, par juxtaposition des mots utopie et chronos, et s’est révélé avec le temps un courant littéraire certes confidentiel mais qui fait figure de friandise pour les historiens. De « et si Napoléon avait triomphé de sa campagne de Russie » à « et si Hitler avait gagné la deuxième guerre mondiale », l’exercice ne manque ni de sujets ni d’amateurs, débordant du cadre jusque dans la bande dessinée ou le cinéma[1].

N’est pas écrivain qui veut mais l’uchronie est à la portée du premier venu, en hobby occasionnel. L’usage du conditionnel dans son expérience intime est un sport romantique, qui autorise à déposer un mouchoir sur les rêves que l’on n’a pas su vivre ou à entretenir l’espoir de réaliser ceux qui n’ont pas été détruits par le temps. L’avantage inestimable étant qu’à ce stade il ne constitue aucune atteinte au débat démocratique.

Car le conditionnel est incontestablement un des temps favoris de la politique. Celle-ci comporte un exercice imposé récurrent, celui de l’hypothèse et plus précisément de l’hypothèse de l’exercice du pouvoir. Le temps de la campagne électorale, celui de la prétention à l’obtention d’un mandat se conjugue au conditionnel. Utilisez-le au présent et vous pourrez sous couvert d’un « si les Français me choisissent comme Président de la République » dérouler votre programme électoral. Son utilisation est d’une simplicité évangélique, « si je fais ça vous obtiendrez ça », « si mon opposant fait ça vous obtiendrez ça (et tant pis pour vous je vous aurais prévenu) », et d’une efficacité redoutable. Le conditionnel s’impose à la fois comme une hypothèse et comme une certitude, c’est sur le choix des conditions que porte le doute, la résultante faisant figure de promesse.

Jusqu’ici rien d’anormal, rien n’est plus simple que de revenir sur une promesse, il suffit d’invoquer l’évolution d’un paramètre de l’équation d’origine pour justifier a posteriori de l’incapacité de la tenir. Là où le bât blesse, c’est quand le conditionnel se retrouve conjugué au passé et qu’apparaît l’uchronie. Le procédé est moins courant mais beaucoup plus dévastateur. Imaginez, qu’un candidat pour défendre son bilan invoque l’hypothèse que la crise aurait été bien pire s’il avait fallu qu’une autre ait eu à y faire face ou que s’il n’y avait pas eu les 35 heures la France n’aurait pas connue de perte de compétitivité aujourd’hui si handicapante. Imaginez que son opposant lui rétorque que s’il n’y avait pas eu le bouclier fiscal l’état de la dette ne serait pas ce qu’il est ou que si on n’avait pas supprimé la police de proximité il n’y aurait pas eu d’explosion de la délinquance dans les banlieues. Pour faire simple, l’utilisation de l’uchronie permet le plus généralement de poursuivre deux objectifs inverses autour d’un bilan, le défendre ou l’attaquer.

A ceci près que l’argument est un marché de dupes. Au-delà de l’exercice de style, rien ne sert de refaire les fondations d’une maison virtuelle. Car pourquoi choisir telle cause plutôt qu’une autre en ignorant la plupart du temps d’émettre des hypothèses sérieuses sur ce qu’aurait été le contexte de substitution ? Si dans le meilleur des cas le postulat présenté s’accompagne tout de même d’un scénario alternatif du présent, le raffinement consiste précisément à ne pas développer son dénouement. Annoncez l’alternative de l’évènement déclencheur et laissez faire l’imaginaire. Le recours à l’uchronie, qui pourrait ici être considérée comme elliptique, relève alors d’un stratagème argumentatif des plus malhonnêtes en ce qu’il appelle chez chacun la projection exacerbée de ses espoirs et de ses peurs. La méthode est aussi vaine que manipulatrice et s’apparente moins à un défi aux philosophes et aux moines bouddhistes qu’aux pires recettes d’une diseuse de bonne aventure.

Si j’étais entré en politique j’aurais sans doute écrit un article différent, mais si j’étais entré en politique, l’aurais-je seulement écrit ?

Thomas Litou


[1] Pour aller plus loin sur le thème, se référer à l’ouvrage très complet de Eric B. Henriet, L’Uchronie (Editions Klincksieck)

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